Le mot qui donne le droit de tuer
Róisín Gallagher — Liverpool, Royaume-Uni — 11 octobre 2026
Il existe, dans les archives du Parlement britannique, un titre qui vaut tous les commentaires. Le 23 juillet 1946, au lendemain de l'attentat contre l'hôtel King David, à Jérusalem, la Chambre des communes ne débat pas d'un « incident » ni d'un « attentat ». Elle intitule son débat : « TERRORIST OUTRAGE, JERUSALEM ».
Ce n'est pas nous qui qualifions. C'est le compte rendu officiel du Parlement de Westminster.
Ce qui suit est l'histoire de ce mot — et de ce qu'il permet.
23 juillet 1946. Le Premier ministre Clement Attlee prend la parole devant les Communes. Ses mots sont conservés : il parle d'un « acte insensé de terrorisme ». La comptabilité qu'il donne ce jour-là est provisoire — 41 morts, 52 disparus, 53 blessés — et le bilan définitif sera de 91 morts, dont 41 Arabes, 28 Britanniques, 17 Juifs, 2 Arméniens, 1 Russe, 1 Grec et 1 Égyptien.
17 novembre 1944. Deux ans plus tôt, le 6 novembre, le groupe Lehi a assassiné au Caire Lord Moyne, ministre britannique résident au Moyen-Orient. Winston Churchill vient devant la même Chambre. Il parle de « activités terroristes », de « ce terrorisme », et qualifie les auteurs de « gangsters dignes de l'Allemagne nazie ».
1937. Dix ans avant ces débats, la commission royale présidée par Lord Peel rend son rapport sur la Palestine. On y trouve des « troubles », des « rébellions » — et aussi des « actes de sabotage et de terrorisme », ainsi que des « gangs "terroristes" ».
Regardez les guillemets. La commission royale britannique, qui disposait de tous les moyens de l'empire, n'a pas écrit le mot sans le mettre entre guillemets. Même ses auteurs hésitaient à le signer en propre.
1946. La commission d'enquête anglo-américaine rend à son tour son rapport. Sur le groupe Stern, elle écrit, sans guillemets cette fois : « le groupe Stern se livre au terrorisme ».
31 juillet 1947. L'affaire des sergents : deux militaires britanniques enlevés par l'Irgun, puis pendus. Le secrétaire d'État aux Colonies, Creech Jones, parle de soldats « assassinés par des terroristes juifs ».
Et l'Irgun fait alors une chose que l'histoire retient peu : il retourne le mot. Dans ses communiqués, il désigne l'armée britannique comme « l'organisation terroriste criminelle britannique dite armée d'occupation ». Le même mot, exactement, appliqué à l'empire.
9 avril 1948. Deir Yassin. L'Irgun et le Lehi — auxquels deux unités du Palmach ont pris part — attaquent le village. Le décompte de Kanaana et Zaytun donne 107 morts, dont 11 combattants. Et ce jour-là, la réaction la plus importante ne vient pas de Londres : l'Agence juive câble au roi Abdallah son « horreur et son dégoût devant la manière barbare dont cette action a été menée ».
17 septembre 1948. Le médiateur des Nations unies, le comte Folke Bernadotte, est assassiné à Jérusalem par le Lehi. Le consul général des États-Unis rédige une dépêche : il y désigne « le groupe terroriste, L.H.Y., communément appelé groupe Stern ». C'est un document diplomatique américain, et ce n'est pas un journal.
1936-1939. Pendant ce temps, la révolte arabe en Palestine avait déjà occupé les mêmes colonnes. Le compte rendu parlementaire britannique comporte, le 29 juin 1938, une rubrique intitulée « Terrorisme ». Le Livre blanc de 1939 parle, lui, de « terroristes arabes ».
Et maintenant, la France.
Il faut le dire précisément, parce que beaucoup l'affirment sans l'avoir vérifié — et nous l'avons vérifié avant de l'écrire.
Aucun texte officiel français qualifiant le FLN ou l'ALN d'« organisation terroriste » n'a été retrouvé. Ce que le registre officiel emploie, ce sont les mots « rebelles », « hors-la-loi », « banditisme », et le mot « terrorisme » appliqué à des actes — le tout dans le cadre juridique des « opérations de maintien de l'ordre » et de la « pacification », c'est-à-dire dans un vocabulaire qui nie l'état de guerre.
La loi du 3 avril 1955 institue l'état d'urgence. Celle du 16 mars 1956 donne les pouvoirs spéciaux. Le vocabulaire officiel organise l'innommable : on ne dit pas la guerre, donc on ne dit pas l'ennemi — on dit le rebelle.
Ce qui donne la conclusion, et elle est plus forte que n'importe quelle symétrie.
Ni Londres ni Paris n'ont jamais employé la formule juridique. Le mot n'a jamais servi à qualifier des faits devant un tribunal : il a servi à décider qui avait le droit de se battre.
Et la preuve est dans la commission Peel : en 1937, les guillemets y étaient encore.
📚 BIBLIOGRAPHIE COMPLÈTE (règle n°19)
1. Hansard, Chambre des communes, 23 juillet 1946, débat intitulé « TERRORIST OUTRAGE, JERUSALEM » (« TERRORIST OUTRAGE, JERUSALEM ») — allocution de Clement Attlee, « insane act of terrorism » — https://api.parliament.uk/historic-hansard/commons/1946/jul/23/terrorist-outrage-jerusalem
2. Hansard, 17 novembre 1944, « Palestine (Terrorist Activities) » — Winston Churchill : « terrorist activities », « this terrorism », « gangsters worthy of Nazi Germany » — https://api.parliament.uk/historic-hansard/commons/1944/nov/17/palestine-terrorist-activities
3. Commission royale Peel, rapport de 1937 (Cmd. 5479) — « acts of sabotage and terrorism », « "terrorist" gangs » (guillemets reproduits tels quels)
4. Commission d'enquête anglo-américaine, rapport de 1946 — « The Stern Group engages in terrorism »
5. Hansard, 31 juillet 1947, « Palestine (Murdered British Sergeants) » — Creech Jones : « murdered by Jewish terrorists » ; communiqué de l'Irgun : « British criminal terrorist organisation known as the Army of Occupation » — https://api.parliament.uk/historic-hansard/commons/1947/jul/31/palestine-murdered-british-sergeants
6. Irgun, communiqué revendiquant l'attentat contre l'ambassade britannique à Rome, 31 octobre 1946 — riposte à une « guerre d'extermination » ; Hansard qualifie l'événement de « the bomb outrage » — https://api.parliament.uk/historic-hansard/commons/1947/jun/16/embassy-rome-rebuilding
7. Deir Yassin, 9 avril 1948 — décompte Kanaana & Zaytun : 107 morts dont 11 combattants ; décompte Pappé : 93 ; participation de deux unités du Palmach ; câble de l'Agence juive au roi Abdallah : « horror and disgust at the barbarous manner in which this action was carried out » — notice documentée avec ses références : https://en.wikipedia.org/wiki/Deir_Yassin_massacre
8. FRUS 1948, volume V, partie 2, document 605 — dépêche du consul général des États-Unis à Jérusalem désignant « terrorist group, L.H.Y., commonly known as Stern Gang », après l'assassinat de Folke Bernadotte le 17 septembre 1948 — https://history.state.gov/historicaldocuments/frus1948v05p2/d605
9. Hansard, rubrique « Terrorism », 29 juin 1938 — révolte arabe de 1936-1939
10. Livre blanc britannique de 1939 (Cmd. 6019) — « Arab terrorists »
11. INA — Institut national de l'audiovisuel, notice de Pierre Tétart sur les événements des Aurès, novembre 1954 — vocabulaire officiel français : « rebelles », « hors-la-loi », « opérations de maintien de l'ordre » — https://fresques.ina.fr/independances/fiche-media/Indepe00209/les-evenements-de-l-aures-en-novembre-1954.html
12. Loi française n° 55-385 du 3 avril 1955 instituant l'état d'urgence — https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000000695350 (référence vue en indexation, le site ayant refusé la connexion directe)
13. Loi française n° 56-258 du 16 mars 1956 portant pouvoirs spéciaux — intitulé et article 5 reproduits dans la proposition de loi Assemblée nationale n° 3327 — https://www.assemblee-nationale.fr/11/propositions/pion3327.asp
14. Lois françaises 2012-1361 du 6 décembre 2012 et 2022-229 du 23 février 2022 — reconnaissance des préjudices subis par les harkis et les autres personnes rapatriées (pour situer le vocabulaire officiel dans le temps long)
15. Benjamin Stora, rapport sur les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d'Algérie, remis le 20 janvier 2021
16. Exécutions britanniques en Palestine : Shlomo Ben-Yosef, 29 juin 1938 ; quatre condamnés exécutés le 16 avril 1947 ; opération Agatha, 29 juin 1946
⚠️ Réserves publiées.
(1) Organisations politiques et actes nommés uniquement. Nous ne qualifions aucun peuple ni aucune religion — et nous reproduisons le vocabulaire employé, en l'attribuant toujours.
(2) Le décompte d'Acre est irréconciliable selon les sources : nous ne le tranchons pas et ne l'avançons pas.
(3) Sept citations ont été écartées comme non vérifiées par la recherche, dont celle attribuée à François Mitterrand sur la négociation, plusieurs citations attribuées à Chaim Weizmann, le texte attribué au Grand Rabbinat, et la phrase attribuée à David Ben Gourion sur l'Altalena. Elles ne figurent nulle part dans cet article.
(4) La commission Peel et plusieurs documents d'archives sont cités d'après des reprises identifiées.
(5) Les archives israéliennes n'ont pas été consultées.
(6) Les activités des organisations sionistes au Levant, en Syrie et au Liban, n'ont pas été trouvées, à l'exception de la coopération du Palmach avec les Britanniques au Levant en 1941. Nous n'avons donc rien écrit sur ce point.
(7) Le rapport Cmd. 6873, souvent cité, a été rédigé AVANT l'attentat du King David (annoncé aux Communes le 24 juillet 1946) : il ne le couvre pas. Nous ne l'utilisons pas à cette fin.