Le gazoduc ne coûte pas 25 milliards : il coûte des hommes
N. Cherfaoui — Oran, Algérie & Y. Bensalem — Alger, Algérie — 18 octobre 2026

Le projet atlantique est annoncé à 25 milliards de dollars. C'est le prix du tuyau. Il manque la ligne la plus lourde — et la seule qu'aucun communiqué ne chiffre : les ingénieurs, les écoles, les équipements de mer, la maintenance.
Un tuyau s'achète. Un ingénieur se forme.
1. Les ingénieurs : combien, et qui en a ?
Combien d'ingénieurs faut-il pour 6 800 kilomètres de gazoduc ? La réponse honnête est : « non établi ». Aucun document public du projet atlantique ne donne d'effectif — ni pour la construction, ni pour l'exploitation.
La seule donnée publique comparable concerne la maintenance d'un tronçon européen : la section albanaise du TAP (Trans Adriatic Pipeline) et le réseau domestique albanais emploient 45 à 60 personnes — et ces personnels ont été formés en Italie (Xinhua, 12 juin 2018). Et ce n'est que la maintenance : la construction d'un gazoduc mobilise, elle, des équipes de soudage, de pose, de contrôle et d'ingénierie autrement plus nombreuses. Le projet atlantique traverserait douze États de transit et un territoire occupé, sans opérateur commun documenté — et aucun document public ne dit combien d'ingénieurs devraient être formés, ni par qui.
Ce que les États devraient fournir, pourtant, se laisse décomposer : des ingénieurs de projet, des soudeurs certifiés, des techniciens d'intégrité des conduites, des opérateurs de stations de compression et de comptage, des régulateurs. Et un ingénieur ne se forme pas en un chantier : le cycle se compte en années — cinq, généralement. Un projet qui doit former ses ingénieurs avant de livrer du gaz ne se juge donc pas à l'échéance d'un calendrier de construction.
2. Les écoles : quatre existent, pour treize États
| École | Pays | Ce qu'elle est | Source |
|---|---|---|---|
| PTDF — Petroleum Technology Development Fund | Nigeria | « Première institution nigériane de développement du capital humain » pétrolier ; forme diplômés, professionnels et techniciens | ptdf.gov.ng |
| IAP — Institut algérien du pétrole | Algérie | École de formation pétrolière de l'État, créée en 1965 | dossier 036 de la rédaction ; notice publique |
| AOGC | Ghana | Établissement de formation créé en novembre 2017, pour renforcer la capacité des Ghanéens à travailler dans le secteur pétrolier | Rapport pétrolier annuel du ministère des Finances du Ghana, 2021 |
| INPG — Institut national du pétrole et du gaz | Sénégal | Institut national de formation (date de création non établie) | inpgsenegal.com |
Sur les treize États, quatre seulement disposent d'une école de formation gazière documentée. Pour les neuf autres — Bénin, Togo, Côte d'Ivoire, Liberia, Sierra Leone, Guinée, Guinée-Bissau, Gambie, Mauritanie —, la recherche ne trouve rien. ⚠️ L'absence de source n'est pas une absence de compétence : plusieurs forment déjà des techniciens. Mais dans un projet à 25 milliards, un vide documentaire est un risque non chiffré.
Ces quatre écoles ne sont pas interchangeables. Le PTDF nigérian se veut un outil national, avec une ambition régionale affichée (« un centre de ressources humaines pour la sous-région ouest-africaine »). L'IAP forme les cadres techniques algériens depuis 1965 — et il forme aussi des ingénieurs étrangers : un accord de coopération académique le lie à la société nationale congolaise des pétroles (SNPC), et il participe au Forum des institutions de formation des pays membres de l'APPO. L'IAP ne se contente pas de former des Algériens : il a signé, le 12 février 2026, une convention de formation avec l'INPG du Sénégal — et il forme donc déjà des cadres pour l'un des États de transit du projet atlantique. C'est une expérience qui compte : elle montre que l'Algérie a ce que le projet atlantique cherche. L'AOGC ghanéen, créé en 2017, est le plus récent : il vise la capacité des Ghanéens à travailler dans le secteur. L'INPG sénégalais est un institut national. Aucune de ces quatre écoles ne remplace douze régulateurs. Ce n'est pas une critique : c'est un décompte : quatre écoles existent, et neuf États de la liste n'en ont pas.
3. La formation, pays par pays
| État | École de formation gazière documentée | Régulateur du gaz documenté | Besoins estimés pour son tronçon |
|---|---|---|---|
| Nigeria | oui — PTDF | non établi | non établi |
| Bénin | non établi | non établi | non établi |
| Togo | non établi | non établi | non établi |
| Ghana | oui — AOGC (2017) | non établi | non établi |
| Côte d'Ivoire | non établi | non établi | non établi |
| Liberia | non établi | non établi | non établi |
| Sierra Leone | non établi | non établi | non établi |
| Guinée | non établi | non établi | non établi |
| Guinée-Bissau | non établi | non établi | non établi |
| Gambie | non établi | non établi | non établi |
| Sénégal | oui — INPG | non établi | non établi |
| Mauritanie | non établi | non établi | non établi |
| Maroc | non établi | non établi | non établi |
| Sahara occidental (territoire non autonome) | non établi | non établi — un territoire non autonome n'a pas de régulateur | non établi |
Ce tableau ne dit pas « ils ne savent pas » : il dit « les sources publiques ne disent pas ». Et il pose une question simple : qui formera les équipes de onze États dont aucune école gazière n'est documentée ?
4. Le matériel de mer : qui possède les navires et les robots ?
Un gazoduc sous-marin ne se construit pas avec des camions. Il faut des barges de pose, des navires de maintenance, des ROV — des robots sous-marins téléopérés — pour l'inspection.
Ces outils ne se louent pas comme une voiture : ils se louent avec leurs équipages, leurs certifications et leurs opérateurs. Ils appartiennent, dans l'industrie, à des contractants spécialisés qui les déplacent de chantier en chantier. Combien de ces équipements appartiennent aux treize États ? Aucune source publique ne le dit : « non établi ». La comparaison la plus parlante est celle de l'Algérie elle-même : en septembre 2025, Sonatrach a signé deux contrats d'inspection de pipelines avec un consortium de sociétés chinoises (CAIEC et SLPI) (APS, septembre 2025). Le pays qui a le plus d'expérience du gaz en Afrique confie l'inspection de ses conduites à des étrangers. Ce n'est pas une faiblesse : c'est la réalité de la spécialisation. Mais alors, qui inspectera les 6 800 kilomètres du projet atlantique ?
5. La maintenance : le coût que personne ne compte
La maintenance d'un tronçon de TAP, en Albanie, coûte 4 à 6 millions d'euros par an au départ, et jusqu'à 10 à 15 millions ensuite (Xinhua, 2018). Ce coût n'est pas supporté par l'Albanie seule : il a fallu créer une coentreprise avec l'opérateur italien Snam, parce que, selon le ministre albanais de l'Énergie, « le pays n'avait pas l'expérience ». Le personnel — 45 à 60 personnes — a été formé en Italie. Et la maintenance ne s'arrête pas aux tuyaux : il faut des bases locales, des équipes d'astreinte, des robots d'inspection, et des pièces. Pour un tracé de 6 800 kilomètres, ce sont des dizaines de sites d'intervention à équiper et à tenir en état. Qui les paiera ? Aucun document public ne le dit. Et qui formera les équipes ? Pour le TAP, la réponse est documentée : l'Italie.
6. Le coût — ou l'absence de coût
Aucun des chiffres qui comptent n'est publié : nombre d'ingénieurs nécessaires, nombre d'écoles à créer, coût de la formation, équipements, budget de maintenance par État, délai de montée en compétence. Un coût non chiffré n'est pas un coût nul.
| Ce qui manque au dossier public | Ce que les sources disent |
|---|---|
| Le nombre d'ingénieurs nécessaires | non établi — ni pour la construction, ni pour l'exploitation |
| Le nombre d'écoles à créer | non établi — quatre écoles existent, neuf États n'ont rien de documenté |
| Le coût de la formation | non établi — aucune ligne de budget publiée |
| Les équipements de mer (barges, ROV, navires) | non établi — aucun inventaire public pour les treize États |
| Le budget de maintenance par État | non établi — le seul comparable est le TAP albanais |
| Le calendrier de montée en compétence | non établi — aucune date de disponibilité des équipes |
Le seul modèle documenté — le TAP — dit ceci : un pays de transit a besoin d'un partenaire étranger et forme ses équipes à l'étranger. Pour un projet qui traverse douze États de transit et un territoire occupé, cela signifie douze dépendances — et une question sans réponse : qui paie ?
Un tuyau s'achète. Un ingénieur se forme. Un projet qui doit former ses ingénieurs avant de livrer du gaz ne se juge pas à dix ans : il se juge à une génération.
Le dossier complet : [Perfidie, parodie : le mirage des 15 milliards de m³ — mais la véritable ESCROQUERIE, ce sont les bénéfices encaissés](/article/le-maroc-ne-consomme-pas-le-gaz-il-le-revend) · La note économique : [Le gaz ne coule pas encore. Mais les milliards, le Maroc les a déjà comptés.](/article/les-benefices-du-gaz-un-seul-pays-les-encaisse-le-maroc)
N. Cherfaoui — Oran, Algérie · Y. Bensalem — Alger, Algérie
📚 BIBLIOGRAPHIE COMPLÈTE (règle n°19)
1. Xinhua (en), « Albanian, Italian companies sign agreement on joint venture establishment for TAP maintenance », 12 juin 2018 — coentreprise Albgaz (75 %)–Snam (25 %) pour la maintenance du TAP en Albanie ; 45 à 60 employés, formés en Italie ; « le pays n'avait pas l'expérience » (ministre albanais de l'Énergie) ; coût initial de 4 à 6 millions d'euros par an, jusqu'à 10 à 15 millions — https://www.xinhuanet.com/english/2018-06/12/c_137249517.htm
2. TubeChina, « Snam, Albgaz form JV to maintain TAP pipeline » — détail de la coentreprise 75 %/25 %, 45 à 60 personnes, services initiaux de 4 à 6 M€/an, maintenance du réseau domestique albanais incluse — https://www.tubechina.net/en/news/info/997.html?mid=37
3. APS (Algérie Presse Service), « Sonatrach signe deux contrats d'inspection de pipelines avec un consortium chinois », septembre 2025 — deux contrats d'inspection signés à Alger avec le consortium CAIEC–SLPI — https://www.aps.dz/fr/economie/industrieenergie-et-mines/mfzv3own-sonatrach-signe-deux-contrats-d-inspection-de-pipelines-avec-un-consortium-chinois
4. PTDF — Petroleum Technology Development Fund (Nigeria), page officielle « About us » — « première institution nigériane de développement du capital humain » du secteur pétrolier ; forme diplômés, professionnels, techniciens ; ambition de faire du Nigeria « un centre de ressources humaines pour la sous-région ouest-africaine et le golfe de Guinée » — https://ptdf.gov.ng/about-us/
5. Ministère des Finances du Ghana, 2021 Annual Petroleum Report — l'AOGC a été créé en novembre 2017, pour renforcer la capacité des Ghanéens à travailler dans le secteur pétrolier — https://www.mofep.gov.gh/sites/default/files/reports/petroleum/2021-Annual-Petroleum-Report.pdf
6. INPG Sénégal — Institut national du pétrole et du gaz, site officiel — existence de l'institut de formation (date de création non établie) — https://inpgsenegal.com/
7. Institut algérien du pétrole (IAP) — notice publique : école spécialisée dans les métiers du pétrole et des hydrocarbures, créée en 1965 ; la date exacte (29 novembre 1965) est celle retenue par le dossier 036 de la rédaction — https://fr.wikipedia.org/wiki/Institut_alg%C3%A9rien_du_p%C3%A9trole
8. Trans Adriatic Pipeline (TAP) — site officiel — TAP relie la Grèce, l'Albanie, l'Adriatique et l'Italie ; il forme, avec TANAP et le SCPX, le corridor gazier sud — https://www.tap-ag.com/
9. Dossier Algeria Vanguard AV-R-20261016-053 — longueur annoncée du projet atlantique (6 800 à 6 900 km), coût (~25 milliards de dollars), treize États, 30 Gm³/an ; sources détaillées dans sa bibliographie — [Perfidie, parodie : le mirage des 15 milliards de m³ — mais la véritable ESCROQUERIE, ce sont les bénéfices encaissés](/article/le-maroc-ne-consomme-pas-le-gaz-il-le-revend)
10. Sonatrach (page officielle), « Signing of an agreement between the Algerian Petroleum Institute and the Congolese company SNPC, as well as a contract between the IAP and the University of Boumerdès » — accord de coopération académique entre l'IAP et la société nationale congolaise des pétroles (SNPC) : l'IAP forme aussi des ingénieurs étrangers — https://sonatrach.com/en/signing-of-an-agreement-between-the-algerian-petroleum-institute-and-the-congolese-company-snpc-as-well-as-a-contract-between-the-iap-and-the-university-of-boumerdes/
11. APPO — Organisation des producteurs de pétrole africains (page officielle), « What you need to know about the APPO Forum of Directors of Oil and Gas Training Institutes » — Forum des institutions de formation des pays membres de l'APPO, auquel participe l'IAP — https://apposecretariat.org/what-you-need-to-know-about-the-appo-forum-of-directors-of-oil-and-gas-training-institutes-ce-que-vous-devez-savoir-sur-le-forum-des-directeurs-dinstituts-de-formation-dans-le-secteur-petrolier-e/
12. Radio Algérienne (fr), « Signature d'un accord de coopération académique entre l'Institut Algérien du Pétrole (IAP) relevant de Sonatrach et une entreprise congolaise » — coopération académique IAP–SNPC — https://newsmedia.radioalgerie.dz/fr/node/40168
13. TSA — Tout sur l'Algérie, « L'Algérie va former les cadres du secteur pétrolier du Sénégal » — convention de formation IAP–INPG du Sénégal, 12 février 2026 — https://www.tsa-algerie.com/lalgerie-va-former-les-cadres-du-secteur-petrolier-du-senegal/
14. Le Jeune Indépendant, « Algérie-Sénégal : renforcement de la coopération dans les hydrocarbures et l'électricité » — convention de formation entre l'IAP et l'INPG du Sénégal, l'un des États de transit du projet atlantique — https://www.jeune-independant.net/algerie-senegal-renforcement-de-la-cooperation-dans-les-hydrocarbures-et-lelectricite/
⚠️ Réserves publiées.
(1) Aucune donnée publique sur les effectifs nécessaires au projet atlantique. Ni construction, ni exploitation : « non établi ». Nous ne fabriquons aucun chiffre d'effectif.
(2) La comparaison TAP est une comparaison, pas une projection. 45 à 60 personnes pour la maintenance de la section albanaise du TAP et du réseau domestique albanais : ce chiffre ne tient compte ni du désert, ni des profondeurs, ni des douze États de transit. Nous ne l'extrapolons pas pour en tirer un effectif : aucune projection d'effectif n'est publiée.
(3) Les coûts de maintenance TAP concernent la section albanaise et son réseau domestique. Ils ne sont pas transposables tels quels à un gazoduc de 6 800 km en eau profonde. « Plusieurs centaines de millions de dollars par an » est une proportion, pas un budget.
(4) « École documentée » signifie « source publique trouvée » — pas « capacité absente ». L'absence de source n'est pas une absence de compétence ; plusieurs États forment déjà des techniciens.
(5) Les contrats Sonatrach–CAIEC/SLPI portent sur l'inspection de pipelines, pas sur la maintenance générale. Ils prouvent une dépendance à un prestataire étranger pour une prestation spécialisée — pas une incapacité.
(6) Aucune donnée publique sur la possession de ROV, de navires de maintenance ou de barges par les treize États. « Non établi » — et c'est en soi une information : dans un projet à 25 milliards, personne ne dit qui possède les outils.
(7) Aucune donnée publique sur le financement de la formation ou de la maintenance par État. Qui paiera ? La question n'a pas de réponse documentée.