Un promoteur immobilier décide de réconcilier l'Algérie et le Maroc. L'Algérie l'a appris sur CBS.

David Ashworth — Londres, Royaume-Uni — 3 octobre 2026

Le plan donne au Maroc tout ce qu'il demande. À l'Algérie, rien.

Le 20 octobre 2025, un homme est apparu sur CBS, dans l'émission « 60 Minutes Overtime », aux côtés de Jared Kushner.

Cet homme, c'est Steve Witkoff, l'envoyé spécial de Donald Trump pour le Moyen-Orient. Dans le civil : promoteur immobilier.

Ce qu'il a annoncé : son équipe travaille à un « accord de paix » entre le Maroc et l'Algérie, à conclure « dans les 60 jours ».

Il n'a prévenu personne. Surtout pas l'un des deux pays concernés.

Comment l'Algérie l'a appris

Le 18 novembre 2025, un mois plus tard, le ministre algérien des Affaires étrangères Ahmed Attaf est interrogé en conférence de presse. Sa réponse est un modèle de diplomatie glaciale :

« J'ai été surpris par cette déclaration parce que, personnellement, je ne suis pas au courant d'un projet d'accord de paix entre les deux pays qu'il a cités. »

Relisons cette phrase.

Le chef de la diplomatie d'un pays apprend, par la presse américaine, qu'un accord de paix est en préparation impliquant ce pays. Et il doit répondre à des journalistes pour dire qu'il n'en sait rien.

Un allié qui prépare votre avenir sans vous prévenir, ce n'est pas un allié. C'est un notaire.

Et puis Attaf a dit la phrase qui règle tout

« Je pense qu'il y a eu confusion entre ce que tentent de faire les États-Unis dans le dossier du Sahara occidental et les relations algéro-marocaines. »

« L'accord de paix évoqué par M. Witkoff, c'est cette opération qui est une opération entre le Maroc et les Sahraouis et qui est au cœur de l'initiative américaine. Quant à la dimension algéro-marocaine, elle n'est pas à l'ordre du jour actuellement. »

Traduisons.

Witkoff a mélangé deux dossiers qui n'ont rien à voir :

  • le dossier du Sahara occidental, qui oppose le Maroc au Front Polisario ;
  • les relations algéro-marocaines, qui sont rompues depuis 2021.

Ce ne sont pas les mêmes parties. Ce ne sont pas les mêmes questions. Et il n'a prévenu ni l'une ni l'autre.

Et le think tank américain a posé la vraie question

Trois jours après l'annonce, le Washington Institute — un institut américain, pas une officine algérienne — publie une note (PolicyWatch 4125, 23 octobre 2025, signée Sabina Henneberg et Souhire Medini). Sa première phrase :

« Les deux pays ont des relations très dégradées, mais ils ne sont pas en guerre — alors à quoi ressemblerait un tel accord ? »

Voilà.

On ne signe pas un traité de paix avec un pays avec lequel on n'est pas en guerre. Le mot est faux. Et quand le mot est faux, en diplomatie, c'est rarement une étourderie.

Ce que le « deal » contient réellement

Regardons ce que ce plan apporte à chaque partie.

[[BAR]]

Ce que le « plan Witkoff » donne à chacun

Le Maroc | reprise des relations diplomatiques | ce qu'il demande depuis 2021

Le Maroc | reconnaissance de fait de sa souveraineté sur le Sahara occidental | son objectif principal

Le Maroc | normalisation avec Israël consolidée | acquis de 2020

!L'Algérie | rien | —

!L'Algérie | abandon de sa position sur le Sahara | ce qu'on lui demande

[[/BAR]]

Le compte est vite fait.

Le Maroc y gagne tout : la reprise des relations, la reconnaissance de fait de sa souveraineté sur le Sahara occidental, et une normalisation avec Israël confortée.

L'Algérie y gagne rien. On lui demande simplement d'abandonner sa position sur le droit du peuple sahraoui à disposer de lui-même — position qu'elle défend depuis 1975, et que l'ONU elle-même a validée par 85 voix contre 6 en 1979.

Un accord où une partie gagne tout et l'autre abandonne tout, cela ne s'appelle pas une réconciliation. Cela s'appelle une reddition — et on essaie de la vendre comme une bonne nouvelle.

Le précédent : 2020

Ce n'est pas une hypothèse. C'est déjà arrivé, et de la même manière.

En décembre 2020, Donald Trump annonce que les États-Unis reconnaissent la souveraineté du Maroc sur l'ensemble du Sahara occidental. En échange, le Maroc normalise ses relations avec Israël.

Le mécanisme est exactement le même, cinq ans plus tard : on offre à Rabat la reconnaissance de sa souveraineté, et on présente la facture à quelqu'un d'autre.

Un éditorialiste espagnol, Jalil Mohamed Abdelaziz, l'a écrit dans El Independiente dès le 21 octobre 2025 :

« Cette initiative ressemble davantage à un écho de la diplomatie transactionnelle de Trump — inspirée des accords d'Abraham de 2020, qui ont normalisé les relations entre Israël et plusieurs États arabes, dont le Maroc — qu'à une compréhension fine des dynamiques régionales. »

« L'interprétation la plus évidente : les États-Unis cherchent à imposer une solution contraire au droit international dans le processus de décolonisation du Sahara occidental, en reconnaissant de fait la souveraineté marocaine — comme Trump l'a déjà fait en 2020 en échange de la normalisation avec Israël — et en forçant l'Algérie et le Maroc à un climat de bonne entente imposé par la force ou par l'achat des volontés. »

La phrase qui fait mal

Le même éditorialiste ajoute ceci, qui devrait être affiché dans chaque ambassade :

« Cette proposition de Witkoff — un entrepreneur immobilier — révèle une administration qui méconnaît profondément la doctrine de politique étrangère de l'Algérie. »

Et il explique pourquoi cette méconnaissance produit toujours la même erreur : Washington suppose que l'Algérie fonctionne comme les pays du Golfe — que sa politique étrangère s'achète par des investissements ou se troque contre une protection sécuritaire.

« Cette vision ignore l'autonomie stratégique d'Alger, forgée dans son histoire anticoloniale et son leadership non aligné, qui la place comme un acteur souverain et non comme un pion sur l'échiquier de Washington, ni d'aucune autre puissance. »

Un pion. Le mot est dur. Il est aussi exact : c'est bien ainsi qu'on traite un pays quand on annonce son avenir à la télévision sans lui téléphoner.

Alors : plan du Makhzen, ou improvisation ?

Posons la question franchement, parce qu'elle mérite une réponse honnête.

Ce que l'on sait avec certitude :

1. Witkoff n'a consulté ni Rabat ni Alger publiquement. L'Algérie a découvert l'annonce sur CBS.

2. Le contenu du plan correspond point par point aux objectifs marocains : normalisation, reconnaissance de fait de la souveraineté sur le Sahara, consolidation du rapprochement avec Israël.

3. Le précédent de 2020 est identique : Trump a reconnu la souveraineté marocaine en échange de la normalisation avec Israël.

4. L'Algérie n'y gagne rien.

Ce que l'on ne peut pas prouver :

Que le texte ait été écrit à Rabat. Aucune pièce publique ne le démontre, et nous ne l'écrirons pas.

Mais voici ce qu'on peut écrire, et qui est plus fort :

Que ce plan ait été dicté par le Makhzen ou improvisé par un promoteur immobilier de Floride, le résultat est rigoureusement le même. Le Maroc obtient tout. L'Algérie doit tout céder. Et la seule chose qu'on demande à Alger, c'est de signer.

Un plan dont l'effet sert un camp n'a pas besoin d'avoir été écrit par ce camp pour le servir.

Et depuis ?

Rien ne s'est passé comme annoncé.

Les 60 jours ont expiré sans aucun accord. Le dossier est retombé dans les mêmes mains : celles de Massad Boulos, le conseiller de Trump pour l'Afrique — un homme qui, lui, est venu à Alger, trois fois (juillet 2025, janvier 2026, septembre 2026).

Et l'Algérie n'a pas bougé d'un millimètre. Attaf l'a répété le 18 novembre 2025 :

« La rhétorique du dossier clos ou du dossier plié n'est pas un phénomène nouveau ou récent, mais plutôt un discours qui est répété et ressassé chaque fois que cette question est soulevée devant les instances internationales. »

Un accord de paix annoncé à la télévision, jamais signé, et dont la partie concernée n'a jamais été informée. Voilà à quoi ressemble, en 2025, la diplomatie de la plus grande puissance du monde.

L'Algérie, elle, n'a toujours pas besoin qu'on lui explique ce qu'elle pense. Elle le dit elle-même.