SoutH2 : cinq pays ont signé à Alger. Restent le prix, les volumes et les travaux.
Sofia Bouzid — Alger, Algérie — 8 octobre 2026
L'état d'avancement, en trois phases.
| Phase | Quoi | Où en est-on |
|---|---|---|
| ① Le cadre politique | La Déclaration ministérielle d'Alger — Algérie, Tunisie, Italie, Autriche, Allemagne · un secrétariat technique avec l'appui de l'ONUDI | ✅ SIGNÉE — 1ᵉʳ octobre 2026 |
| ② La phase commerciale | Les prix, les volumes, les acheteurs, les contrats de transport et de réservation de capacité | ⏳ À VENIR — aucun engagement chiffré à ce jour |
| ③ La construction | Les travaux, le financement, la décision finale d'investissement | ⏳ À VENIR — aucune FID annoncée |
Nous écrivons l'état d'avancement, pas la promesse. Ce qui est signé est signé ; ce qui reste à venir, nous le disons aussi — et le lecteur saura, à chaque étape, où en est son pays.
Note de méthode. Cette enquête ne cherche pas à doucher un projet : elle cherche à savoir où il en est. Chaque chiffre porte sa source, nommée et datée. Nous séparons ce qui est DOCUMENTÉ, ce qui est RAPPORTÉ, et ce que NOUS EN PENSONS. Et nous concédons, dès le départ, ce que ce projet a d'important.
Ce que l'Union européenne a réellement décidé — et c'est beaucoup
Le SoutH2 Corridor n'est pas une annonce algérienne. C'est un projet européen, officiellement inscrit.
Il repose sur quatre projets reconnus par la Commission :
| Projet | Porteur | Pays |
|---|---|---|
| HyPipe Bavaria | bayernets | Allemagne |
| H2 Backbone WAG + Penta-West | Gas Connect Austria | Autriche |
| H2 Readiness of the TAG Pipeline System | TAG | Autriche |
| Italian H2 Backbone | Snam Rete Gas | Italie |
À quoi s'ajoute un Projet d'intérêt mutuel (PMI) : le « North-Africa H2-Backbone », tronçon offshore Cap Bon (Tunisie) – Mazara del Vallo (Sicile), porté par SeaCorridor, la coentreprise d'Eni et de Snam.
Ces projets figurent sur la 2ᵉ liste de projets d'intérêt commun et mutuel, au titre du règlement délégué (UE) 2026/764, adopté le 1ᵉʳ décembre 2025 et entré en vigueur le 29 avril 2026.
Le projet annonce : environ 3 300 kilomètres, une capacité d'importation de 4 millions de tonnes d'hydrogène par an, et plus de 65 % de canalisations réutilisées.
Et le 1ᵉʳ octobre 2026, Alger a accueilli la signature de la Déclaration ministérielle d'Alger — Algérie, Tunisie, Italie, Autriche, Allemagne — avec la création d'un secrétariat technique et l'appui de l'ONUDI.
Voilà ce qui est établi. C'est considérable, et nous ne le minimisons pas : une capitale arabe, africaine et méditerranéenne réunit cinq États sur un projet énergétique d'avenir.
Ce qui n'existe pas — et que l'on présente pourtant comme acquis
Vérifions maintenant ce qui manque. Et là, il faut être précis, parce que c'est là que les récits se détachent des faits.
1. Aucune décision finale d'investissement. Au 8 octobre 2026, aucune FID n'a été annoncée pour le SoutH2 ni pour l'une de ses composantes. Plusieurs analyses le constatent explicitement : le corridor reste « un projet en développement, pas un corridor commercial d'hydrogène sécurisé ».
2. Aucun engagement chiffré dans la Déclaration d'Alger. Le texte signé le 1ᵉʳ octobre ne contient ni engagement de financement, ni engagement de volumes. C'est écrit par la presse qui l'a couvert.
3. La déclaration de Rome de janvier 2025 n'engageait rien non plus : pas de construction, pas d'achat garanti.
4. Les premiers résultats de l'étude de faisabilité du projet intégré algérien — « ALTEH2A » — sont annoncés pour 2027.
5. Et le seul chiffre de coût global qui circule — 13 milliards d'euros — repose sur une source unique, elle-même citant un article que nous reprenons comme rapporté. Aucun devis officiel consolidé — ni de la Commission, ni des gestionnaires de réseau, ni de Sonatrach — n'a été publié.
La preuve, en deux colonnes
| Ce que la presse annonce | Ce que les documents disent |
|---|---|
| junge Welt (21 juillet 2026) : la construction du gazoduc Algérie-Allemagne a été « décidée » lors de la visite de Tebboune à Berlin | Deux protocoles de coopération industrielle ont été signés : Robert Bosch (électrolyseurs, production d'hydrogène) et Siemens Energy (maintenance, formation, compression, acier et ammoniac verts). Aucune décision de construction. |
| Pipeline Technology Journal (8 octobre 2026) : projet reconnu comme « IPCEI » | Projet d'intérêt commun (PCI), au titre du règlement TEN-E — mécanisme juridique distinct de l'IPCEI. Sources : Snam, novembre 2023 ; TAG, 28 novembre 2023. |
| Un coût global de 13 milliards d'euros (14,1 Mds$) | Source unique, non corroborée. Aucun coût officiel global publié. |
| Le Conseil fédéral suisse a refusé de financer le corridor | Le refus porte sur Transitgas (292 km, Alpes) — un projet distinct du SoutH2. La généralisation est abusive. |
Deux erreurs, deux conséquences opposées : l'une exagère le projet (une construction décidée qui n'existe pas), l'autre le minore (un refus suisse attribué à un projet qui n'est pas le sien). Les deux se corrigent avec les mêmes documents.
Les chiffres que les parties elles-mêmes ne parviennent pas à accorder
Ce n'est pas la presse, ici : ce sont les acteurs du projet.
| Objet | Version A | Version B |
|---|---|---|
| Longueur | ~3 300 km (gestionnaires de réseau, site officiel) | 3 000 km (partie algérienne) |
| Part réutilisée | > 65 % (site officiel) / 70 % (Snam, 2024) / 70-73 % | 95 % — mais pour le seul réseau bavarois, pas le corridor |
| Poids européen | > 40 % de l'objectif d'importation REPowerEU | ~10 % de la demande européenne de 2040 — deux indicateurs différents, souvent confondus |
| Investissement Snam (hydrogène Italie) | ~200 M€ (plan 2026-2030) | 380 M€ (document Euronext, juillet 2026) — et un titre de presse spécialisée parlant d'investissements « presque divisés par deux » |
Nous ne tranchons pas ces écarts : nous les publions. Un projet qui a besoin de 13 milliards d'euros ne peut pas laisser ses propres partenaires diverger de 90 % sur un chiffre d'investissement sans que personne ne pose la question.
Ce que l'Algérie a réellement construit — et ce qui lui manque
Ce que nous avons, et qui est documenté :
- octobre 2024, Oran : le MoU « ALTEH2A » — Sonatrach et Sonelgaz avec VNG (Allemagne), Snam et SeaCorridor (Italie), Verbund Green Hydrogen (Autriche) : études de faisabilité d'un projet intégré de production et d'exportation.
- 19 juin 2026 : un nouveau MoU VNG–Sonatrach sur la chaîne d'approvisionnement en hydrogène vert, incluant l'examen de la conversion de gazoducs algériens.
- juillet 2026, Berlin : Robert Bosch (électrolyseurs et production) et Siemens Energy (maintenance, formation, compression, acier et ammoniac verts).
- Objectif national : 1 million de tonnes par an à l'export en 2040, pour un investissement annoncé de 25 milliards de dollars, soit une ambition de 10 % de la demande européenne d'hydrogène renouvelable (feuille de route de mars 2023).
Ce qui manque, et qu'il faut dire : un acheteur engagé, un financement bouclé, et une décision d'investissement. Des protocoles et des intentions ne remplacent pas un contrat.
Et ce ne sont pas nos contradicteurs qui le disent — ce sont des experts algériens eux-mêmes, qui évoquent des coûts prohibitifs et un marché de l'export « pas encore bien établi ». Nous préférons que ce soit écrit chez nous.
L'avertissement qu'il faut lire, et celui qu'il ne faut pas surinterpréter
Le signal le plus sérieux vient d'un État européen qui n'est pourtant pas dans le projet. Le Conseil fédéral suisse a refusé de financer Transitgas, invoquant les « hauts risques d'approvisionnement d'exportateurs nord-africains tels que l'Algérie et la Tunisie ».
C'est un argument qui nous vise directement — et il ne concerne pas le SoutH2. Le citer comme la preuve d'un échec du corridor serait malhonnête. Ne pas le lire du tout serait naïf. Voilà le problème qu'il pose, et il est réel : le jour où les investisseurs européens devront engager des milliards, la question qu'ils poseront ne sera pas « le projet est-il beau ? » mais « l'Algérie livrera-t-elle, quoi qu'il arrive ? ».
Et un régulateur européen — l'ACER — a résumé le doute en une formule qui mérite d'être connue : les projets hydrogène relèvent davantage d'« aspirations que de besoins concrets du marché ». 70 ONG européennes ont demandé, le 23 mars 2026, le blocage de leur financement ; le Parlement européen a rejeté cette demande les 26 et 27 mars 2026.
Et maintenant, la faute que nous refusons de commettre
Ce matin, nous avons publié un SCOOP contre la presse marocaine, qui annonçait une autonomie « scellée » à partir d'un rapport de l'ONU qui ne tranche rien.
**Le même travers existe chez nous. Il s'écrit : *« le corridor est signé, l'Algérie devient le fournisseur de l'Europe, les espoirs du Maroc s'effondrent. »***
C'est une phrase qui se retourne. Le jour où un investisseur demandera « où est la FID ? », celui qui a écrit cela devra répondre « elle n'existe pas » — et il aura perdu sa crédibilité pour défendre le projet, qui lui est réel et vaut la peine d'être défendu.
Le SoutH2 n'a pas besoin d'être exagéré : il a besoin d'être financé. Notre rôle n'est pas d'annoncer une victoire, c'est de dire exactement ce qui reste à gagner — pour qu'on puisse le gagner.
Voilà où en est le dossier, au 8 octobre 2026, documents en main.
Sources principales : Règlement délégué (UE) 2026/764 de la Commission, 2ᵉ liste des projets d'intérêt commun et mutuel (TEN-E) — https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=OJ:L_202600764. — SoutH2 Corridor, site officiel de l'initiative — https://www.south2corridor.net/initiative/. — bayernets, communiqué du 1ᵉʳ décembre 2025. — Snam, communiqué de novembre 2023 (6ᵉ liste PCI) et accord de cofinancement CEF de 24 M€ du 2 juin 2025. — TAG, communiqué du 28 novembre 2023. — Radio Algérienne, 1ᵉʳ octobre 2026 (Déclaration ministérielle d'Alger) et 26 juin 2025 (stratégie hydrogène : 1 Mt/an en 2040, 25 Mds$). — Enerdata, 1ᵉʳ juillet 2025. — ENTV, 19 juillet 2026 (protocoles Bosch et Siemens Energy). — VNG, 19 juin 2026. — afrik.com, 1ᵉʳ octobre 2026 (« le corridor SoutH2 bute sur le partage de la valeur » ; absence d'engagements chiffrés). — Maghreb Insider, 1ᵉʳ octobre 2026 (absence de FID ; portée de la déclaration de Rome du 21 janvier 2025). — Green Building Africa, 6 mars 2026. — Euronext, document d'admission du 5 juillet 2026. — junge Welt, 21 juillet 2026. — Pipeline Technology Journal, 8 octobre 2026 et 16 septembre 2026. — ACER, cité par Food & Water Action Europe, 23 mars 2026 (70 ONG). — Fuel Cells Works, 27 mars 2026 (rejet par le Parlement européen). — Global Energy Monitor, fiche SoutH2 Pipeline.
⚠️ Réserves à conserver en ligne. (1) Le coût global de 13 milliards d'euros provient d'une source unique, elle-même citant un article que nous reprenons comme rapporté : nous ne le donnons jamais comme établi. (2) Les PDF officiels — règlement 2026/764, stratégie hydrogène algérienne, réponses écrites de Snam — n'ont pas pu être lus directement ; leurs éléments sont donnés d'après des extraits indexés et des reprises de presse, et signalés comme tels. (3) Les récits de « victoire » et de « défaite » attribués aux presses algérienne et marocaine sont des interprétations : nous les rapportons comme telles, sans les reprendre à notre compte.