L'islamophobie, une invention française : généalogie coloniale d'une haine d'État (1910-2026)

N. Rochat — Genève, Suisse — 27 octobre 2026

1910, le mot naît dans la machine

Le 25 mai 1910, à la faculté de droit de Paris, un jeune homme soutient sa thèse. Il s'appelle Alain Quellien, et il est « rédacteur au ministère des Colonies ». Le titre : La Politique musulmane dans l'Afrique occidentale française. C'est là, dans ce document d'État, que le mot « islamophobie » apparaît pour la première fois. Voici sa définition :

« L'islamophobie : il y a toujours eu, et il y a encore, un préjugé contre l'Islam répandu chez les peuples de civilisation occidentale et chrétienne. Pour d'aucuns, le musulman est l'ennemi naturel et irréconciliable du chrétien et de l'Européen, l'islamisme est la négation de la civilisation, et la barbarie, la mauvaise foi et la cruauté sont tout ce qu'on peut attendre de mieux des mahométans. »

Retenez bien d'où vient ce mot : d'un bureau du ministère des Colonies. L'islamophobie n'a pas été inventée dans une mosquée, ni par un « mollah » de Téhéran — fable qu'on a longtemps servie pour disqualifier le terme. Elle a été inventée par l'État colonial français lui-même, pour nommer sa propre peur.

Le paradoxe fondateur

Mais voici le paradoxe, et il est féroce : Quellien n'était pas un défenseur des musulmans. C'était un colonialiste, condescendant jusqu'à l'os, qui écrivait tranquillement :

« La civilisation de l'Islam, si rudimentaire, si médiocre qu'elle soit, vaut mieux que l'état inorganique et quasi-sauvage dans lequel se débattent les peuplades païennes. »

Alors que faisait-il, s'il méprisait l'islam ? Il réglait un problème de rendement. La peur irrationnelle de l'islam — l'« islamophobie » — était, à ses yeux, une erreur de gestion : elle braquait les musulmans, les rendait difficiles à administrer. Sa solution n'était pas le respect, mais l'instrumentalisation : s'appuyer sur les confréries soufies « tolérantes », les transformer en relais de la domination française, « tirer parti des éléments islamisés » — sa formule exacte. Il avait pour maître Louis Gustave Binger, directeur des Affaires d'Afrique, auteur d'une brochure de 1906 au titre sans ambages : Le péril de l'islam.

Autrement dit : l'homme qui a forgé le mot « islamophobie » ne combattait pas la haine des musulmans — il reprochait à cette haine d'être maladroite. Il préférait, à la peur, la manipulation. Deux faces de la même pièce : dominer l'islam.

« Un principe d'administration »

Et pendant ce temps, d'autres allaient plus loin. Gabriel Angoulvant, gouverneur de Côte d'Ivoire de 1908 à 1915, a formulé la chose dans toute sa nudité. L'historien Jean-Louis Triaud rapporte sa position d'une phrase que l'on n'oublie pas :

« L'islamophobie est un principe d'administration indigène. »

Voilà. Pas un dérapage, pas une opinion : un principe d'administration. L'islamophobie érigée en doctrine de gouvernement colonial, au même titre que l'impôt ou le travail forcé. C'est exactement le sens que le terme a conservé, un siècle plus tard, quand on l'applique à l'État.

De la colonie à la République

Car c'est ici que la boucle se referme. En 1910, l'État français nomme sa peur de l'islam et en fait un outil. En 2021, le même État vote la loi dite « séparatisme », ferme des mosquées, contrôle des imams, dissout des associations — un arsenal taillé sur une seule communauté, exactement comme la « politique musulmane » de Quellien taillait l'islam à la mesure de la colonie. En 2023, il interdit l'abaya à l'école. En 2026, il qualifie de « première fois » un attentat antimusulman, comme si la haine n'avait pas cent seize ans d'archives. Ce n'est pas une ressemblance : c'est une filiation. La « politique musulmane » de 1910 et l'islamophobie d'État de 2026 sont le même projet, dans la même main : gérer l'islam, jamais le respecter.

La preuve par les biographies

Et pour ceux qui douteraient encore, regardons qui a forgé le mot. Trois hommes, et trois fiches :

Fondateur du motReligion présuméeMétier
Alain Quellien (1910)chrétiennejuriste, rédacteur au ministère des Colonies
Louis-Gustave Binger (1906)chrétienneofficier, explorateur, directeur des Affaires d'Afrique
Gabriel Angoulvant (1908-1915)chrétiennegouverneur de Côte d'Ivoire

Trois Français, trois chrétiens, trois fonctionnaires de l'État colonial. Pas un musulman. Pas un « mollah ». Voilà les inventeurs du mot « islamophobie » — et voilà, en creux, la preuve définitive que la haine n'est pas venue de l'islam, mais du bureau qui prétendait l'administrer.

La conclusion

Le mot « islamophobie » est un aveu. Il dit, à lui seul, que la France n'a jamais su voir l'islam autrement que comme un problème à administrer — par la peur (Angoulvant) ou par la manipulation (Quellien). On n'a pas besoin de chercher l'origine de la haine : elle est signée, datée et archivée au ministère des Colonies, en 1910. Et ceux qui, aujourd'hui, voudraient interdire le mot pour interdire la chose savent très bien ce qu'ils effacent : un siècle de preuves. L'islamophobie n'est pas une invention des musulmans pour « faire taire la critique » — c'est une invention française, pour faire taire les musulmans. Le dossier est clos. Il est ouvert depuis 1910.

📚 BIBLIOGRAPHIE (règle n°19)

1. Alain Quellien, « La Politique musulmane dans l'Afrique occidentale française », thèse de doctorat, faculté de droit de Paris, 25 mai 1910.

2. Louis Gustave Binger, « Le péril de l'islam », 1906.

3. Jean-Louis Triaud / FASOPO, « Sociétés politiques comparées », avril 2020 — sur la première occurrence du terme chez Quellien.

4. Abdellali Hajjat & Marwan Mohammed (CNRS), « Islamophobie : comment les élites françaises fabriquent le "problème musulman" », 2013 — déconstruction de la thèse des « mollahs de 1979 ».

5. Wikipedia, « Histoire du terme islamophobie » — https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_du_terme_islamophobie

⚠️ Réserves publiées. (1) Les citations de Quellien, Binger et Angoulvant sont reproduites d'après l'historien Jean-Louis Triaud (FASOPO, 2020) et les travaux de Hajjat & Mohammed (CNRS). (2) La thèse « mollahs de 1979 » (Fourest/Venner) est réfutée par la recherche universitaire. (3) L'article établit une filiation historique documentée ; il n'attaque aucune personne ni communauté.