Reggane : 17 tirs, 11 après l'indépendance, 73 demandes — 1 acceptée

Nadia Cherifi — Alger, Algérie — 11 septembre 2026

Note de méthode, et elle est essentielle ici. Ce dossier porte sur un sujet où circulent beaucoup de chiffres faux — dans les deux camps. Nous avons donc travaillé exclusivement sur des documents institutionnels : les rapports de l'Agence internationale de l'énergie atomique, de l'UNSCEAR (le comité scientifique des Nations unies sur les effets des rayonnements), de l'Office parlementaire français d'évaluation des choix scientifiques et technologiques, de l'Assemblée nationale et du Sénat français, du Comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires (CIVEN), du Conseil d'État et de la Cour administrative d'appel de Paris. Nous indiquons systématiquement ce que la France reconnaît, ce qu'elle refuse, et ce que personne n'a jamais établi. Nous écartons les chiffres que nous n'avons pas pu vérifier nous-mêmes, même quand ils nous servent. Un dossier sur Reggane qui exagère est un dossier perdu.

☢️ Dix-sept tirs, onze après l'indépendance

Commençons par les faits, parce qu'ils sont suffisamment lourds pour qu'on n'ait pas besoin d'en ajouter.

La France a procédé à dix-sept essais nucléaires sur le sol algérien : quatre atmosphériques à Reggane, treize souterrains à In Ekker.

LieuNombrePériodeDuAu
Reggane (atmosphériques)41960-196113 février 1960 — Gerboise bleue25 avril 1961 — Gerboise verte
In Ekker (souterrains)131961-19667 novembre 1961 — Agate16 février 1966 — Grenat / Carmen
TOTAL17

Ces chiffres sont corroborés par l'UNSCEAR (rapport 2024, annexe B), par l'Agence internationale de l'énergie atomique (mission de 1999, rapport publié en 2005), par le Comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires, et par deux rapports de l'Assemblée nationale française — le n° 1558 du 10 juin 2025 et le n° 2364 du 21 janvier 2026.

Et voici le fait que tout le monde connaît mais que peu de gens mesurent : onze de ces dix-sept essais ont eu lieu APRÈS l'indépendance de l'Algérie.

C'est l'Assemblée nationale française qui l'écrit, noir sur blanc, dans son rapport n° 1558 : « sur les dix-sept essais réalisés par la France en Algérie, onze l'ont été après l'indépendance ».

L'indépendance a été proclamée le 3 juillet 1962. Le dernier essai a eu lieu le 16 février 1966. Pendant près de quatre ans, un État souverain a été le théâtre d'expérimentations nucléaires conduites par un autre État.

Et il y a un cas qui mérite qu'on s'y arrête : l'essai Béryl, le 1<sup>er</sup> mai 1962. Il se situe entre les accords d'Évian, signés le 18 mars 1962, et la proclamation de l'indépendance. C'est-à-dire dans cet entre-deux juridique où l'Algérie n'était plus tout à fait française et pas encore indépendante.

⚠️ La question que personne n'a tranchée : les accords d'Évian

Nous avons cherché, texte en main, ce que les accords d'Évian disent des essais nucléaires.

Réponse : rien. Le mot « nucléaire », le mot « essai », les noms « Reggane » et « In Ekker » n'apparaissent dans AUCUN des textes publiés. Nous avons vérifié sur deux reproductions intégrales différentes.

La seule base textuelle publiée est une formule générale : « L'Algérie concède également à la France l'utilisation de certains aérodromes, terrains, sites et installations militaires qui lui sont nécessaires. »

En revanche — et c'est une affirmation de l'Assemblée nationale, pas la nôtre — les deux rapports parlementaires de 2025 et 2026 indiquent que des annexes non publiées à l'époque précisaient que la France obtenait le droit d'utiliser les sites de Reggane et d'In Ekker pour des essais nucléaires pendant cinq ans après l'indépendance.

Nous donnons les deux positions, parce qu'elles existent toutes les deux :

  • l'Office parlementaire français écrit qu'« conformément aux accords d'Évian, les sites […] ont été remis aux autorités algériennes dans le courant de l'année 1967, après […] le nettoyage et l'obturation des galeries » ;
  • un chercheur de Princeton, dans un travail de 2025, écrit que les accords d'Évian « n'obligeaient pas la France à démanteler et surveiller les sites d'essais ».

Aucun juge n'a jamais tranché la portée de cette annexe. Nous ne trancherons pas à sa place.

💥 Les puissances : trois sources officielles, trois jeux de chiffres

C'est le point le plus contesté du dossier, et c'est aussi celui où la prudence est la plus nécessaire. Trois institutions officielles donnent trois versions différentes.

SourceGerboise bleueTotal RegganeTotal In Ekker
AIEA, rapport 2005entre 40 et 80 kt« entre 40 et 110 kt »« environ 270 kt »
OPECST / Sénat, 2001« prévue de 60 à 70 kt et qui se réalisa au maximum de cette hypothèse »—Rubis « moins de 100 kt » ; Saphir « moins de 150 kt »
UNSCEAR, 2024—« précédemment rapportée comme 73 kt, plus récemment estimée entre 70 et 120 kt »—

Ce que cela signifie concrètement : la puissance totale des essais algériens n'a jamais été établie avec certitude. Nous donnons les fourchettes institutionnelles et nous refusons de trancher.

Ce que nous n'écrirons pas : les valeurs précises qui circulent largement sur internet — 70 kt pour Gerboise bleue, 127 kt pour Saphir, un total de 285 kt — ne proviennent d'aucun document institutionnel. Nous les avons cherchées dans les rapports de l'AIEA, du Sénat et de l'UNSCEAR : elles n'y sont pas.

🩺 L'accident de Béryl, et les doses documentées

Le 1<sup>er</sup> mai 1962, à In Ekker, l'essai souterrain Béryl a mal tourné. Le bouchon de la galerie a cédé, et une partie de la radioactivité s'est échappée dans l'atmosphère.

Les chiffres officiels, tels qu'ils figurent dans le rapport de l'Office parlementaire français :

ÉlémentValeur
Part de la radioactivité relâchée5 à 10 %
Altitude du nuageenviron 2 600 mètres
Contamination significativejusqu'à environ 150 kilomètres
Personnes exposées à plus de 50 mSvune centaine
Personnes ayant reçu environ 600 mSvneuf — aucune pathologie spécifique décelée lors du suivi
Personnes concernées par l'essaienviron 2 000
Nomades du Kel Torha240 personnes, jusqu'à 2,5 mSv

Et voici les doses cumulées des personnels, établies par la commission française de suivi (rapport de 2007) :

Seuil de dose reçueNombre de personnesDont au Sahara
plus de 50 mSv111102
plus de 5 mSv926581
plus de 1 mSvplus de 2 500—

Un fait que nous devons dire, parce qu'il est vrai : neuf des treize essais souterrains ont été totalement confinés. Béryl et Améthyste l'ont été partiellement ; Rubis et Jade ne l'ont pas été totalement (rapport AIEA 2005). Nous ne prétendrons pas que tout a fui : ce serait faux et immédiatement réfutable.

🔬 Le rapport de l'AIEA : ce qu'il dit vraiment — et ce qu'il ne dit pas

C'est le document le plus cité dans ce dossier, dans les deux camps. Il faut donc le lire précisément.

Ce qu'il est : une mission effectuée en Algérie du 18 au 26 novembre 1999, à la demande du gouvernement algérien. Trois sites visités, 76 mesures de débit de dose, 25 échantillons analysés en Autriche. Le rapport a été publié en 2005.

Sa conclusion : la dépollution des sites d'essais « n'est pas nécessaire » — à condition que les conditions économiques locales ne changent pas.

Et maintenant, ce que le rapport dit de lui-même. Voici ses propres mots :

« évaluation préliminaire » […] « un niveau d'échantillonnage limité et minimal » […] « les données de mesure fournies ici seraient inadéquates » […] « ce faible rapport entre le nombre d'échantillons et la surface totale […] restreint la validité générale des conclusions » […] « les estimations de dose […] sont hautement incertaines ».

Et surtout — c'est le point décisif du dossier — le rapport de l'AIEA ne contient AUCUNE donnée sanitaire. Pas une étude, pas un cas, pas un taux. Sur 71 pages, rien sur la santé des populations. Le document de référence sur les sites algériens n'a jamais évalué la santé de quiconque.

Deux aveux de dépendance à la France figurent également dans le rapport :

« La mission a pu accomplir plus que prévu en conséquence des informations détaillées fournies par la France » ; « la contribution de l'expert français au sein de l'équipe […] a été inestimable ».

Et un dernier élément, qui date d'avant : en 2000, la compilation scientifique de référence des Nations unies écrivait noir sur blanc : « Il n'existe aucune information sur les expositions locales à la suite de ces essais. »

🧬 La santé : ce qui est établi, ce qui est probable, ce qui est contesté

C'est ici que nous devons être les plus honnêtes, parce que c'est ici que le débat est le plus passionnel — et le plus mal documenté.

CE QUI EST ÉTABLI

  • Les doses individuelles documentées, telles que listées ci-dessus.
  • Une contamination résiduelle encore mesurable en 1999 sur les points zéro de Gerboise bleue et Gerboise blanche à Reggane, et dans les laves du tunnel E2 à In Ekker (césium 137, strontium 90, plutonium).
  • La position officielle française : c'est le rapport de la commission de suivi (CSSEN) du 3 juillet 2007 qui conclut qu'« aucun risque nouveau de cancers radio-induits n'a été mis en évidence ». À noter : il n'existe aucun rapport de l'IRSN sur les sites algériens.

CE QUI EST PROBABLE

  • Un lien jugé « vraisemblable » dans 6 cas sur 15 par des expertises judiciaires de l'Inserm, commandées par une juge d'instruction française, rendues en 2009-2010 et révélées en juillet 2012. Précision capitale : ces expertises portaient sur des vétérans français, Algérie et Polynésie confondues — pas sur des civils algériens. L'expert reconnaît lui-même : « on ne pourra jamais affirmer avec certitude telle ou telle causalité », et « il reste des informations classées secret-défense ».
  • Les registres de cancer locaux. Le registre d'Adrar a enregistré 183 nouveaux cas en 2019, 181 en 2018, 163 en 2017, 102 en 2016. Attention : ces données sont qualifiées de « préliminaires » et « provisoires » par leur propre coordinateur. À Tamanrasset, un médecin a rapporté 355 cas sur quatre ans (2021) — source unique, non comparée.

CE QUI EST CONTESTÉ

  • L'impact sanitaire lui-même. Il n'existe aucune étude épidémiologique à comité de lecture sur les cancers dans les zones d'essais. Nous avons documenté douze recherches sur les bases scientifiques internationales : aucun résultat. Et un cancérologue algérien de premier plan, chef de radiothérapie au Centre Pierre et Marie Curie d'Alger, le dit publiquement : « il est difficile de prouver scientifiquement le rapport des cancers enregistrés à la radioactivité induite ».
  • Les malformations congénitales : affirmées depuis 2011, jamais recensées.
  • Les aquifères : mesurés en 1999 sous les limites de détection, jamais remesurés depuis.

Le vide documentaire est ici le sujet. Ce n'est ni la France ni les associations qui ont produit une étude : personne ne l'a fait. Et c'est précisément ce que l'Algérie demande.

⚖️ Le dispositif d'indemnisation : 73 demandes, une acceptée

Voici les chiffres les plus parlants de tout ce dossier. Ils sont officiels, ils viennent du Comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires lui-même, et ils se passent de commentaire.

Depuis 2010, jusqu'à fin 2025Total, tous paysDont résidents en Algérie
Demandes enregistrées4 45573
Acceptées par le Comité—1
Acceptées par décision de justice—1

Formulation exacte, que nous assumons mot pour mot : depuis 2010 et jusqu'à la fin de l'année 2025, le Comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires a enregistré 73 demandes de personnes résidant en Algérie. Il en a accepté une. Une seconde a été obtenue par décision de justice.

Une précision obligatoire, sans laquelle le chiffre serait trompeur : le Comité compte par pays de résidence, et non par nationalité. Un Algérien résidant en France est donc compté comme « métropolitain ». C'est pourquoi les chiffres officiels et ceux des associations algériennes divergent — et c'est pourquoi nous donnons la règle de comptage en même temps que le chiffre.

Pour situer l'échelle : entre 2010 et 2025, le dispositif a versé 102 408 063 euros à 1 492 victimes, tous pays et tous sites confondus, soit une moyenne de 69 490 euros. Le Comité ne publie pas la ventilation de ces montants par pays : toute affirmation du type « la France a versé telle somme aux victimes algériennes » est donc invérifiable, et nous ne la ferons pas.

Pourquoi si peu d'acceptations ? Il faut connaître l'histoire du texte, parce qu'elle est édifiante.

  • La loi du 5 janvier 2010, dite loi Morin, a créé le dispositif. Mais elle exigeait que le risque attribuable à l'exposition soit « négligeable » — c'est-à-dire une probabilité de 1 %. Résultat : entre 2010 et mars 2015, sur 862 décisions, 17 accords seulement, soit 2 %.
  • Le critère du « risque négligeable » a été supprimé par la loi du 20 mars 2017. Résultat : entre 2015 et 2024, sur 2 315 décisions, 959 accords, soit 41 %.
  • Un seuil de 1 millisievert a ensuite été introduit — d'abord par une délibération du Comité lui-même, le 14 mai 2018, décrite par l'Assemblée nationale comme prise « en allant au-delà de ses prérogatives et de la loi Morin elle-même ». Cinq des huit membres du collège du Comité ont démissionné à cette occasion. La loi n'est intervenue qu'ensuite, en décembre 2018.

Une chose que le droit français ne fait PAS, et qu'il faut comprendre : le dispositif d'indemnisation ne reconnaît aucune responsabilité. Le Conseil d'État l'a écrit très clairement dans un avis du 17 octobre 2016 : ce régime n'a pas pour objet de reconnaître que l'État « aurait la qualité d'auteur responsable ou de tiers responsable des dommages ». C'est un régime de solidarité nationale, pas de responsabilité.

En revanche — et c'est un point que les intéressés ignorent souvent — il n'appartient PAS au demandeur de prouver le lien de causalité. Le Conseil d'État, dans un avis du 28 juin 2017, précise que la présomption ne peut être renversée que si l'administration établit que la maladie « résulte exclusivement d'une cause étrangère » à l'exposition. La charge de la preuve pèse sur l'administration, pas sur la victime.

Deux décisions de justice opposées, et elles concernent des Algériens :

Une victoire. La cour administrative d'appel de Paris, le 27 décembre 2017, a donné raison à la veuve d'un Algérien né en 1926, mort d'un cancer du poumon en 2001, qui avait été « recruté localement par la direction des travaux spéciaux du génie de Reggane » et avait travaillé comme plombier au centre saharien des expérimentations militaires entre juin 1959 et août 1961. La motivation des juges mérite d'être citée : les essais « ont localement hautement contaminé le sable ».

Une défaite. Le Conseil d'État, le 3 février 2021, a rejeté la demande d'un homme affecté à In Amguel, en Algérie, du 1<sup>er</sup> juin 1962 au 30 avril 1966 : sa surveillance dosimétrique a été jugée suffisante, tous les résultats étant inférieurs à 1 millisievert.

🇺🇳 Ce que la France a reconnu devant l'ONU — et ce qu'elle n'a pas dit

C'est l'élément le plus fort de tout ce dossier. Il est officiel, il est vérifiable, et il n'est pas polémique.

En 2023, lors de l'Examen périodique universel de la France devant le Conseil des droits de l'homme des Nations unies, plusieurs recommandations ont été déposées sur les victimes des essais nucléaires français. Notamment :

  • la recommandation n° 45.222, formulée par l'Algérie : « Garantir l'accès à la justice et des réparations appropriées à toutes les victimes des essais nucléaires français » ;
  • la recommandation n° 45.220, formulée par les Îles Marshall, visant expressément les victimes « y compris en Afrique du Nord » ;
  • la recommandation n° 45.221, formulée par le Panama.

La réponse de la France, dans le document officiel, est celle-ci : « La France accepte cette recommandation. »

Et voici la limite, qu'il faut publier en même temps, parce qu'elle est décisive : la justification de fond présentée par la France ne parle que de la Polynésie française. Dans toute l'annexe de réponse française, le mot « Algérie » n'apparaît qu'une seule fois, et hors sujet.

Autrement dit : la France a formellement accepté, devant les Nations unies, une recommandation portant sur toutes les victimes des essais nucléaires français — y compris celles d'Afrique du Nord — tout en ne justifiant son action que pour la Polynésie.

Trois autres éléments institutionnels, que nous donnons pour être complets :

  • En septembre 2024, des procédures spéciales de l'ONU ont adressé une communication à la France et une à l'Algérie, évoquant 12 000 victimes alléguées. Formule à citer telle quelle : les rapporteurs écrivent « sans vouloir préjuger de l'exactitude de ces allégations ». Ce n'est pas une constatation : c'est une transmission d'allégations. Aucune réponse des deux États n'est enregistrée à ce jour.
  • En 2015, le Comité des droits de l'homme de l'ONU s'était déclaré « préoccupé par le taux de rejet de 98,3 % au 1<sup>er</sup> mars 2015 des dossiers déposés auprès du Comité d'indemnisation ». Le Comité ne nomme pas l'Algérie : il parle du dispositif français dans son ensemble.
  • Et, à l'inverse de ce qu'on lit souvent : en 1959, avant même le premier essai, l'Assemblée générale de l'ONU avait adopté une résolution qui « exprime sa grave préoccupation devant l'intention du Gouvernement français de procéder à des essais nucléaires ; demande à la France de s'abstenir de tels essais ». Ces résolutions n'étaient pas contraignantes — et c'est exactement ce qu'il faut écrire : la communauté internationale avait demandé à la France d'y renoncer, sans avoir les moyens de l'y contraindre.

🚫 Quatre choses que nous n'écrirons pas — et pourquoi

Nous préférons nous interdire nous-mêmes ces quatre affirmations plutôt que de les voir démolir par d'autres. Chacune est fausse, et chacune circule.

Premièrement : « la France a violé le traité de Moscou ». Faux, pour deux raisons. Le traité interdisant les essais dans l'atmosphère, dans l'espace et sous l'eau date du 5 août 1963 — postérieur aux essais de Reggane. Et surtout : la France n'y était pas partie. Nous avons vérifié le registre du dépositaire des Nations unies, qui recense 395 actes pour ce traité : le mot « France » n'y apparaît pas une seule fois. En revanche, le registre porte : « Algérie — Signature — 14 août 1963 » — l'Algérie l'a signé et ne l'a jamais ratifié.

Deuxièmement : « la France a reconnu sa responsabilité ». Faux, et c'est le Conseil d'État français lui-même qui le dit (avis du 17 octobre 2016, cité plus haut).

Troisièmement : « 150 000 victimes algériennes ». Ce chiffre est réel mais détourné. Dans tous les documents officiels où il apparaît — l'étude d'impact de la loi de 2010, un dépêche de l'AFP de 2012, le rapport de l'Assemblée nationale de 2026 — il désigne la population potentiellement exposée, tous sites confondus, Sahara ET Polynésie, militaires et civils compris. Ce n'est jamais un nombre de victimes algériennes. Nous ne l'emploierons pas dans ce sens.

Quatrièmement : « aucun organe de l'ONU ne s'est jamais prononcé ». Faux également, comme le montre la section précédente : résolution de 1959, observation du Comité des droits de l'homme en 2015, recommandation acceptée par la France en 2023, communications de 2024. La vérité est plus intéressante que l'exagération : l'ONU s'est prononcée plusieurs fois — et l'Algérie n'y a jamais été nommée par la France.

🗄️ Les archives : un droit nouveau que peu de gens connaissent

L'Algérie réclame trois choses, et elles sont constantes depuis quinze ans : la reconnaissance, la décontamination, et les cartes — c'est-à-dire la localisation exacte des sites d'essais et des déchets enfouis.

Les demandes algériennes, dans l'ordre chronologique :

  • 9 juin 2009 — Mourad Medelci, ministre des Affaires étrangères : cartographie complète et nettoyage, « et de ne point circonscrire le problème à une simple question d'indemnisations ». C'est la demande de cartographie la plus ancienne documentée, et elle est antérieure à la loi française de 2010.
  • 11 février 2011 — Farouk Ksentini, président de la commission nationale consultative : il parle de « crime contre l'humanité » et demande que la France « demande des excuses » et indemnise les victimes.
  • 30 décembre 2022 — le président Tebboune : que la France « nettoie les sites » de ces essais, « vers Reggane et Tamanrasset, où la pollution est énorme ».
  • 29 décembre 2024 — le président Tebboune, devant les deux chambres du Parlement : « venez nettoyer les zones contaminées. Ne nous donnez pas d'argent. Je n'ai pas besoin de votre argent. »
  • Février 2025 — la revue de l'armée algérienne formule les trois demandes consolidées : reconnaissance, décontamination, et remise des archives ET de la localisation des sites d'enfouissement des déchets.
  • Fin avril 2026 — devant la conférence d'examen du Traité de non-prolifération, à New York, l'ambassadeur Amar Bendjama pose publiquement trois questions restées sans réponse, dont celle-ci : « Pourquoi la France n'a-t-elle toujours pas fourni à l'Algérie les cartes indiquant l'emplacement exact des sites d'essais nucléaires et permettant de localiser les déchets enfouis ? »

Ce que cela signifie juridiquement, et c'est important : ce que l'Algérie demande n'est pas de l'argent. Dans le vocabulaire du droit international, sa demande relève de la restitution — la décontamination, les cartes — et de la satisfaction — la reconnaissance. Pas de la compensation. C'est pourquoi les 102 millions d'euros versés par le dispositif français ne répondent pas à la demande algérienne : ils indemnisent des individus, ils ne décontaminent rien et ils ne reconnaissent rien.

Et voici un levier que presque personne ne connaît. Par deux décisions du 2 juillet 2021, le Conseil d'État français a jugé que « les archives ayant fait l'objet d'une classification […] sont communicables de plein droit à l'expiration des délais de 50 ou 100 ans […] alors même qu'elles n'auraient pas été déclassifiées ». Autrement dit : depuis 2021, le secret-défense ne fait plus obstacle, à lui seul, à la communication des archives de plus de cinquante ans. Ce délai est écoulé pour la totalité des essais algériens, qui se sont achevés en 1966.

Une exception demeure, et elle vise précisément la demande algérienne : restent incommunicables sans limitation de durée les documents pouvant permettre « la conception, fabrication, utilisation ou localisation d'armes de destruction massive ». La localisation est expressément protégée. Voilà, en une phrase de droit, pourquoi les cartes ne viennent pas.

Où sont les documents ? Ils existent, et ils sont cotés. Le Service historique de la Défense conserve deux séries spécifiquement consacrées au Sahara :

  • « EXPÉRIMENTATIONS NUCLÉAIRES AU SAHARA » — cotes GR/13/R/17 à GR/13/R/33, période 1957-1966 ;
  • « EXPÉRIMENTATIONS NUCLÉAIRES de 1960 à 1966 » — cotes GR/13/R/34 à GR/13/R/122, période 1957-1966.

Nous les publions parce qu'un lecteur algérien a le droit de savoir que ces cotes existent. Cela ne garantit évidemment pas qu'il obtiendra communication.

Deux constats, enfin, qui disent beaucoup :

  • Les chiffres d'ouverture d'archives que l'on cite partout — 840 cartons analysés, 398 librement communicables, 98 000 documents — concernent la POLYNÉSIE. Il n'existe aucun équivalent chiffré pour l'Algérie. Et, comme l'a déclaré le directeur des Archives nationales devant une commission parlementaire le 28 janvier 2025 : « le CEA n'a jamais versé d'archives aux Archives nationales » — le Commissariat à l'énergie atomique conserve tout lui-même.
  • La commission d'ouverture des archives installée le 5 octobre 2021 porte, dans son intitulé même, exclusivement sur la Polynésie française. Il n'existe aucun équivalent pour l'Algérie.

🤐 Les excuses : la réponse est claire, et elle est négative

Nous avons cherché. Voici ce que nous avons trouvé.

Excuses officielles françaises envers l'Algérie pour les essais nucléaires : aucune. Regrets officiels envers l'Algérie : aucun.

Ce qui existe, c'est le discours prononcé par le président Macron à Papeete, le 28 juillet 2021. Nous avons compté les mots sur la transcription officielle de l'Élysée, texte dédoublonné — car la page contient le discours deux fois :

Mot recherchéNombre d'occurrences
« dette »6 — toujours à l'égard de la Polynésie française
« excuses »0
« regrets »0
« pardon »0
« Algérie »1 — la même phrase que « sol algérien », c'est-à-dire comme lieu, pas comme destinataire

Et la commission d'enquête de l'Assemblée nationale de juin 2025 a formulé quarante-cinq recommandations. Aucune n'est spécifiquement consacrée à l'Algérie — ni à Reggane, ni à In Ekker, ni à la cartographie des sites algériens, ni à leur décontamination, ni à leurs archives. La recommandation visant à supprimer le seuil du millisievert est explicitement bornée « en Polynésie française ».

Des parlementaires français le déplorent eux-mêmes. Au Sénat, le 28 mai 2026, un sénateur a déclaré : « Nous demandons donc tout simplement que ce qui a été rendu possible pour la Polynésie le soit pour l'Algérie. » Et le même jour, deux dispositions du texte en discussion ont été retirées ou rejetées : celle qui centralisait les archives, et celle qui prévoyait un rapport au Parlement sur « une cartographie des fonds d'archives connus » relatifs à l'Algérie. La seule disposition proprement algérienne du projet de loi a été rejetée par le Sénat.

⚠️ Une contradiction que nous ne pouvons pas trancher — et nous le disons

Deux sources officielles françaises se contredisent sur le volume d'archives traité, et nous ne pouvons pas les réconcilier :

  • le Service historique de la Défense parle de 840 cartons analysés, dont 398 librement communicables — soit environ 98 000 documents — et 194 documents incommunicables ;
  • le ministre des Armées de l'époque, en audition, a parlé de « 173 000 documents » traités sur « 900 cartons ».

Les deux séries ne sont pas réconciliées dans le rapport parlementaire. Nous donnons les deux, sans les fusionner. Et rappelons-le : aucune des deux ne porte spécifiquement sur l'Algérie.

🎯 Ce que ce dossier démontre — et ce que nous demandons

Nous n'avons pas écrit cet article pour accuser. Nous l'avons écrit pour établir.

Ce que les documents établissent :

1. Dix-sept essais, dont onze après l'indépendance, le dernier le 16 février 1966 — c'est l'Assemblée nationale française qui le dit.

2. Le rapport de référence sur les sites, celui de l'AIEA, ne contient aucune donnée sanitaire, se qualifie lui-même de préliminaire et reconnaît que son échantillonnage « limite et minimal » restreint la validité de ses conclusions.

3. Aucune étude épidémiologique à comité de lecture n'existe sur les cancers dans les zones d'essais — et un cancérologue algérien de premier plan le dit publiquement.

4. Sur 73 demandes déposées depuis 2010 par des personnes résidant en Algérie, une a été acceptée.

5. La France a formellement accepté devant l'ONU une recommandation algérienne sur les victimes des essais nucléaires — tout en ne justifiant son action que pour la Polynésie.

6. Les archives algériennes existent et sont cotées, le délai de communicabilité est écoulé — mais la « localisation » des sites reste protégée sans limitation de durée. Voilà, en droit, la réponse à la question que l'Algérie pose depuis 2009.

Ce que nous demandons, et nous le demandons sans injure :

Que les cartes soient remises. Ce n'est pas une demande de réparation : c'est une demande de bon sens sanitaire. Un pays ne peut pas protéger sa population d'un risque qu'on refuse de lui localiser.

Qu'un inventaire algérien soit réalisé. Il n'existe aucun recensement officiel des travailleurs algériens ayant travaillé sur ces sites, et aucun chiffre officiel algérien du nombre de victimes. La première étape n'est pas l'indemnisation, c'est le recensement. C'est d'ailleurs la seule chose que l'Algérie peut faire seule — et rien ne l'empêche.

Qu'une étude épidémiologique soit financée. Nous écrivons ce dossier depuis Alger, et nous constatons ceci : tant que personne, ni en France ni en Algérie, n'aura produit d'étude à comité de lecture sur ces zones, le débat restera un échange d'affirmations. Le vide profite à celui qui ne veut rien faire.

Et une chose que nous disons à notre propre camp : les chiffres exagérés — les 150 000 victimes, les 30 000 morts, les retombées sur 3 000 kilomètres — nous coûtent plus qu'ils ne nous servent. Ils permettent à nos contradicteurs de disqualifier l'ensemble du dossier en corrigeant une ligne. La vérité de Reggane est suffisamment lourde pour n'avoir besoin d'aucune aide.

🏛️ Aux décideurs : les six décisions que ce dossier rend possibles

Ce dossier est le plus lourd que nous ayons publié, et c'est aussi celui où l'Algérie a le plus de leviers entre ses propres mains. Notre correspondante l'a écrit depuis Alger, après avoir lu les rapports parlementaires français ligne à ligne.

Nous ne demandons pas qu'on nous écoute. Nous demandons qu'on décide. Et il faut le dire nettement : quatre des six décisions ci-dessous ne dépendent d'aucune autorisation étrangère.

Décision à prendreQui doit déciderCe que le terrain constate aujourd'hui
1. Réaliser l'inventaire national des travailleurs algériens et des populations exposées à Reggane, In Ekker, In Amguel, In Salah et Tamanrassetministère de la Santé · ministère des Moudjahidine · wilayas d'Adrar et de TamanrassetIl n'existe aucun recensement officiel des travailleurs algériens de ces sites. C'est la première étape — et elle ne dépend de personne d'autre
2. Financer une étude épidémiologique indépendante sur les zones d'essaisministère de la Santé · universités et centres de rechercheAucune étude à comité de lecture n'existe sur les cancers dans ces zones. Le vide profite à celui qui ne veut rien faire
3. Doter les wilayas concernées de registres du cancer fonctionnelsministère de la Santé · observatoires régionauxLes données d'Adrar sont qualifiées de « préliminaires » par leurs propres responsables. Une étude scientifique documente par ailleurs une sous-estimation d'environ 60 % des registres algériens (registre d'Oran, 2023)
4. Créer une commission nationale de suivi des sites, avec publication annuellePrésidence · Premier ministreUn dispositif aurait été créé par décret en 2021, mais il est inconnu du public et nous n'avons pas pu le vérifier. Une commission qui ne publie rien n'existe pas
5. Publier les rapports que l'Algérie a déjà transmis aux instances internationales (AIEA, conférence d'examen du TNP)ministère des Affaires étrangèresCes documents existent et sont officiels. Le public algérien ne les connaît pas. Les publier ne coûte rien et change tout
6. Inscrire la demande de cartographie dans une enceinte multilatérale et la documenter publiquementministère des Affaires étrangèresLa demande de cartes de Reggane et d'In Ekker a été formulée pour la première fois en juin 2009 par Mourad Medelci. Dix-sept ans plus tard, elle n'a jamais été satisfaite

Une chose que nous disons à notre propre camp, et nous l'assumons. Nous avons écarté de ce dossier les chiffres qui nous avantageaient : les « 150 000 victimes algériennes », les « 30 000 morts », les retombées « sur 3 000 kilomètres ». Ils sont faux, et ils nous coûtent plus qu'ils ne nous servent — ils permettent à nos contradicteurs de disqualifier l'ensemble du dossier en corrigeant une ligne. La vérité de Reggane est assez lourde pour n'avoir besoin d'aucune aide.

Le délai, maintenant. L'inventaire et la publication des rapports déjà transmis peuvent commencer immédiatement. L'étude épidémiologique demande un budget et trois à cinq ans. Mais un pays qui n'a pas recensé ses propres travailleurs exposés, dix-sept ans après avoir demandé des cartes, ne peut pas reprocher aux autres de ne rien lui donner.

📚 Toutes les sources — pour que chacun vérifie

Nous ne demandons à personne de nous croire.

Textes et rapports institutionnels — Agence internationale de l'énergie atomique, mission de novembre 1999, rapport publié en 2005 (texte intégral consulté via l'archive du lien officiel, aujourd'hui hors service) ; UNSCEAR, rapport 2000, annexe C, et rapport 2024, annexe B ; Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques, rapport Bataille-Revol, Assemblée nationale n° 3571 et Sénat n° 207, 2001-2002 ; Sénat, rapport n° 18, 2009-2010 (étude d'impact de la loi Morin) ; Assemblée nationale, rapport n° 1558 du 10 juin 2025 (commission d'enquête) et rapport n° 2364 du 21 janvier 2026 ; Sénat, séance du 28 mai 2026 ; Comité d'indemnisation des victimes des essais nucléaires, rapports d'activité 2024 et 2025 ; commission de suivi des conséquences des essais nucléaires, rapport du 3 juillet 2007.

Droit — loi n° 2010-2 du 5 janvier 2010 ; décret n° 2014-1049 du 15 septembre 2014 ; Conseil d'État, avis n° 400375 du 17 octobre 2016 et avis n° 409777 du 28 juin 2017 ; Conseil d'État, 2 juillet 2021, n° 444865 et 448763 ; cour administrative d'appel de Paris, 27 décembre 2017, n° 17PA00415 ; Conseil d'État, 3 février 2021, n° 439640 ; Conseil d'État, 24 février 2022, n° 453671.

Déclarations et documents internationaux — Assemblée générale des Nations unies, résolutions A/RES/1379 (XIV) et A/RES/1402 (XIV) du 20 novembre 1959 ; Examen périodique universel de la France, 2023, rapport du Groupe de travail A/HRC/54/5, recommandations 45.220, 45.221 et 45.222 ; communications des procédures spéciales AL FRA 6/2024 et JAL DZA 2/2024 du 13 septembre 2024 ; Comité des droits de l'homme, observations finales CCPR/C/FRA/CO/5, 2015, § 21 ; déclarations algériennes à la Conférence générale de l'AIEA de septembre 2025 et à la conférence d'examen du Traité de non-prolifération, fin avril 2026 ; Élysée, discours de Papeete du 28 juillet 2021.

Archives — Service historique de la Défense, instruments de recherche, séries GR/13/R/17 à GR/13/R/33 et GR/13/R/34 à GR/13/R/122 ; Commission consultative du secret de la défense nationale, avis n° 2013-07 du 21 mars 2013 ; auditions du 28 janvier 2025.

Note de méthode finale. Nous avons écarté de cet article les chiffres suivants, après vérification : les valeurs de puissance non institutionnelles ; le « 1 739 dossiers algériens » (le lien source est mort, le chiffre officiel est 73) ; les « 57 essais » (17 essais nucléaires plus 40 expériences complémentaires, qu'il ne faut pas additionner) ; les coefficients théoriques de mortalité que certains présentent comme des estimations pour l'Algérie, alors qu'ils sont calculés pour un million de personnes exposées à 10 millisieverts ; et l'affirmation selon laquelle l'AIEA aurait « enregistré des niveaux élevés de radioactivité persistants » — le rapport dit l'inverse, sauf sur trois points précis, que nous avons mentionnés.