Paris dit que l'Algérie a rompu l'accord de 2013. Alger répond que c'est Paris qui l'a suspendu — sans le prévenir

Camille Berthier — Paris, France — 24 septembre 2026

Paris dit que l'Algérie a rompu. Alger répond que c'est Paris qui a suspendu l'accord — et qu'elle ne l'a même pas prévenue. Le texte, lui, est formel : son article 8 exige une notification par la voie diplomatique. Le chargé d'affaires français, convoqué quatre fois, a répondu quatre fois qu'il n'avait reçu aucune instruction.

Il faut commencer par la règle, parce que tout le reste en découle. L'accord algéro-français de 2013 organise l'exemption de visa pour les titulaires de passeports diplomatiques et de service. Il contient un article 8 : pour le suspendre, il faut le notifier — officiellement, par la voie diplomatique. C'est la seule voie valable entre deux États.

C'est précisément cette voie qui n'a pas été utilisée.

Dans un communiqué du ministère algérien des Affaires étrangères, de la Communauté nationale à l'étranger et des Affaires africaines, rapporté par le quotidien Alger 16, Alger constate qu'à ce jour, et « en infraction flagrante à l'article 8 de cet accord », elle n'a reçu aucune notification officielle par voie diplomatique.

Pire : le chargé d'affaires de l'ambassade de France à Alger, convoqué à quatre reprises au ministère algérien des Affaires étrangères, a « systématiquement affirmé ne disposer d'aucune instruction de la part de son ministère de tutelle ». Et il n'a pas été en mesure de répondre aux demandes de clarification des autorités algériennes.

Quatre convocations. Quatre fois sans réponse.

La méthode, telle que la décrit Alger

Le communiqué ne s'en tient pas au fond. Il décrit aussi la forme, et c'est là qu'il vise juste. Alger dénonce une pratique « curieuse et douteuse » consistant à « orchestrer des fuites grossières à destination de certains médias soigneusement choisis par les services du ministère français de l'Intérieur et de la Direction générale de la police nationale ».

Autrement dit, selon Alger : la décision a été annoncée dans la presse avant d'être notifiée à l'État concerné. Un mode de communication qui, écrit le ministère, « viole les usages diplomatiques consacrés » et « rompt manifestement avec les dispositions de l'accord de 2013 ».

Il y a une raison simple à cette manière de faire, et elle n'est pas honorable : une fuite ne se signe pas. Elle permet de faire porter la rupture à l'autre, tout en gardant les mains libres.

Ce qu'Alger dit, et qui renverse la version française

Voici le point que la presse française n'a pas repris, et il est décisif.

Paris laisse entendre que l'Algérie aurait été la première à manquer à ses engagements. Alger qualifie cela d'« inexactitude » et de « contre-vérité », et rappelle l'histoire — une histoire vérifiable, faite de dates :

  • 1986. Quand le visa est instauré entre les deux pays, c'est la France qui propose une exemption pour les passeports diplomatiques. L'Algérie refuse, « de manière claire et sans équivoque ».
  • Années 1990. Ce refus est maintenu face à trois propositions françaises similaires.
  • 2007. Après une nouvelle initiative française, Alger consent à un premier accord, à portée limitée.
  • 2013. Un nouvel accord, toujours à l'initiative française, élargit l'exemption aux passeports de service, remplaçant celui de 2007.

Quatre demandes françaises. Un refus algérien, puis trois refus, puis deux accords consentis. Voilà la chronologie. Elle n'est pas de nous : elle est dans le communiqué, et elle est datée.

La conclusion d'Alger est d'une froideur qui vaut tous les éditoriaux : « aujourd'hui comme hier, l'Algérie n'attache aucun intérêt particulier à cet accord ». Elle « prend acte de ce qui s'apparente à une suspension de fait de l'accord de 2013, en dehors des procédures formelles, et en tirera toutes les conséquences ».

Traduction : c'est Paris qui a suspendu. Alger ne fait qu'en prendre acte.

Et la réponse sera proportionnelle, annonce le communiqué : une « application rigoureuse de la réciprocité », « à hauteur du manquement de la partie française à ses obligations ».

Les accords que la France aurait violés

Le ministère algérien ne s'arrête pas à 2013. Il dresse une liste, et chaque ligne est un traité :

  • l'accord de 1968 sur la liberté de circulation et de travail ;
  • l'accord consulaire de 1974 ;
  • l'accord de 2013 sur l'exemption de visa pour les passeports diplomatiques ;
  • l'accord de 1994 sur l'expulsion des Algériens de France, qu'Alger accuse Paris d'avoir « dénaturé » ;
  • et la Convention européenne des droits de l'homme de 1950.

Cinq textes. Un pays qui reproche à un autre de ne pas respecter ses engagements, et qui en viole cinq — dont une convention des droits de l'homme.

Et pendant ce temps, les compagnies aériennes

Il reste une scène, plus petite, mais qui dit tout.

Des Algériens sont refoulés à l'embarquement vers le Maroc par Air France et Transavia. Une Algérienne a été refusée à Orly par Transavia. Le détail que la presse algérienne a relevé et qui ne tient pas debout : les services concernés n'étaient pas informés de la mesure la veille de son entrée en vigueur.

Une compagnie aérienne ne refuse pas un passager sur un vol international sans instruction écrite. Et une instruction écrite a un auteur. Ni les autorités marocaines ni les compagnies françaises n'ont assumé la mesure.

Et le précédent est là, dans les archives : en 1994, après l'attentat de Marrakech — un attentat sans lien avec l'Algérie ou les Algériens — Rabat avait imposé le visa aux Algériens et aux Français d'origine algérienne. À l'époque au moins, la décision avait été assumée et annoncée avant d'entrer en vigueur.

Trente-deux ans plus tard, on ne l'assume toujours pas. On la laisse filtrer.

Les cinq contradictions

Première. Paris reproche à Alger une rupture qu'Alger n'a pas prononcée — et dont Alger dit qu'elle est une suspension de fait française, sans notification.

Deuxième. Paris exige le respect des accords, et Alger lui oppose cinq textes violés, dont la Convention européenne des droits de l'homme.

Troisième. Paris annonce ses décisions par fuites dans des médias choisis — violation des usages diplomatiques —, puis reproche à l'autre de ne pas négocier.

Quatrième. Le chargé d'affaires français, convoqué quatre fois, n'a jamais eu d'instruction. On ne peut pas exiger d'un État qu'il traite avec un représentant qui ne sait rien.

Qui a demandé l'exemption des passeports diplomatiques ? La France, en 1986. Qui l'a refusée ? L'Algérie. Qui est revenue à la charge trois fois dans les années 1990, puis en 2007, puis en 2013 ? La France.

Cinquième. On refuse des Algériens à l'embarquement — et on ne sait pas qui l'a décidé.

Sources : Ministère algérien des Affaires étrangères, de la Communauté nationale à l'étranger et des Affaires africaines — communiqué sur l'accord de 2013, rapporté par Alger 16 (édition de septembre 2026) · TSA Algérie, 23/09/2026 — « Visas diplomatiques : l'Algérie accuse la France de mauvaise foi » · TSA Algérie, 23/09/2026 — Les Algériens interdits d'accès au Maroc : l'attitude étrange d'Air France et Transavia · Le Jeune Indépendant — Suite à la lettre du président français : Alger met fin à l'accord de 2013 sur les passeports diplomatiques · Alger 16 — Le chargé d'affaires de l'ambassade de France à Alger convoqué au siège du MAE.