85 voix pour, 6 contre : le Polisario est reconnu depuis 1979

Sarah Carter — New York, États-Unis — 2 octobre 2026

Et presque personne ne sait ce que veut dire son nom

Le mercredi 30 septembre 2026, à New York, l'ambassadeur des États-Unis auprès des Nations Unies, Mike Waltz, a reçu une délégation du Front Polisario.

Après la rencontre, il a publié la photographie de l'entretien sur X, avec ces mots :

« Les réfugiés des camps de Tindouf ont attendu cinquante ans. Ils méritent de vrais choix, pas une nouvelle décennie d'attente. La base d'une solution est sur la table. »

La presse marocaine a immédiatement parlé d'une « manœuvre » du Polisario à Washington.

Elle a un problème. Le Polisario n'a pas besoin d'être reçu pour exister. Il est reconnu — officiellement, par écrit, et depuis longtemps.

D'abord : d'où vient le mot « Polisario » ?

C'est la question que personne ne pose, et c'est pourtant la première chose à comprendre.

« Polisario » n'est pas un nom. C'est un sigle.

Le nom complet du mouvement est espagnol : Frente Popular de Liberación de Saguía el Hamra y Río de Oro. En français : Front populaire pour la libération de la Saguia el-Hamra et du Río de Oro.

Découpons-le mot à mot :

  • Frente — le Front
  • Popular — populaire
  • de Liberación — de libération
  • Saguía el Hamra — la région nord du territoire
  • y Río de Oro — et la région sud

Prenez les syllabes : PO-LI-SA-RIO. Voilà le mot.

Et voici ce que cela veut dire.

Saguia el-Hamra (الساقية الحمراء) signifie « le canal rouge » — du nom du lit d'oued desséché qui traverse la région. C'est la partie nord du territoire, que les Espagnols appelaient aussi Sahara espagnol du Nord.

Río de Oro (وادي الذهب) signifie « la rivière d'or » — c'est la partie sud, ancien territoire espagnol de 1884 à 1976, dont le chef-lieu était Villa Cisneros, l'actuelle Dakhla.

Ces deux régions, mises ensemble, forment le Sahara occidental.

Ce n'est pas nous qui le disons : c'est écrit dans le nom même que l'ONU utilise. Quand l'Assemblée générale saisit la Cour internationale de Justice, le 13 décembre 1974, elle le fait sur « le Sahara occidental (Rio de Oro et Sakiet El Hamra) ». Le nom du mouvement indépendantiste, c'est le nom du territoire tel que l'ONU l'écrit.

Autrement dit : quand on prononce le mot « Polisario », on prononce le nom du pays que ce mouvement réclame.

Où et quand il a été créé

Le Front Polisario a été créé le 10 mai 1973 — soit deux ans avant la mort de Franco, et à une époque où le Sahara était encore une colonie espagnole. Il n'a donc pas été créé « contre le Maroc » : il a été créé contre l'Espagne, pour obtenir l'indépendance d'une colonie.

Trois hommes se sont succédé à sa tête en plus de cinquante ans :

  • El-Ouali Moustapha Sayed, le fondateur et premier secrétaire général, mort en 1976 ;
  • Mohamed Abdelaziz, de 1976 à sa mort en 2016 ;
  • Brahim Ghali, depuis 2016.

Le 27 février 1976, le Front proclame la République arabe sahraouie démocratique. Et il prend alors le nom officiel que l'ONU continue d'employer : Mouvement de libération de Saguia El-Hamra et Oued Ed-Dahab.

Sur le lieu exact de la fondation, les récits divergent — plusieurs sources situent la réunion constitutive à Zouérate, en Mauritanie. Nous le signalons plutôt que de trancher.

Et maintenant, la reconnaissance

Voici ce que la presse marocaine, et beaucoup d'autres, feignent d'oublier.

Le 21 novembre 1979, l'Assemblée générale des Nations Unies a voté. Le résultat est sans ambiguïté : 85 voix pour, 6 contre, 41 abstentions.

Qui a voté contre ? Le Maroc, la République centrafricaine, la Guinée équatoriale, le Gabon, le Guatemala et l'Arabie saoudite. Six pays.

Et voici ce que disent les deux paragraphes qui comptent.

Paragraphe 1 :

« Réaffirme le droit inaliénable du peuple du Sahara occidental à l'autodétermination et à l'indépendance, conformément à la Charte des Nations Unies, à la charte de l'Organisation de l'unité africaine et aux objectifs de la résolution 1514 (XV), ainsi que la légitimité de sa lutte pour la jouissance de ce droit… »

Paragraphe 7 — celui que personne ne cite jamais :

« Recommande à cette fin que le Front populaire pour la libération de la Saguia el-Hamra et du Río de Oro, le représentant du peuple du Sahara occidental, participe pleinement à toute recherche d'une solution politique juste, durable et définitive… »

Relisons cette phrase.

Ce n'est pas Alger qui appelle le Front Polisario « le représentant du peuple du Sahara occidental ». Ce n'est pas une organisation militante, ni un journal, ni une tribune. C'est l'Assemblée générale des Nations Unies, en 1979, dans un texte adopté par 85 États contre 6.

La reconnaissance du Polisario comme représentant du peuple sahraoui n'est donc pas une perspective. C'est un fait acquis depuis quarante-sept ans.

Et il y a plus. Le même texte, paragraphe 5 :

« Déplore vivement l'aggravation de la situation résultant de la poursuite de l'occupation du Sahara occidental par le Maroc et l'extension de cette occupation au territoire récemment évacué par la Mauritanie ; »

Et paragraphe 6 :

« Demande instamment au Maroc de s'associer au processus de paix et de mettre fin à l'occupation du territoire du Sahara occidental ; »

Le mot est lâché deux fois : occupation. Par l'Assemblée générale. Dans le même vote.

Ce que l'ONU a écrit d'autre sur ce territoire

Commençons par le fichier que personne ne consulte : la liste des territoires non autonomes.

Le Sahara occidental y figure depuis 1963, après la transmission d'informations par l'Espagne au titre de l'article 73 e de la Charte des Nations Unies.

Un détail de cette liste mérite qu'on s'y arrête. Chaque territoire non autonome y est rattaché à une puissance administrante — la France pour la Polynésie, le Royaume-Uni pour Pitcairn. Pour le Sahara occidental, la case est vide.

[[BAR]]

Où l'ONU range le Sahara occidental

Territoire non autonome | depuis 1963 | —

!Puissance administrante | case vide | —

Superficie enregistrée | 266 000 | km²

Population enregistrée | 612 000 | habitants

[[/BAR]]

En 2026 encore, le Secrétariat général le confirme (document A/81/295 du 31 juillet 2026) : le Sahara occidental est traité « comme un territoire non autonome et une question de décolonisation ».

Dans ses propres fichiers, l'ONU ne classe donc pas le Sahara occidental comme une région du Maroc.

Et les décisions, une par une

16 décembre 1965 — résolution 2072 (XX). L'Assemblée générale prie instamment l'Espagne, puissance administrante, « de prendre immédiatement les mesures nécessaires pour la libération de la domination coloniale des territoires d'Ifni et du Sahara espagnol ». Vote : 100 pour, 2 contre — l'Espagne et le Portugal.

20 décembre 1966 — résolution 2229 (XXI). Elle « réaffirme le droit inaliénable des peuples d'Ifni et du Sahara espagnol à l'autodétermination » et demande l'organisation d'un référendum sous les auspices des Nations Unies, en précisant que « seuls les habitants autochtones du territoire participent au référendum ».

16 octobre 1975 — la Cour internationale de Justice. Le 13 décembre 1974, l'Assemblée générale lui avait demandé quels liens juridiques unissaient le Sahara occidental au Maroc et à la Mauritanie. Réponse de la Cour :

« …les éléments et renseignements présentés à la Cour n'établissent aucun lien de souveraineté territoriale entre le territoire du Sahara occidental et le Royaume du Maroc ou l'entité mauritanienne. »

La Cour a bien reconnu des liens d'allégeance entre le sultan du Maroc et certaines tribus. Il faut le dire, parce que c'est vrai — et parce que cela rend la suite plus décisive : des liens d'allégeance entre un souverain et des tribus, ce n'est pas de la souveraineté sur un territoire. C'est exactement la distinction que la Cour a posée, et c'est celle que la thèse marocaine ne franchit pas.

29 avril 1991 — résolution 690. Le Conseil de sécurité crée, à l'unanimité, la Mission des Nations Unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental. Le plan prévoit une période de transition devant mener à un référendum où « le peuple du Sahara occidental choisirait entre l'indépendance et l'intégration au Maroc ».

C'est écrit noir sur blanc sur la fiche officielle de la mission, mise à jour le 22 janvier 2026. Trente-cinq ans après, la question n'a jamais été posée.

Le plan marocain n'est pas « le » plan

Le 31 octobre 2025, le Conseil de sécurité adopte la résolution 2797, à l'issue de sa 10030e séance. Vote : 11 voix pour, zéro contre, 3 abstentions — la Chine, le Pakistan et la Russie. Un membre ne participe pas au vote : l'Algérie.

La lecture marocaine de ce texte est connue : l'ONU aurait fait de l'autonomie marocaine la base de tout. C'est faux, et ce sont les Américains qui le disent.

Le 4 novembre 2025, quatre jours après le vote, Massad Boulos — conseiller de Donald Trump pour l'Afrique et le Moyen-Orient, et l'un des artisans du texte — s'explique sur France 24. Il distingue deux choses : la position officielle des États-Unis et de Donald Trump, qui voient dans l'autonomie « la seule solution » ; et la résolution du 31 octobre, qui, elle, laisse la porte ouverte à d'autres idées.

Selon lui, « le problème est seulement dans le préambule de la résolution et non dans les dispositions. Sans cela, nous aurions pu avoir un vote unanime des 15 membres, y compris l'Algérie. »

Autrement dit : aucune exclusivité de la proposition marocaine.

Et sur le référendum, il ne le ferme pas : il reste une option disponible, et c'est aux parties de décider pendant les négociations. « Il peut y avoir une forme de vote, comme dans toute élection. »

Il précise enfin l'essentiel : les deux parties au conflit sont le Maroc et le Front Polisario. Pas le Maroc seul.

Un détail technique achève de tout éclairer. La phrase sur l'« autonomie véritable sous souveraineté marocaine » figure dans le préambule — les considérations, qui n'ont pas force d'obligation. Le dispositif, lui, se contente de « prendre pour base » la proposition marocaine pour engager des discussions, et exige toujours « une solution politique finale et mutuellement acceptable qui prévoie l'autodétermination du peuple du Sahara occidental ».

Et la mission des Nations Unies garde son nom : Mission pour l'organisation d'un référendum.

Aucune résolution de l'ONU n'a jamais reconnu la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. La résolution 80/89 de l'Assemblée générale, adoptée le 5 décembre 2025, rappelle encore « la responsabilité des Nations Unies à l'égard du peuple du Sahara occidental ».

Washington parle maintenant aux quatre

Fin janvier 2026, puis le dimanche 8 février 2026, les États-Unis réunissent à Madrid, à la résidence de leur ambassadeur, des délégations de quatre parties : le Maroc, la Mauritanie, l'Algérie et le Front Polisario. Trois membres par délégation, conduites par les ministres des affaires étrangères. La réunion est présidée par Massad Boulos, accompagné de Michael Waltz et de Staffan de Mistura, envoyé personnel du Secrétaire général. Une première rencontre de 48 heures s'était tenue à Washington en janvier.

Le fait, révélé par le journaliste espagnol Ignacio Cembrero dans El Confidencial, est confirmé par Middle East Eye le 9 février 2026. Le même article rapporte que Washington a demandé au Maroc de réviser entièrement sa proposition d'autonomie : le document est passé de trois pages à quarante.

Le 13 septembre 2026, Massad Boulos atterrit à Alger — pour la troisième fois en quatorze mois, après le 27 juillet 2025 et le 27 janvier 2026. Il est reçu par le président Abdelmadjid Tebboune, et rencontre le Premier ministre Sifi Ghrieb et le ministre des affaires étrangères Ahmed Attaf. Publiquement, il parle énergie avec Sonatrach. Le ministère algérien des affaires étrangères confirme, lui, que trois dossiers régionaux ont été abordés : la Libye, le Sahel et le Sahara occidental.

Ce déplacement a lieu six semaines avant le renouvellement du mandat de la MINURSO.

Et le 30 septembre, Washington reçoit le Polisario.

Alors, que signifie cette rencontre ?

Il faut être précis, parce que c'est là que tout se joue — et parce que les deux camps mentent un peu.

Le Maroc veut faire croire que cette rencontre ne veut rien dire. Il parle de « manœuvre ». Mais on ne qualifie pas de manœuvre un entretien avec un mouvement qu'on présente comme inexistant.

Certains veulent faire croire que c'est une reconnaissance nouvelle. C'est faux aussi : la reconnaissance du Polisario comme représentant du peuple sahraoui date de 1979, et elle a été votée par 85 États.

La vérité est plus simple, et plus forte.

Ce que cette rencontre signifie, c'est que Washington traite désormais le Polisario comme ce que l'ONU dit qu'il est depuis quarante-sept ans : le représentant d'un peuple.

Trois choses le montrent.

Premièrement, qui est reçu. Ce n'est pas un groupuscule qu'on ignore. C'est le parti que l'Assemblée générale a désigné, en 1979, comme « le représentant du peuple du Sahara occidental ». On ne reçoit pas un représentant sans reconnaître, au moins implicitement, qu'il représente quelqu'un.

Deuxièmement, les mots employés. Waltz n'écrit pas « les populations du Sud ». Il écrit : « Ils méritent de vrais choix, pas une nouvelle décennie d'attente. » De vrais choix — c'est-à-dire le droit de décider. C'est le vocabulaire exact de l'autodétermination.

Troisièmement, le moment. La rencontre a lieu un mois avant le renouvellement du mandat de la MINURSO, au moment précis où le Conseil de sécurité doit décider s'il maintient une mission de référendum ou s'il en change la nature.

Ce que tout cela mis bout à bout

[[BAR]]

Soixante ans de décisions de l'ONU sur le Sahara occidental

1963 | Inscription sur la liste des territoires non autonomes | case administrante vide

1965 | Résolution 2072 (XX) : « libération de la domination coloniale » | 100 pour, 2 contre

1966 | Résolution 2229 (XXI) : référendum sous auspices de l'ONU | —

1973 | Création du Front Polisario, le 10 mai | —

!1979 | Résolution 34/37 : le Polisario, « représentant du peuple sahraoui » | 85 pour, 6 contre, 41 abst.

1991 | Résolution 690 : création de la MINURSO, référendum à organiser | unanimité

!2025 | Résolution 2797 : le plan marocain « pour base » — mais non exclusif | 11 pour, 0 contre, 3 abst.

2026 | Washington reçoit le Polisario, le 30 septembre | —

[[/BAR]]

Reprenons la chronologie, parce qu'elle est éloquente.

1912 : une puissance européenne s'assoit à Fès avec un sultan, et décide à sa place.

1973 : un mouvement se crée dans une colonie espagnole, et prend pour nom le nom même du territoire qu'il revendique.

1979 : l'Assemblée générale des Nations Unies désigne ce mouvement comme « le représentant du peuple du Sahara occidental », et demande au Maroc de mettre fin à l'occupation. 85 voix contre 6.

1991 : le Conseil de sécurité crée à l'unanimité une mission pour organiser un référendum où le peuple sahraoui choisirait entre l'indépendance et l'intégration au Maroc.

2026 : trente-cinq ans plus tard, le référendum n'a pas eu lieu. Mais Washington reçoit le représentant de ce peuple, publie la photo, et écrit qu'il mérite de vrais choix.

Ce qui reste

Le Maroc n'a pas perdu cette bataille à Washington. Il l'a perdue il y a quarante-sept ans, à New York, par 85 voix contre 6.

Ce qui a changé en 2026, ce n'est pas le droit. Le droit était déjà écrit. Ce qui a changé, c'est que la première puissance mondiale a décidé de le lire à voix haute.

Et pendant ce temps, la mission des Nations Unies porte toujours le nom de ce qui n'a jamais eu lieu : référendum.