La Foire du Trône
Abdelhakim Lamari — Alger, Algérie — 5 septembre 2026
Le 31 juillet 2026, le Maroc célébrait la Fête du Trône. Coïncidence cruelle : ce même jour, à quelques encablures, se tenait une autre foire — celle de Ceuta, enclave espagnole, où l'on ne vendait ni tapis ni lanternes, mais où l'on fuyait. Par dizaines de milliers. On appelle cela un paradoxe ; les Marocains, eux, l'appellent leur quotidien.
Car il faut bien rire pour ne pas pleurer : voilà un pays qui se présente officiellement comme « le meilleur et le plus beau du monde », « la Suisse de l'Afrique » parait-il — une formule qui doit faire sourire les Suisses et pleurer les économistes — et dont les citoyens, le jour de la grande fête nationale, choisissent massivement le départ. Des dizaines de milliers de personnes ont tenté, ces jours-là, de rejoindre deux petites enclaves espagnoles — jusqu'à 80 000 entrées relevées par certains médias, dont plusieurs milliers restées à Ceuta en demandant l'asile. On ne fuit pas la « Suisse de l'Afrique » pour une simple promenade. On la fuit parce qu'on y étouffe — économiquement, socialement, politiquement — depuis des décennies.
Le détail qui tue, celui que la propagande ne pourra jamais rattraper : parmi les fuyards, un homme de 86 ans. Quatre-vingt-six ans. À cet âge, on ne traverse pas une frontière sous les gaz lacrymogènes par goût de l'aventure. On la traverse parce que l'on a perdu tout espoir dans le pays qui vous a vu naître — et parce que l'on préfère finir ses jours dans une enclave espagnole de 18 km² plutôt que dans « le plus beau pays du monde ». Posez la question aux communicants du palais : quel slogan peut répondre à un vieillard de 86 ans qui marche vers l'exil le jour de la fête nationale ?
Et que disent, ce jour-là, les médias du royaume ? Que des « mains algériennes » ont organisé cette fuite. Bien sûr. Quand des dizaines de milliers de vos citoyens votent avec leurs pieds le jour de votre fête nationale, il est évidemment plus confortable d'accuser le voisin que de se regarder dans le miroir. Le Maroc a fait de l'Algérie son bouc émissaire universel : le Sahara, la migration, la météo, et bientôt le taux de chômage. Une telle constance mériterait un prix — celui de l'irresponsabilité.
Pendant ce temps, les autorités espagnoles, elles, enquêtent, publient des rapports, et ne trouvent aucune « main algérienne ». Elles trouvent, en revanche, des réalités que Rabat refuse de voir : la misère, le désespoir, et un régime qui préfère les slogans aux solutions. La « Suisse de l'Afrique » a un taux de chômage des jeunes parmi les plus élevés du continent, et une monarchie qui confond la fête nationale avec une opération de communication.
Alors oui, moquons-nous — c'est notre droit, et c'est notre devoir. Moquons-nous de la « Foire du Trône » où l'on exhibe sa puissance pendant que son peuple s'exhibe aux portes de Ceuta. Mais n'oublions jamais l'essentiel : derrière la farce, il y a des dizaines de milliers de destins — et un vieillard de 86 ans qui, ce jour-là, a choisi la dignité. La dignité, elle, ne se fête pas au palais. Elle se gagne sur le terrain, loin des tribunes.