Le gaz ne coule pas encore. Mais les milliards, le Maroc les a déjà comptés.
Y. Bensalem — Alger, Algérie & J. Hartley — Londres, Royaume-Uni — 18 octobre 2026
[[IMAGE:tsgp-vs-aagp|Les deux tracés : le NIGAL (trois pays) et le projet atlantique (treize États, plus le Sahara occidental qu'il traverse avant d'entrer au Maroc).]]
Les bénéfices du gaz : un seul pays les encaisse. Le Maroc.
Le Maroc annonce treize pays. Non, non : ce ne sont pas treize entités, mais quatorze — le Sahara occidental est un territoire, occupé illégalement par le Maroc.
Les pièces onusiennes, vérifiables : avis consultatif de la CIJ du 16 octobre 1975 — https://www.icj-cij.org/case/61 · résolution 1514 (XV) de l'Assemblée générale (indépendance des peuples coloniaux) — https://undocs.org/A/RES/1514(XV) · résolution 1803 (XVII) (souveraineté permanente sur les ressources naturelles) — https://undocs.org/A/RES/1803(XVII) · liste des territoires non autonomes de l'ONU — https://www.un.org/dppa/decolonization/en/nsgt · résolution 1541 (XV) — https://undocs.org/A/RES/1541(XV) · chapitre XI de la Charte de l'ONU — https://www.un.org/en/about-us/un-charter/chapter-11 · résolution 34/37 (1979) (droit inaliénable du peuple sahraoui à l'autodétermination) — https://undocs.org/A/RES/34/37 · MINURSO (le Front Polisario est partie au processus de l'ONU) — https://minurso.unmissions.org/.
Le projet gazier atlantique est présenté comme panafricain. Ses bénéfices, eux, ne le sont pas. Le Nigeria produit, treize États laissent passer, l'Europe paie — et le Maroc encaisse. Ce n'est pas une opinion : c'est une chaîne de calcul.
(Voir [le dossier complet](/article/le-maroc-ne-consomme-pas-le-gaz-il-le-revend))
1. Qui apporte quoi, qui reçoit quoi
| Acteur | Ce qu'il apporte | Ce qu'il reçoit |
|---|---|---|
| Le Nigeria (producteur) | le gaz | le prix de vente, moins les péages |
| Les 12 États de transit | le passage | 5 % du gaz en nature + des redevances |
| L'Europe | le prix fort | 5,25 à 7,7 Gm³ — jamais les « jusqu'à 15 » promis |
| ⭐ Le Maroc | rien (il ne produit pas le gaz, il n'en consomme que 0,93 Gm³) | 2,2 à 4,1 Mds $/an de marge de revente — dans les seules caisses du Maroc |
Ce tableau est la thèse. Il tient en une ligne : celui qui apporte le moins est celui qui gagne le plus.
2. La chaîne du volume
La capacité annoncée est de 30 Gm³/an. Le président algérien a énoncé publiquement le taux de prélèvement : « chaque pays a le droit d'obtenir 5 % du gaz en contrepartie du droit de transit » (propos rapportés par la plateforme Attaqa, 4 octobre 2026 ; la même source corrige le nombre d'États à 13, non 14).
Le décompte, sans confusion : les 13 États traversés, plus le Sahara occidental — soit un total de 14 entités — et non 13 comme l'annonce le Maroc. Sur ces entités, treize prélèvent : les douze États de transit — du Bénin au Maroc, le Maroc reçoit mais stocke et réexpédie, donc il transite aussi — et le Sahara occidental. Le Nigeria, qui produit, ne prélève pas. Soit treize prélèvements sur quatorze entités traversées — 65 % du gaz en base fixe.
Ce prélèvement peut se calculer de deux façons — et aucune source publique ne tranche :
| Base fixe (5 % de la capacité par entité) | Base en cascade (5 % de ce qui arrive à chaque frontière) | |
|---|---|---|
| Capacité | 30 Gm³ | 30 Gm³ |
| Prélèvement des 13 entités (12 États de transit + le Sahara occidental) | −19,5 Gm³ | ≈ −15,4 Gm³ |
| = reste | 10,5 Gm³ | ≈ 15,4 Gm³ |
| − part du Maroc (50 %) | 5,25 Gm³ | 7,7 Gm³ |
| = vers l'Europe | 5,25 Gm³ | 7,7 Gm³ |
| − consommation du Maroc | 0,93 Gm³ | 0,93 Gm³ |
| ### = ce que le Maroc revend | ### 4,32 Gm³ | ### 6,77 Gm³ |
Source de la consommation marocaine : EIA — Energy Information Administration (l'agence américaine des statistiques de l'énergie), données 2024 — https://www.worldometers.info/gas/morocco-natural-gas/ (agrégateur qui reprend les statistiques de l'EIA ; la page primaire de l'EIA n'expose pas ses valeurs en texte).
⭐ Et l'invariante, qui fait la force de la note : quelle que soit la base de calcul, l'Europe reçoit 5,25 ou 7,7 Gm³ — jamais les « jusqu'à 15 » officiellement promis. La contradiction ne dépend donc pas de l'hypothèse la plus fragile.
3. La marge — 2,2 à 4,1 milliards par an
Les hypothèses, nommées — en langage simple. Un mètre cube de gaz, c'est comme un litre d'essence : ça se paie à l'unité. Le gaz nigérian : 8 centimes (0,08 dollar) le m³ (prix domestique de base NMDPRA, 1er avril 2026, utilisé comme proxy : le prix d'export réel n'est pas publié). Le transport et les péages : 32 à 42 centimes (0,32 à 0,42 dollar). Donc, arrivé au Maroc : 40 à 50 centimes (0,40 à 0,50 dollar) le m³. Il le revend en Europe : 99 centimes (0,99 dollar) le m³ — le prix de septembre 2026. Sa marge : 0,50 à 0,60 dollar (50 à 60 centimes) par mètre cube. Sur 4,32 milliards de m³ : 2,2 à 2,6 milliards de dollars. (En cascade : 6,77 milliards de m³, soit 3,4 à 4,1 milliards de dollars.)
| Lecture (tableau technique, pour vérificateurs) | Volume revendu | MMBtu | Marge à 28,1 $/MMBtu | Marge à 12,4 $/MMBtu |
|---|---|---|---|---|
| Base fixe | 4,32 Gm³ | 126 M | 2,2 à 2,6 Mds $/an | 0,2 Md $ à une perte |
| Cascade | 6,77 Gm³ | 225,6 M | 3,4 à 4,1 Mds $/an | 0,3 Md $ à une perte |
Le chiffre à retenir : 2,2 à 4,1 milliards de dollars par an — pour un acteur qui ne produit pas la molécule et n'en consomme presque rien.
2,2 à 2,6 milliards de dollars par an — dans les seules caisses du Maroc. Et qu'on ne nous parle pas de l'intégration africaine, car ici les bénéfices, seul le Maroc les empoche.
⚠️ Et la nuance qui protège la note : cette marge n'existe qu'au prix de crise. Aux prix de 2024-2025, les péages absorbent tout : la marge tombe à zéro ou en perte. Le rentier n'est pas riche en tout temps : il est riche quand l'Europe a peur.
4. Ce que le Maroc reverse : rien de documenté
C'est ici que la question du rédacteur en chef trouve sa réponse — et sans un seul adjectif.
- Les 12 États de transit reçoivent quelque chose de documenté : 5 % du gaz en nature et, selon la pratique du secteur, des redevances de passage. Ils ne sont pas les perdants du montage.
- Le Nigeria reçoit le prix de sa molécule, moins les péages et les prélèvements : il vend, et il encaisse.
- L'Europe paie le prix fort : elle achète au prix du marché.
- Le Maroc, lui, ne produit pas, ne consomme pas ce qu'il reçoit, et revend le reste. Ce qu'il reverse aux autres parties : aucun mécanisme de partage des bénéfices n'apparaît dans les documents publics — ni dans le communiqué de la NNPC, ni dans la déclaration officielle marocaine, ni dans les propos de l'ONHYM. Ces textes décrivent une société de projet à Casablanca, une autorité de régulation à Abuja, une décision finale d'investissement à préparer, et une part de volume. Pas une formule de partage des marges.
S'il existe un tel mécanisme, il n'est pas public — et nous l'écrivons. Ce n'est pas « le Maroc ne paie pas » : c'est « aucun document public ne dit ce qu'il reverse ». La différence est celle entre une dénonciation et une démonstration.
⚠️ Et ce qui contredit la thèse, publié aussi : le projet comporte une composante réelle d'électrification ouest-africaine, qui apporte quelque chose aux États traversés — c'est un apport effectif, et il est mentionné ici. La critique porte sur le partage de la marge, pas sur l'existence du projet.
5. Panafricain dans les mots. Marocain dans l'arithmétique.
La narration, citée
Le vocabulaire officiel du projet est celui de l'intégration (citations traduites de l'anglais). Les promoteurs écrivent que le pipeline « vise à établir un marché régional intégré du gaz naturel à travers l'Afrique de l'Ouest », qu'il doit « soutenir la production d'électricité, l'industrialisation et le développement des ressources naturelles du continent », et qu'il est « un véritable corridor de développement reliant les économies africaines » (Maroc.ma, 19 juillet 2026). La NNPC et l'ONHYM le présentent comme « un projet régional transformateur destiné à libérer les vastes ressources gazières de l'Afrique de l'Ouest » et à « intégrer les marchés africains de l'énergie » (communiqué NNPC, juillet 2026). La directrice de l'ONHYM parle d'« un projet continental de développement et d'intégration économique » (Hespress, juillet 2026).
Le silence, démontré
Nulle part, dans cette communication officielle, la consommation marocaine n'apparaît à côté des volumes annoncés. Or elle est de l'ordre de 1 milliard de mètres cubes par an — 0,93 Gm³ en 2024. Et le calcul est simple : 5,25 Gm³ reçus − 0,93 consommés = 4,32 Gm³ revendus.
La question, posée sans adjectif : un pays qui consomme 1 milliard de m³ et à qui l'on en promet 15 n'a pas besoin de gaz. Il a besoin d'un point de passage.
Les bénéficiaires — et les exclus
Ce que touchent les États traversés : 5 % du gaz en nature et des redevances (documenté). Ce que touche le Maroc : la marge de revente, 2,2 à 4,1 milliards de dollars par an (calcul ci-dessus). Et ce qui n'existe pas : aucun mécanisme de partage des bénéfices dans les textes publics (établi au chapitre 4).
**« Un projet qui parle d'Afrique et dont les bénéfices vont aux caisses de l'État marocain : c'est une narration. Pas une intégration. »
En l'état des textes : les bénéfices vont au Maroc seul.
6. Conclusion
Le Nigeria produit. Treize États laissent passer. L'Europe paie. Le Maroc encaisse — sans produire, sans consommer, et sans reverser.
Ce que la note démontre n'est pas une intention : c'est un tableau. 5,25 ou 7,7 Gm³ pour l'Europe, 2,2 à 4,1 milliards par an pour un pays dont la consommation est de 0,93. Le calcul ne demande pas qui a raison : il demande où va l'argent.
Y. Bensalem — Alger, Algérie · consultant indépendant en énergie et hydrocarbures
J. Hartley — Londres, Royaume-Uni · analyste indépendant en financement d'infrastructures énergétiques
📚 BIBLIOGRAPHIE COMPLÈTE (règle n°19)
1. NNPC Limited (communiqué officiel), « Major Boost for African Atlantic Gas Pipeline as ECOWAS Member States Sign Historic Intergovernmental Agreement », juillet 2026 — 30 Gm³/an « dont jusqu'à 15 Gm³ pour l'approvisionnement du Maroc et des marchés européens » ; 13 pays ; FEED achevé ; société de projet à Casablanca, autorité à Abuja — https://nnpcgroup.com/insights/press-release-major-boost-for-african-atlantic-gas-pipeline-as-ecowas-member-states-sign-historic-intergovernmental-agreement
2. Maroc.ma (portail officiel du gouvernement marocain), « Freetown: ECOWAS Member States Endorse Nigeria-Morocco African Atlantic Gas Pipeline Initiative », 19 juillet 2026 — 30 Gm³/an dont jusqu'à 15 Gm³ « exportés vers le Maroc et l'Europe », le reste pour les marchés régionaux ; premiers tronçons « au début de la prochaine décennie » — https://maroc.ma/en/news/freetown-ecowas-member-states-endorse-nigeria-morocco-african-atlantic-gas-pipeline-initiative
3. Attaqa (ar), plateforme spécialisée énergie, « لأول مرة.. الرئيس الجزائري يعلق على مشروع المغرب لتصدير الغاز النيجيري », 4 octobre 2026 — déclaration de M. le Président A. Tebboune : le projet alternatif « passe par 14 pays, et chaque pays a le droit d'obtenir 5 % du gaz en contrepartie du droit de transit » ; Attaqa corrige : 13 pays — https://attaqa.net/2026/10/04/%d9%84%d8%a3%d9%88%d9%84-%d9%85%d8%b1%d8%a9-%d8%a7%d9%84%d8%b1%d8%a6%d9%8a%d8%b3-%d8%a7%d9%84%d8%ac%d8%b2%d8%a7%d8%a6%d8%b1%d9%8a-%d9%8a%d8%b9%d9%84%d9%82-%d8%b9%d9%84%d9%89-%d9%85%d8%b4%d8%b1%d9%88/
4. DZWatch, « American Expert Validates Tebboune's Morocco Pipeline Assessment », 2026 — Geoff D. Porter : 11 pays de transit, 5 % en nature, TransMed / Tunisie : 50 M$/mois pour 20 Gm³/an, extrapolation 9,9 Mds $/an pour 11 pays — https://dzwatch.dz/american-expert-validates-tebbounes-morocco-pipeline-assessment/
5. Le Quotidien d'Oran, « Un expert américain enterre le projet marocain », 2026 — Porter : 11 pays, 5 % de gaz en nature, comparaison TransMed — https://lequotidien-oran.dz/evenement/un-expert-americain-enterre-le-projet-marocain
6. Hespress (en), « Morocco's gas imports rose by 6.9% in 2025 », 9 février 2026 — importations 10,375 TWh en 2025 contre 9,703 TWh en 2024 ; 24,9 % des exportations gazières espagnoles vers le Maroc (source CORES) ; GNL russe et américain ; contrat Shell de 500 millions de m³/an (juillet 2023) — https://en.hespress.com/131490-moroccos-gas-imports-rise-6-9-in-2025.html
7. Worldometer (agrégateur, d'après les statistiques internationales de l'EIA), Morocco Natural Gas — consommation 2024 : 933 968 773 m³ (≈ 0,93 Gm³), dont 95,4 % importés ; production 43 M m³ — https://www.worldometers.info/gas/morocco-natural-gas/
8. Nairametrics, « NMDPRA raises gas price to $2.18/MMBTU, effective April 2026 », 1er avril 2026 — prix domestique de base du gaz nigérian : 2,18 $/MMBtu ; 2,68 $/MMBtu pour les usagers commerciaux — https://nairametrics.com/2026/04/01/nmdpra-raises-gas-price-to-2-18-mmbtu-effective-april-2026/
9. GME (Gestore dei Mercati Energetici, Italie), bilan 2025 — TTF 2025 : 36,2 €/MWh (+5,5 %) — https://gme.mercatoelettrico.org/Portals/0/Documents/en-US/20260511BilancioGME2025.pdf
10. GMK Center, « European gas prices exceeded €80/MWh in September », 2026 — TTF : 82 €/MWh le 10 septembre 2026 ; moyenne de juin 2026 : 44,94 €/MWh — https://gmk.center/en/news/european-gas-prices-exceeded-e80-mwh-in-september/
11. Hespress (en), « Benkhadra: Morocco-Nigeria gas pipeline enters new phase after ECOWAS summit », juillet 2026 — mémorandum du 15 septembre 2022 ; société de projet à Casablanca, autorité à Abuja, puis investisseurs et décision finale d'investissement — https://en.hespress.com/142301-benkhadra-morocco-nigeria-gas-pipeline-enters-new-phase-after-ecowas-summit.html
12. Pipeline & Gas Journal / Reuters, « 30-Bcm Nigeria-Morocco Gas Pipeline Wins ECOWAS Backing », juillet 2026 — 6 900 km ; ~25 Mds $ ; faisabilité et FEED achevés — https://www.pgjonline.com/news/2026/july/30-bcm-nigeria-morocco-gas-pipeline-wins-ecowas-backing
⚠️ Réserves publiées.
(1) Le taux de 5 % est une déclaration présidentielle rapportée, pas une clause signée — propos cités par Attaqa le 4 octobre 2026 ; le verbatim officiel du palais n'est pas disponible. La même source corrige le nombre de pays (13, non 14).
(2) Les deux bases de calcul du prélèvement ne sont tranchées par aucune source publique : base fixe (4,32 Gm³ revendus) et cascade (6,77 Gm³) sont toutes deux publiées. Le calcul de cascade (30 × 0,95¹³ ≈ 15,4 Gm³) est une opération, pas une donnée.
(3) La part marocaine de 50 % est une lecture, pas une clause officielle. Les textes disent « jusqu'à 15 Gm³ pour le Maroc ET l'Europe » ; les deux lectures sont publiées, sans arbitrage possible sur les sources.
(4) La marge repose sur des hypothèses nommées : 2,18 $/MMBtu est un prix domestique nigérian utilisé comme proxy (le prix d'export n'est pas publié — non établi) ; transit 9 à 11 $/MMBtu (ordres de grandeur) ; change 1 € = 1,17 $ (hypothèse) ; TTF variable.
(5) La marge disparaît aux prix de 2024-2025 — c'est écrit dans l'article.
(6) Aucun mécanisme de partage des bénéfices n'a été trouvé dans les documents publics. S'il existe, il n'est pas public. Nous n'écrivons pas que le Maroc refuse de reverser : nous écrivons qu'aucun document ne dit ce qu'il reverse.
(7) La composante d'électrification ouest-africaine est réelle et publiée — elle apporte quelque chose aux pays traversés, et elle est mentionnée dans l'article.
(8) Aucune insulte, aucun jugement sur un peuple ou une nation. Aucune accusation d'État sans pièce.