Terres rares, lithium, fer : le trésor que l'Algérie garde — et l'ordre mondial qui le convoite
Karim Mansouri — Alger, Algérie — 6 septembre 2026
La vidéo qui tourne sur les réseaux — « l'Algérie : le lithium, le fer et les terres rares » — dit une vérité que beaucoup de capitales préféreraient taire : sous le Sahara algérien dorment certains des minéraux que le XXIe siècle s'arrache. Mais la réalité est plus impressionnante encore que le slogan. L'Algérie n'est pas un pays qui découvre sa richesse : c'est un État qui l'a déjà identifiée, bornée — et qui a choisi, souverainement, le moment où il l'ouvrira.
Le 9 février 2025, le Conseil des ministres présidé par Abdelmadjid Tebboune a pris une décision que peu de puissances minières osent : exclure, pour le moment, l'exploitation de certaines terres rares, présentées comme « un bien destiné aux générations futures ». Pendant que le monde entier se précipite sur chaque gisement disponible, Alger verrouille le trésor et fixe ses conditions. Cette doctrine s'incarne dans la loi n° 25-12 du 3 août 2025 : la participation algérienne minimale dans les projets miniers est ramenée de 51 à 20 %, détenue par une société nationale — l'investisseur étranger peut détenir jusqu'à 80 % du capital, mais jamais sans l'État à ses côtés. Une ouverture, oui. Une braderie, jamais.
Pour mesurer ce que pèse cette position, regardons le marché. La Chine a produit environ 270 000 tonnes de terres rares en 2025 — près de 70 % de la production mondiale — et contrôle environ 90 % du raffinage, selon l'USGS et les analyses spécialisées. L'Europe, elle, importe 98 % de ses aimants permanents et 100 % de ses terres rares lourdes de Chine, reconnaît la Commission européenne, qui s'est fixé par son règlement de 2024 d'extraire 10 %, de transformer 40 % et de recycler 25 % de ses besoins d'ici 2030. L'Agence internationale de l'énergie projette une demande d'aimants en hausse de 60 % d'ici 2030 — et un besoin mondial de lithium multiplié par cinq d'ici 2040. L'oxyde de néodyme, la référence du secteur, est passé de 56 à 73 dollars le kilogramme entre 2024 et 2025 selon l'USGS. Chaque année qui passe, le sous-sol algérien vaut plus cher.
Là où l'Algérie n'attend plus personne, c'est sur le fer. Le gisement de Gara Djebilet, dans l'extrême Sud-Ouest, recèle environ 3,5 milliards de tonnes de minerai selon les données officielles — le premier gisement de fer d'Afrique du Nord. L'unité de traitement primaire, d'une capacité de 4 millions de tonnes par an, est entrée en service en 2026, avec un concentré visé à 63 % de fer après déphosphoration. Surtout, le 1er février 2026, le président Tebboune a inauguré les 950 kilomètres de la ligne ferroviaire minière Béchar–Tindouf–Gara Djebilet, construite en moins de vingt-quatre mois ; dès le lendemain, le premier minerai était déchargé chez Tosyali, à Bethioua, près d'Oran. Rail, mine, acier : la chaîne complète, sans tutelle étrangère.
Le phosphate complète le tableau : environ 2,2 milliards de tonnes de réserves selon l'USGS, dont 1,2 milliard sur le seul gisement de Bled El Hadba, à Tébessa. La première phase du complexe intégré, dont les contrats ont été signés en août 2026, doit extraire 5,5 millions de tonnes par an pour produire 3,2 millions de tonnes de concentré. Le secteur minier algérien pèse aujourd'hui environ 1 % du PIB ; l'ambition affichée par les autorités est de le hisser à environ 5 % d'ici 2030. Les mines, longtemps le parent pauvre de l'économie, deviennent un pilier de la diversification.
Et c'est là que la géopolitique entre en scène. Dans la nuit du 28 au 29 août 2026, des soldats dissidents nigériens ont attaqué la base aérienne 101 de Niamey — le site où stationne le contingent de l'Africa Corps et où dort, depuis décembre 2025, une cargaison d'environ 1 000 tonnes d'uranium nigérien en attente d'exportation. C'était la troisième attaque contre cette base en 2026. Niamey a accusé Paris d'avoir « incité et entretenu » la mutinerie — la France dément — mais au-delà des accusations, la leçon est ailleurs : les ressources ne sont plus seulement des richesses, ce sont des cibles. Quiconque veut contrôler les minerais du Sahel doit d'abord déstabiliser les États qui les possèdent.
La réponse algérienne, elle, a changé d'échelle. Dès le 29 août, Alger a condamné la tentative et assuré Niamey de sa pleine solidarité. Le 30 août, quatre chasseurs Sukhoi Su-30 algériens, accompagnés d'un avion ravitailleur, ont atterri sur la base assiégée — la première projection de l'armée algérienne hors de ses frontières depuis l'indépendance, présentée par Alger comme une réponse à une demande souveraine du Niger. Sur le plan des moyens, le budget militaire algérien atteignait 21,8 milliards de dollars en 2024, puis 25,4 milliards en 2025 selon le SIPRI — le premier d'Afrique, soit environ un quart des dépenses publiques de l'État. Sur le plan de la doctrine, rien n'a bougé : pas une base étrangère sur le sol algérien, pas une tutelle, pas un parrain.
À l'intérieur, cette stratégie s'incarne dans la carte. L'Algérie compte désormais 69 wilayas — onze nouvelles ont été créées en novembre 2025 — et le Grand Sud, d'In Guezzam à Tamanrasset, est devenu une frontière économique que l'État protège : en une seule semaine de juin 2026, l'Armée nationale populaire a procédé à 531 arrestations liées à l'orpaillage illicite dans l'extrême Sud. Le complexe de Gara Djebilet promet 5 000 emplois directs et 20 000 indirects, et une centrale solaire de 200 mégawatts doit alimenter le site. La richesse du sous-sol ne sera pas pillée : elle sera administrée, transformée, et payée en emplois.
L'Algérie possède ce que le monde cherche — et elle a choisi son tempo. Elle garde ses terres rares pour ses enfants, ouvre son fer et son phosphate quand elle est prête, et dispose, pour défendre l'ensemble, du premier budget militaire d'Afrique et d'une doctrine sans tutelle. Aux investisseurs, le message est simple : le pays est ouvert — jusqu'à 80 % de capital étranger dans les mines — mais c'est Alger qui décide du moment, du partenaire et du prix. Aux prédicateurs de la faiblesse algérienne, un seul conseil : regardez la carte, regardez les chiffres, regardez le ciel de Niamey. Le géant ne dort pas : il choisit son heure.