Macron face à ses contradictions : quand le président de la République semble découvrir le terrorisme identitaire

N. Rochat — Genève, Suisse — 23 octobre 2026

Une déclaration de trop, une mémoire défaillante, une République mise à l'épreuve

Le 23 octobre 2026, après les tirs meurtriers de Trappes et de La Verrière, vous avez affirmé qu'il s'agissait de la première fois qu'un acte terroriste était planifié pour tuer des Français en raison de leur couleur de peau ou de leur religion supposée.

Cette phrase aurait dû être pesée avec une extrême rigueur. Elle concernait des morts, des blessés, une enfant grièvement touchée, des familles plongées dans l'angoisse et une société confrontée à la possibilité terrifiante que des personnes soient prises pour cible pour ce qu'elles sont — ou pour ce qu'un criminel imagine qu'elles sont.

Au lieu de s'en tenir à la condamnation absolue de la haine raciste et à l'exigence de justice, votre déclaration a immédiatement soulevé une question élémentaire : comment un président peut-il présenter comme une première historique un phénomène dont plusieurs précédents tragiques sont connus ?

La fonction présidentielle impose une obligation de précision supérieure à celle d'un simple commentaire politique. Vous n'êtes pas un internaute qui réagit à chaud. Vous êtes le chef de l'État. Vos mots engagent la mémoire nationale.

Et lorsqu'ils concernent le terrorisme, l'identité des victimes et les fractures de la société française, cette responsabilité est encore plus lourde.

Première contradiction : vous dénoncez l'oubli en prenant le risque d'effacer des précédents

Les faits historiques sont là.

En mars 2012, des enfants et un enseignant sont assassinés à l'école juive Ozar Hatorah de Toulouse. En janvier 2015, quatre personnes juives sont tuées lors de l'attentat de l'Hyper Cacher. En juillet 2016, le père Jacques Hamel est assassiné dans son église. En octobre 2020, trois personnes sont tuées dans la basilique Notre-Dame de Nice.

Ces crimes ne sont pas des détails. Ils rappellent que le terrorisme peut s'en prendre à des personnes précisément parce qu'elles appartiennent, ou sont supposées appartenir, à une communauté religieuse.

Alors, sur quelle base historique pouvait-on proclamer une première aussi catégorique sans expliquer clairement ce qui distinguerait cette attaque des précédentes ?

La nuance est pourtant simple : une attaque peut présenter des caractéristiques particulières, constituer un tournant ou révéler une évolution de la violence politique sans être la première manifestation d'un phénomène.

Vous pouviez condamner ce drame avec la plus grande fermeté sans faire une déclaration historique aussi générale. Vous pouviez reconnaître la spécificité de cette attaque sans donner l'impression que les victimes précédentes disparaissaient du tableau.

Un président ne devrait pas avoir besoin d'une polémique nationale pour rappeler que la mémoire des victimes doit être complète.

Deuxième contradiction : l'égalité républicaine ne peut pas être une valeur à géométrie variable

Parlons maintenant de ce qui se trouve au cœur de cette affaire : les victimes des Yvelines et la possibilité qu'elles aient été ciblées en raison de leur origine ou de leur religion supposée.

Si les faits établissent que des personnes ont été visées parce qu'elles étaient musulmanes, ou perçues comme telles, alors la haine antimusulmane doit être nommée clairement. Si les qualifications légales sont réunies, la dimension terroriste doit être poursuivie avec toute la rigueur nécessaire.

Ce n'est pas une faveur accordée aux musulmans. Ce n'est pas une concession à une communauté. C'est l'application du principe d'égalité devant la loi.

Les musulmans de France n'ont pas à solliciter une reconnaissance spéciale pour que leur vie compte. Ils n'ont pas à démontrer que leur souffrance mérite l'attention de la République. Ils n'ont pas à attendre qu'une tragédie devienne un événement politique majeur pour que leur sécurité soit considérée comme une priorité.

L'islamophobie, entendue ici comme la haine ou l'hostilité envers les musulmans en raison de leur religion réelle ou supposée, n'est pas une opinion anodine lorsqu'elle se traduit par des menaces, des agressions ou des crimes. Elle peut devenir un facteur de violence meurtrière. Elle doit être combattue sans ambiguïté.

Et cette exigence n'enlève rien à la lutte contre l'antisémitisme ou contre les violences visant les chrétiens. Elle la complète.

La République ne dispose pas d'un stock limité de compassion qu'il faudrait répartir entre les religions. Elle doit à chacun la même protection et la même exigence de justice.

L'égalité ne signifie pas que l'on reconnaît une victime après l'autre, selon les besoins du discours politique. Elle signifie que personne ne doit être oublié parce que son identité est moins visible ou sa souffrance moins présente dans le débat public.

Troisième contradiction : la rectification ne fait pas disparaître la question initiale

Après la polémique, vous avez rappelé que des attentats avaient déjà frappé des juifs et des chrétiens et affirmé qu'aucune victime ne devait être oubliée.

Cette précision était nécessaire.

Mais elle pose une question politique légitime : pourquoi ne pas avoir formulé cette distinction avec la même clarté dès votre première intervention ?

Lorsqu'un président parle devant les victimes, les habitants et la nation entière, il doit mesurer la portée de ses mots. Il ne suffit pas d'invoquer ensuite la volonté de ne hiérarchiser aucune douleur. Il faut également éviter, dès le départ, les formulations susceptibles de donner le sentiment que certaines tragédies n'entrent pas dans le récit que l'on construit.

Une rectification peut préciser une déclaration. Elle ne peut pas rendre inutile la question de savoir pourquoi cette déclaration a été formulée ainsi.

La responsabilité politique ne consiste pas seulement à corriger après coup. Elle consiste à prévenir les erreurs de formulation lorsque les enjeux sont aussi graves.

Vous avez voulu souligner la gravité d'un acte raciste. C'était légitime. Mais la gravité d'un crime n'exige pas qu'on lui attribue une place historique qui n'a pas été démontrée.

Quatrième contradiction : on ne combat pas la haine en laissant la société douter de l'universalité de la justice

La France traverse des tensions identitaires profondes. Dans ce contexte, chaque déclaration présidentielle est scrutée, discutée et parfois instrumentalisée.

Cela devrait précisément conduire le chef de l'État à une discipline absolue : ne jamais confondre condamnation morale, constat historique et qualification judiciaire.

Les faits de Trappes et de La Verrière sont suffisamment graves pour ne pas avoir besoin d'une formule spectaculaire. Un mort, plusieurs blessés, une enfant grièvement atteinte et une enquête antiterroriste constituent déjà une réalité terrible.

La justice doit établir le mobile, les circonstances, les responsabilités et les qualifications définitives. Le président, lui, doit garantir que la haine raciste et antimusulmane sera combattue si les faits la confirment, sans transformer l'enquête en instrument de communication.

La fermeté n'est pas l'art de trouver la formule la plus frappante. C'est la capacité de nommer les faits avec exactitude, de protéger les victimes et de faire respecter la loi, même lorsque cela dérange le récit politique du moment.

Monsieur Macron, les musulmans ne sont pas une note de bas de page de la République

Il faut le dire sans détour : si cette attaque a visé des personnes parce qu'elles étaient musulmanes ou supposées l'être, alors la société française doit regarder en face la réalité de la haine antimusulmane.

Les musulmans ne sont ni des figurants du débat national ni une catégorie que l'on convoque uniquement lorsqu'une crise éclate. Ils sont des citoyens dont la sécurité, la dignité et les droits ne sont pas négociables.

Leur protection n'est pas incompatible avec celle des juifs, des chrétiens ou des personnes sans religion. Elle en est le prolongement logique.

Il n'existe aucune concurrence légitime entre les victimes de l'antisémitisme, de la haine antichrétienne et de l'islamophobie. Le combat contre l'une de ces formes de haine ne justifie jamais le silence sur une autre.

Le véritable universalisme républicain ne consiste pas à réciter que toutes les victimes sont égales après qu'une polémique a éclaté. Il consiste à agir et à parler de telle manière que cette égalité ne puisse raisonnablement être mise en doute.

C'est là que se mesure la crédibilité d'un président.

Le verdict politique : la parole présidentielle doit être à la hauteur de l'Histoire

Monsieur Macron, vous n'avez pas besoin d'inventer une première pour dénoncer une horreur. Vous n'avez pas besoin de mettre en scène un tournant historique pour rappeler que le racisme est incompatible avec la République. Et vous n'avez pas besoin d'une formule absolue pour affirmer que chaque victime mérite justice.

Vous aviez une occasion de tenir un discours irréprochable dans son principe : condamner les tirs, soutenir toutes les victimes, dénoncer la haine raciste, prendre au sérieux l'hypothèse d'une motivation antimusulmane et rappeler les précédents historiques sans en effacer aucun.

C'est cette exigence que les citoyens sont en droit d'attendre de vous.

Le problème n'est pas que vous ayez condamné un acte raciste. Il est que votre affirmation d'une première historique ait pu faire croire que l'histoire du terrorisme identitaire en France commençait avec cette attaque.

Un président doit pouvoir expliquer précisément ce qui est inédit, reconnaître ce qui ne l'est pas et corriger ses propos sans que la mémoire des victimes devienne l'otage d'une controverse.

La République ne vous demande pas de choisir quelles victimes méritent d'être rappelées. Elle vous demande de les protéger toutes, de respecter leur mémoire et de ne jamais sacrifier la vérité à l'effet d'une phrase.

Et si les faits établissent que des musulmans ont été délibérément ciblés, alors leur souffrance devra être reconnue sans détour, leur sécurité défendue sans réserve et leurs agresseurs poursuivis avec la même détermination que dans toute autre affaire de violence raciste ou terroriste.

La phrase que la France est en droit d'adresser à son président

Monsieur Macron, vous n'êtes pas propriétaire de la mémoire nationale. Vous en êtes le dépositaire temporaire. Vous n'avez pas le pouvoir de décréter qu'une horreur est sans précédent par la seule force de votre parole. Et vous ne pouvez pas demander aux Français de croire à l'égalité républicaine sans accepter que chacune de vos déclarations soit confrontée aux faits, à l'Histoire et aux mêmes exigences de cohérence.

Les victimes n'ont pas besoin d'une compétition mémorielle. Les musulmans n'ont pas besoin d'une compassion conditionnelle. Les juifs et les chrétiens n'ont pas besoin que leur histoire soit instrumentalisée pour défendre une autre cause. Et la France n'a pas besoin de nouvelles formules solennelles : elle a besoin d'une justice rigoureuse, d'une protection égale et d'une parole présidentielle irréprochable.

La République n'appartient pas à Emmanuel Macron. Elle appartient à tous les citoyens. Et son devoir de protection ne s'arrête ni à une religion, ni à une couleur de peau, ni aux limites d'un discours présidentiel.

📚 BIBLIOGRAPHIE (règle n°19)

1. Le Figaro, « "Première fois" qu'un acte terroriste vise à tuer "en raison de la couleur de peau ou de la religion" supposées : la lourde erreur de Macron sur les tirs des Yvelines », 23 octobre 2026 — https://www.lefigaro.fr/politique/premiere-fois-qu-un-acte-terroriste-vise-a-tuer-en-raison-de-la-couleur-de-peau-ou-de-la-religion-supposees-la-lourde-erreur-de-macron-sur-les-tirs-des-yvelines-20261023

2. Précédents cités : Toulouse (école Ozar Hatorah, mars 2012), Hyper Cacher (janvier 2015), père Jacques Hamel (juillet 2016), basilique Notre-Dame de Nice (octobre 2020) — faits historiques documentés.

⚠️ Réserves publiées. (1) La citation de Macron et le contexte des tirs des Yvelines (Trappes, La Verrière, 23 octobre 2026) sont rapportés par Le Figaro. (2) L'article est la version du rédacteur en chef, consignée fidèlement. (3) Les précédents terroristes sont des faits historiques documentés.