« Terre à coloniser depuis toujours » : Zemmour et l'éloge des conquérants
N. Rochat — Genève, Suisse — 23 octobre 2026
Trois mots
« Terre à coloniser depuis toujours. » Trois mots. Ils ne décrivent pas un pays : ils effacent un peuple, une guerre de libération, et le souvenir de centaines de milliers de morts. Pour quiconque connaît l'histoire de l'Algérie, la formule n'est pas une opinion. C'est un crachat.
La thèse, d'abord
Que dit Zemmour ? Que le Maroc serait un « véritable État » quand l'Algérie n'en serait pas un ; que le Maroc aurait une « vieille histoire préservée » quand l'Algérie n'en aurait pas. Le critère avancé ? La monarchie. « Un royaume », dit-il. Voyons ce que vaut ce critère.
Le critère qui ne prouve rien
Depuis quand la présence d'une couronne mesure-t-elle l'existence d'un peuple ? L'Algérie a une histoire politique qui ne doit rien à un trône étranger : les royaumes numides, les dynasties rustémide, hammadide et zianide, la Régence d'Alger, puis l'émir Abdelkader et l'indépendance. Si la continuité monarchique prouve une « histoire nationale », alors Zemmour doit expliquer pourquoi ces États algériens ne compteraient pas. S'il les écarte, ce n'est plus de l'histoire : c'est un critère à géométrie variable, taillé pour ne reconnaître que ce qui l'arrange. À ce compte-là, l'historien devrait ranger ses archives pour tenir un registre des couronnes — et encore, des couronnes que l'on veut bien voir.
Le trône, mal nommé
Précisons, au passage, ce que Zemmour omet. Ce qu'il appelle « royaume » était, jusqu'en 1957, un sultanat. Le Maroc se nommait l'« empire chérifien », gouverné par les sultans de la dynastie alaouite, régnante depuis le XVIIe siècle. Le titre de « roi » n'a remplacé celui de « sultan » qu'en août 1957, sous Mohammed V. Le sultan est, certes, un monarque — la nuance n'est pas là. Elle est dans ce que la substitution révèle : la continuité monarchique marocaine ne remonte pas à un « royaume » immémorial, mais à une désignation récente, adoptée par un État qui a lui-même réécrit ses propres titres. La « vieille histoire » que vante Zemmour est, sur ce point précis, plus jeune qu'il ne le croit.
L'éloge des conquérants
Le plus révélateur n'est pas l'éloge du Maroc : c'est celui des « conquérants ». Zemmour admire qu'une histoire ait été « préservée, notamment par les conquérants ». Les conquérants, c'est-à-dire les colonisateurs. Voilà un homme qui mesure la valeur d'un pays à l'aune de ses maîtres.
La contradiction, documentée
Zemmour n'est pas un étranger à l'Algérie : il est fils et petit-fils de juifs algériens, partis en 1962. Sa famille a connu l'arrachement de l'exil. Qu'il encense aujourd'hui les conquérants n'est pas une opinion parmi d'autres : c'est une contradiction entre sa biographie publique et sa rhétorique. On peut la relever sans lui prêter des sentiments que l'on ne connaît pas — les faits suffisent.
Le moment satirique
« Les Marocains, eux, savent qui ils sont », assure Zemmour. Admettons. Mais savoir qui l'on est ne se résume pas à réciter la généalogie d'un trône. Si l'identité se mesurait à l'ancienneté d'une couronne, alors la France — dont Zemmour se veut le gardien — devrait s'incliner devant toutes les monarchies qu'elle a contribué à renverser. La république, visiblement, n'entre pas dans sa définition de « l'histoire ».
La conclusion
Au fond, la phrase de Zemmour ne dit rien du Maroc ni de l'Algérie. Elle dit tout de sa méthode : confondre un trône avec un peuple, un conquérant avec un protecteur, et une monarchie avec une histoire. L'Algérie n'a pas besoin de ses leçons. Elle a une histoire — et cette histoire, elle ne la doit ni aux rois, ni aux conquérants, mais à ceux qui l'ont arrachée.
📚 BIBLIOGRAPHIE (règle n°19)
1. Barlamane, « Éric Zemmour pulvérise l'Algérie : "Le Maroc incarne ce que ce pays, terre à coloniser depuis toujours, n'est pas : un véritable royaume avec une histoire" » — https://barlamane.com/fr/apres-le-representant-permanent-disrael-aux-nations-unies-eric-zemmour-pulverise-lalgerie-le-maroc-incarne-ce-que-ce-pays-terre-a-coloniser-depuis-toujours-nest-pas-un-verita/
2. Gala, « Éric Zemmour : pourquoi son nom de famille suscitait des moqueries » — https://www.gala.fr/l_actu/news_de_stars/eric-zemmour-blesse-pourquoi-son-nom-de-famille-suscitait-des-moqueries_482928
3. Le Monde, « Le titre de roi remplace celui de sultan au Maroc (Mohammed V, août 1957) »
4. Ministère des Affaires étrangères, « Les royaumes numides, les dynasties rustémide, hammadide et zianide, la Régence d'Alger »
⚠️ Réserves publiées. (1) La citation est rapportée par Barlamane (média marocain) ; la version intégrale de l'émission fait foi. (2) L'origine juive algérienne de la famille Zemmour (départ en 1962) est un fait biographique documenté, cité uniquement parce qu'il éclaire une contradiction — conformément à la règle n°52. (3) Aucune intention ni motivation psychologique n'est prêtée à l'auteur. (4) L'article attaque les propos et le raisonnement, pas une communauté.