« Le fer de la Tour Eiffel vient d'Algérie » : pourquoi cette légende nous coûte plus qu'elle ne nous sert — et ce qui est vrai à la place
Jan Verhoeven — Bruxelles, Belgique — 15 septembre 2026
Note de méthode. Nous prenons ce sujet à bras-le-corps parce qu'il circule partout, et parce qu'il nous concerne. Nous nous appuyons sur un document de 1889 — l'année même de la tour —, sur des sources universitaires et de presse nommées, et sur des travaux d'historiens. Et nous arrivons à une conclusion qui ne va pas plaire à tout le monde, y compris chez nous. Nous l'écrivons quand même.
🔥 La thèse qui circule — et d'où elle vient
La formule est partout : « le fer de la Tour Eiffel vient d'Algérie », des mines du Zaccar et de Rouina, près de Miliana. Gustave Eiffel les aurait choisies pour la pureté de leur minerai. Et, pour remercier la ville, il aurait offert une horloge montée sur une tour métallique à l'école du village d'El Abadia, dans la wilaya d'Aïn Defla.
Cette formule a une source précise, et il faut la nommer : **un article du média franco-algérien BeurFM, publié le 2 août 2018**, intitulé « Le saviez-vous ? Le fer de la Tour Eiffel vient d'Algérie ! »
**Et voici ce qu'un site algérien — ObservAlgérie — écrit lui-même de cet article, en le citant : le rédacteur l'a affirmé « sans apporter de preuve ni citer une quelconque source ayant autorité dans le domaine ».**
Ce n'est pas nous qui le disons. C'est un média algérien, à propos d'un autre média algérien. Retenez-le, parce que c'est le point de départ de tout.
✅ Ce qui est FAUX chez ceux qui nient — et il faut le leur dire
Commençons par donner raison à ceux qui défendent la thèse, parce que sur un point précis ils ont raison.
On lit souvent que les mines du Zaccar et de Rouina n'existaient pas à l'époque de la tour, parce qu'elles n'auraient ouvert qu'en 1904 et 1906. Cet argument est faux.
Ce qui date de 1904, c'est la société industrielle : **la Société des Mines du Zaccar a été créée à Paris le 22 mars 1904, et l'exploitation moderne a démarré le 7 octobre 1904, avec le tramway qui descendait le minerai vers la gare de Miliana-Margueritte. Et ce qui date de 1906, c'est le prolongement d'une concession, pas l'ouverture d'une mine.**
Or la concession, elle, est bien antérieure. Le 16 septembre 1874, le gouverneur accorde une concession générale de dix-sept ans à MM. Dupin et Allemand. Le 5 mars 1888, les frères Giraud, banquiers à Oran, en obtiennent la prolongation jusqu'au 1er juillet 1906.
Donc, entre 1887 et 1889 — les années de la construction de la tour — les mines du Zaccar étaient en activité, sous concession, et le minerai remontait. Qui prétend le contraire se trompe, et il se trompe sur une date vérifiable.
🧱 Et voici l'objection qui est juste — et qu'il faut comprendre
Nous avons d'abord écrit, dans une première version de ce travail, que « le fer de la tour vient des forges Fould-Dupont de Pompey, en Lorraine ». C'était insuffisant, et voici pourquoi.
Une forge, une fonderie, une aciérie — ne produisent pas de minerai. Elles le transforment. Dire « le fer a été fabriqué à Pompey » répond à la question « où a-t-il été travaillé », pas à la question « d'où a-t-il été extrait ». Ce sont deux questions différentes, et la seconde est celle qui nous intéresse.
Donc l'argument « c'est lorrain » ne suffit pas, à lui seul, à trancher. Il faut chercher où Fould-Dupont prenait son minerai. Et pour cela, il faut un document de l'époque.
📄 Le document de 1889 — celui qu'il faut lire
Il existe, et il est accessible. **Francis Laur, « Les mines et usines en 1889 : étude complète sur l'Exposition universelle », page 399 — un ouvrage publié l'année même de la tour. Voici ce qu'on y lit, mot pour mot :**
« USINES DU NORD-EST. Tous les fers de la Tour Eiffel, 24 types de cornières ouvertes et fermées, en tout 7 056 909 kilog., ont été fabriqués et livrés par M. Fould Dupont. Les ponts démontables Eiffel sont en aciers laminés de Pompey. […] Ce qui caractérise l'établissement de M. Fould-Dupont, c'est qu'il est à peu près le seul qui, dans le bassin de Meurthe-et-Moselle, prenne le fer à l'état de minerai et le transforme complètement en produits souvent très finis et livrables à l'industrie. Ses établissements sont les suivants : 1° La mine de fer de Ludres… »
Prenons ce texte en trois morceaux, parce que chacun dit quelque chose.
Premier morceau : le poids exact. 7 056 909 kilogrammes — soit un peu plus de sept mille tonnes. C'est le chiffre de l'époque, et il vaut mieux que tous les « 7 000 » ou « 10 000 » que l'on répète.
Deuxième morceau : Fould-Dupont travaillait à partir du minerai. « Il prend le fer à l'état de minerai et le transforme complètement. » C'est une usine intégrée : la mine, puis le fer. Donc la question du minerai n'est pas extérieure à cette entreprise — elle est au cœur de son fonctionnement.
Troisième morceau, et c'est celui qui tranche : la liste de ses établissements commence par « 1° La mine de fer de Ludres ». Ludres est une commune de Meurthe-et-Moselle, à une dizaine de kilomètres au sud de Nancy. C'est là que Fould-Dupont extrayait son fer.
Et ce n'est pas une source isolée. Le musée de l'Histoire du fer, à Jarville-la-Malgrange, près de Nancy, attribue lui aussi le fer de la tour à la mine de Ludres. **Et le quotidien régional L'Est Républicain a consacré un article, le 4 mai 2014, à « Fould-Dupont, principal fournisseur d'Eiffel ». La plaque de signature des forges est d'ailleurs toujours scellée sur l'un des piliers de la tour.**
🇩🇿 Et un historien algérien dit la même chose
Nous ne voulons pas que ce dossier repose sur des sources françaises seules. Alors voici une source algérienne, et elle est dérangeante.
L'historien algérien Mohammed Salah Boukechour, interrogé par la chaîne Al Jazeera, a lui aussi écarté l'origine algérienne du fer de la tour. Son argument : si la France importait bien du fer algérien dans les années 1885-1889, ce minerai partait vers d'autres chantiers — notamment les chemins de fer.
Nous nous écartons de lui sur un point de détail : il situe l'exploitation du Zaccar et de Rouina en 1904 et 1906, ce qui correspond à la société anonyme et à la prolongation de concession, pas à l'ouverture des mines. Sur le fond de sa conclusion, en revanche, nos recherches ne le contredisent pas.
🔀 Et il y a même une troisième version
Un détail qui devrait rendre prudent : **en 2021, un journaliste du quotidien algérien El Khabar a soutenu que le fer de la tour venait non pas du Zaccar, mais des mines d'Ouenza, à Tébessa, dans l'est du pays. C'est une troisième origine, incompatible avec les deux autres.**
Quand une même thèse produit trois localisations différentes en trois ans, ce n'est plus une thèse : c'est une intuition qu'on habille. Et cela ne disqualifie personne — cela oblige à vérifier.
⚖️ Notre conclusion, et elle est nette
Nous ne pouvons pas écrire que le fer de la Tour Eiffel est algérien. Nous n'avons trouvé aucun document de l'époque qui le dise, et le seul document contemporain que nous ayons trouvé — celui de 1889 — désigne la mine de Ludres, propriété de l'entreprise qui a fourni la totalité des 7 056 909 kilos.
Mais nous n'écrirons pas non plus que l'Algérie n'a rien à voir avec cette histoire. Parce que ce serait faux, et pour une raison plus importante : parce que l'Algérie a une part réelle, documentée, et beaucoup plus lourde que celle qu'on essaie de lui donner.
💪 Et voici l'histoire VRAIE — celle qu'on ne raconte pas
Elle est là, sous nos yeux, et elle n'a besoin d'aucune légende.
- La Société Générale Algérienne est fondée à Paris le 18 mai 1865, avec des financiers français et internationaux. Son objet : financer les mines, les infrastructures et la mise en valeur des terres en Algérie. Elle deviendra la Compagnie Algérienne, l'une des grandes banques coloniales.
- La France importait bien du minerai de fer algérien dans les années 1885-1889 — **c'est Le Figaro qui l'écrit, en s'appuyant sur ses propres archives de l'époque.**
- Les mines du Zaccar employaient jusqu'à 2 000 ouvriers, soit environ un travailleur sur quatre dans la ville de Miliana. Les mineurs y descendaient par une échelle, avec des lampes à huile, dans des galeries étayées de façon sommaire.
- En 1914, environ 3 000 ouvriers algériens travaillaient en France, selon l'estimation de Gérard Noiriel — et des travaux plus récents avancent des chiffres nettement supérieurs.
- Et dès 1880, le patronat français faisait appel à des ouvriers algériens pour briser les grèves.
Voilà ce qui est établi. L'Algérie a fourni à la France du minerai, de l'argent et des hommes — pour ses chemins de fer, pour son industrie, et pour ses chantiers. Ce n'est pas une anecdote sur une tour : c'est un rapport de forces économique, étalé sur des décennies.
🎯 Pourquoi nous publions ce dossier, même s'il ne nous flatte pas
Parce qu'un journal qui publie une légende perd le droit de dénoncer celles des autres.
Nous passons notre temps à exiger des dates, des sources, des documents. Nous avons démonté un graphique marocain en montrant qu'il changeait de série de calcul. Nous avons repris le FMI sur ses chiffres, mot pour mot. Si, sur un sujet qui nous arrange, nous nous contentons d'une affirmation sans source, alors tout ce que nous avons écrit ailleurs devient suspect — et cette fois, à juste titre.
Et il y a une deuxième raison, plus simple : nous n'avons pas besoin de cette légende. Ce que l'Algérie a donné à la France est documenté, daté, chiffré. Le remplacer par une histoire qui ne tient pas, c'est troquer un fait contre une fable — et perdre les deux.
🎯 La conclusion, en quatre phrases
Les mines du Zaccar étaient bien en activité pendant la construction de la Tour Eiffel — la concession date du 16 septembre 1874 : ceux qui disent le contraire se trompent sur une date vérifiable.
Mais une forge ne produit pas le minerai qu'elle transforme, et le seul document contemporain que nous ayons trouvé, celui de 1889, montre que Fould-Dupont travaillait à partir du minerai extrait de sa propre mine de Ludres, en Meurthe-et-Moselle.
Nous ne pouvons donc pas affirmer que le fer de la tour est algérien — et un historien algérien, Mohammed Salah Boukechour, dit la même chose sur Al Jazeera.
Mais nous pouvons affirmer, sources en main, que l'industrie française a été financée, nourrie et bâtie avec de l'argent, du minerai et des hommes d'Algérie. C'est moins joli qu'une légende. C'est beaucoup plus lourd.
🔗 Les sources, en accès direct — cliquez et vérifiez vous-même
- Le document de 1889 : les 7 056 909 kilos, Fould-Dupont travaillant « à l'état de minerai », et « la mine de fer de Ludres » — Francis Laur, Les mines et usines en 1889 : étude complète sur l'Exposition universelle, page 399 : https://archive.org/details/lesminesetusine00laurgoog/page/n407
- La concession du 16 septembre 1874, sa prolongation du 5 mars 1888, la création de la société en 1904 et l'ouverture de l'exploitation le 7 octobre 1904 — Miliana-Margueritte Tramway / Tramway des Mines du Zaccar, notice encyclopédique sourcée : https://en.wikipedia.org/wiki/Miliana-Margueritte_Tramway
- L'article d'origine de la thèse, et le constat qu'il ne cite aucune source — BeurFM, 2 août 2018 : https://www.beurfm.net/news/le-saviez-vous-le-fer-de-la-tour-eiffel-vient-d-algerie-20284 — et l'analyse d'ObservAlgérie, 21 août 2022 : https://observalgerie.com/2022/08/21/societe/origine-fer-tour-eiffel/
- **La position de l'historien algérien Mohammed Salah Boukechour, et la troisième version (Ouenza) avancée par un journaliste d'*El Khabar*** — rapportées par ObservAlgérie : https://observalgerie.com/2022/08/21/societe/origine-fer-tour-eiffel/
- La Société Générale Algérienne, fondée le 18 mai 1865, et son financement des mines et des infrastructures en Algérie — notice encyclopédique sourcée : https://en.wikipedia.org/wiki/Soci%C3%A9t%C3%A9_G%C3%A9n%C3%A9rale_Alg%C3%A9rienne
- Les conditions de travail aux mines du Zaccar, les 2 000 ouvriers et « un quart de la population de Miliana » — Algerie360 : https://www.algerie360.com/miliana-nos-ancetres-les-mineurs/
Ces liens ouvrent directement les documents cités, avec leurs dates. Le premier suffit à vérifier le cœur du dossier : ouvrez la page 399 et lisez le paragraphe sur les usines du Nord-Est.
Note finale. Nous n'avons pas eu accès aux archives de l'entreprise Fould-Dupont, ni aux carnets de Gustave Eiffel, ni au livre de M. Lyonnet du Moutier sur le financement de la tour. Nous ne les citons donc pas, et nous ne présentons aucune de leurs conclusions comme nôtre. Si l'un de ces documents établit que du minerai du Zaccar est entré dans la tour, nous le publierons — et nous dirons que nous nous étions trompés. C'est la seule position tenable pour un journal qui demande aux autres de prouver ce qu'ils affirment.