« Mulhouse : la France accuse l'Algérie pour ne pas se regarder »
Lyes Merabet — Genève, Suisse — 6 septembre 2026
Le Figaro du 22 février 2025, sous la plume d'Elisabeth Pierson, donnait le ton dès son titre : « Attaque terroriste à Mulhouse : l'Algérie a refusé "à dix reprises" de reprendre son ressortissant sous OQTF, fustige Retailleau ». Sur TF1, le ministre de l'Intérieur assurait qu'« une fois de plus, les désordres migratoires [étaient] à l'origine de cette attaque ». Un homme vient de mourir, des policiers sont grièvement blessés — et la première réaction du gouvernement français est de désigner un coupable à Alger. Avant de suivre ce raisonnement, commençons par l'essentiel : un hommage à Lino Sousa Loureiro, 69 ans, Portugais arrivé en France en 1992, tué à Mulhouse pour être venu en aide à d'autres. Un drame humain, d'abord. Ensuite seulement, la vérité des faits.
Qui était l'assaillant, Brahim Abdessemed, 37 ans, né le 20 avril 1987 à Batna ? Un homme arrivé en France en 2014 — onze ans avant l'attaque —, fiché au FSPRT, le fichier français de la radicalisation ; condamné en décembre 2023 par la justice française à six mois de prison pour apologie du terrorisme, avec interdiction du territoire ; placé, à sa sortie, au centre de rétention administrative de Strasbourg-Geispolsheim en mars 2024 ; libéré le 19 juin 2024 par le juge des libertés et de la détention — un magistrat français —, puis assigné à résidence sous contrôle judiciaire, avec l'obligation de se présenter quotidiennement au commissariat. Ajoutons que son profil psychiatrique était connu : « profil schizophrène », dira le ministre lui-même, qui concédera que « la dimension psychiatrique de l'individu est sans doute une autre cause d'explication ».
Relisez cette chronologie, elle est accablante — pour la France. Condamné par un tribunal français, surveillé par la police française, fiché par les services français, libéré par un juge français, suivi par des psychiatres français : dans chacune de ces étapes, l'Algérie n'apparaît pas une seule fois. Le jour de l'attaque, cet homme était en liberté parce qu'une juridiction française en avait décidé ainsi, et sous surveillance parce que l'État français avait choisi de le maintenir en France sous contrôle judiciaire plutôt que de le placer en détention ou en soins. On peut déplorer ce choix ; on ne peut pas le facturer à Alger. Accuser l'Algérie de « l'avoir refusé » revient à reprocher à un voisin de ne pas avoir débarrassé la maison d'un meuble que le propriétaire a lui-même décidé de garder, sous clé cassée.
Et ces fameux « refus », au demeurant, ne s'accordent même pas entre eux. Retailleau parle de « dix reprises » ; le Premier ministre François Bayrou, quelques jours plus tard, avance le chiffre de « quatorze » demandes de laissez-passer. Dix, quatorze : l'exécutif français n'est pas d'accord avec lui-même sur son propre réquisitoire. Surtout, les données du ministère de l'Intérieur français contredisent le tableau d'une Algérie qui « refuserait tout » : en 2024, 42 % des demandes françaises de laissez-passer consulaires ont été acceptées par Alger ; les Algériens sont la première nationalité éloignée de France depuis 2022, avec 3 000 reconduites en 2024 et 2 539 en 2025. Autrement dit : la coopération existe, elle est chiffrée, elle est continue — et elle ne se résume pas à un seul dossier, aussi douloureux soit-il.
La France l'admet d'ailleurs, quand la politique ne commande pas. Le 19 mai 2026, en visite à Alger, le garde des Sceaux français Gérald Darmanin saluait la « parfaite collaboration en matière de terrorisme » entre les deux pays, rendant hommage aux services algériens qui aident Paris, selon ses propres mots, « à nous renseigner, interpeller et prévenir des attentats » — et il rappelait au passage la contribution des services algériens à la sécurisation des Jeux olympiques de Paris. La même semaine où le Figaro criait au « refus systématique », la même coopération antiterroriste que les ministres français célèbrent dès qu'ils sont en poste. Il y a donc deux discours : celui des salles de rédaction, et celui des faits.
Alors, la vraie question, celle que personne ne pose : pourquoi cet homme était-il dans la rue ce jour-là ? Parce que onze ans de présence, un fichage, une condamnation, une surveillance quotidienne et un dossier psychiatrique n'ont pas suffi à la France pour le neutraliser — voilà la réalité. Imputer à l'Algérie la responsabilité morale d'un attentat commis par un individu que Paris connaissait nommément, c'est un transfert commode, à usage électoral. « Il faut poser un rapport de force », assurait le ministre. Un rapport de force ne remplacera jamais une question de fond : pourquoi les dispositifs français de suivi, de soin et de rétention ont-ils laissé passer un homme dont tout le monde, sauf l'auteur, connaissait le nom ? La France pleure ses morts, et elle a raison. Mais elle accuse son voisin pour ne pas se regarder. C'est cela, la seule vérité de Mulhouse que le Figaro ne veut pas voir.