Kamel Daoud, prix Goncourt français : la liberté d'expression a-t-elle un passeport ?
Nour El-Houda Ziani — Alger, Algérie — 6 septembre 2026
« Je suis triste pour mon pays », titrait Le Point au lendemain de la condamnation par contumace de Kamel Daoud à trois ans de prison ferme par le tribunal d'Oran. La formule a l'élégance des grandes douleurs — et l'à-propos des grandes omissions. Triste, l'écrivain l'est, et c'est son droit. Mais ce que la presse parisienne présente comme un mauvais coup porté à la Littérature avec un grand L est d'abord un litige d'une précision clinique entre un écrivain franco-algérien et une rescapée de la décennie noire qui fut soignée, pendant des années, par l'épouse psychiatre du romancier (AFP).
Rappelons le décor, que Le Point connaît pourtant par cœur puisque Houris s'y déroule en partie : Oran, la décennie noire (1992-2002, quelque 200 000 morts selon les chiffres officiels), Aube, muette depuis qu'un islamiste lui a tranché la gorge un 31 décembre 1999, un roman traduit en 32 langues mais jamais publié en Algérie, où il circule en copies piratées (RTBF). Face à cette fiction, une réalité : Saâda Arbane, qui a perdu ses parents dans un attentat, respire et parle grâce à une canule, et affirme — procédures à l'appui, en France comme en Algérie — que le roman puise dans ce qu'elle a confié dans un cadre médical (AFP). L'écrivain conteste fermement ; les juges trancheront. Mais le débat, lui, devrait avoir lieu, pas être étouffé sous les banderoles de la « liberté de création ».
Car le double standard français, dans cette affaire, est spectaculaire. La liberté d'expression est « indéfectiblement » protégée — c'est le mot de la ministre de la Culture, Catherine Pégard, le 23 avril 2026 (BFMTV) — quand il s'agit d'un Goncourt jugé à Oran. Elle devient singulièrement plus malléable quand la France juge elle-même : la loi Gayssot du 13 juillet 1990 punit le négationnisme ; l'article 421-2-5 du code pénal, créé en 2014, punit l'apologie du terrorisme, et les procès ne manquent pas — contre Dieudonné, pour qui un an de prison ferme a été requis en juin 2026 (20 Minutes), ou contre Jean-Marc Rouillan, dont le pourvoi a été rejeté en décembre 2025 (Le Figaro). Même le secret médical, que Saâda Arbane invoque, est pénalement protégé en France (article 226-13 du code pénal). Nulle part, dans les colonnes qui s'étranglent pour l'auteur, on n'a expliqué pourquoi ces limites seraient françaises donc légitimes, et celles que l'Algérie fixe par sa loi, algériennes donc indignes.
La liberté d'expression, en réalité, n'a jamais eu besoin de passeport : elle s'exerce dans le cadre des lois de chaque État — y compris de la France. La nouveauté, c'est la prétention à l'extraterritorialité. Kamel Daoud est franco-algérien : la loi de son premier pays s'applique à lui comme la loi de tout État s'applique à ses ressortissants. Et Paris l'admet fort bien quand cela l'arrange : pour Christophe Gleizes, journaliste français condamné en Algérie à sept ans de prison pour apologie du terrorisme, la France n'a pas crié au bûcher — elle a envoyé son ministre de la Justice négocier à Alger le 18 mai 2026 (20 Minutes). La compétence des tribunaux algériens n'est scandaleuse que lorsqu'elle vise un auteur que l'on a décidé de sacrer.
Reste l'instrumentalisation, qui fait de cette affaire un feu d'artifice de politique intérieure française. Kamel Daoud a construit une partie de sa notoriété parisienne sur des chroniques féroces contre le pouvoir algérien, jusqu'à s'en prendre, en janvier 2025, au pouvoir d'Alger et à la « presse de gauche » française, selon 20 Minutes. Une partie de la droite en campagne pour 2027 en a fait son dissident de service ; Le Figaro lui offrait début avril 2026 une longue interview dans laquelle il lançait qu'« Alger peut déposer plainte contre Kamel Daoud en France » — propos pour lesquels il est poursuivi en diffamation devant le tribunal correctionnel de Paris, où le parquet a requis sa relaxe le 5 juin (Franceinfo). Le Point, lui, le pleure en une. Tout ce chœur empêche d'entendre une seule voix : celle de la femme qui affirme avoir été dépossédée de son histoire.
Le devoir de mémoire, brandi à sens unique, devient un privilège. La France, si prompte à s'indigner pour un écrivain, n'a jamais organisé de minute de silence pour les quelque 200 000 morts algériens que la Charte pour la paix et la réconciliation nationale a ensevelis sous la formule pudique de « tragédie nationale ». Un roman qui rouvre ces plaies à partir du vécu intime d'une patiente, sans son consentement — c'est la thèse de la plaignante, que rien n'interdit de discuter — voilà le vrai sujet pour des millions d'Algériens. Et ce sujet-là ne se règle pas à coups de communiqués ministériels.
La liberté d'expression n'a pas de passeport : elle a un cadre, des lois et des limites, en Algérie comme en France. Ce qui n'a pas de prix, en revanche, c'est le consentement. On ne peut pas à la fois célébrer un écrivain qui prend la parole et refuser d'entendre celle qui, elle, a perdu la sienne — au sens le plus littéral. Le Point, qui sait si bien manier les formules, pourrait au moins lui en laisser une : Saâda Arbane a déjà prouvé qu'elle sait écrire.