Ceuta : l'Europe paie 500 millions au Maroc pour fermer une frontière que ses gendarmes ouvrent
Lucía Ortega — Madrid, Espagne — 24 septembre 2026
Cinquante mille personnes ont franchi la frontière de Ceuta les 30 et 31 juillet 2026. L'Union européenne avait approuvé cinq cents millions d'euros pour que cela n'arrive pas. Et un rapport de la police espagnole, remis à une juge, établit que les gendarmes marocains ont indiqué aux migrants par où nager.
Il faut lire ce rapport. Il n'a pas été écrit par un opposant marocain, ni par Alger, ni par un réseau social. Il a été écrit par la Comisaría General de Extranjería y Fronteras — la direction espagnole des frontières — et il a été révélé par le quotidien ABC le 3 septembre 2026. Ses mots, en espagnol, sont ceux-ci :
« Total permisividad, indicaciones de por dónde nadar y escasa presencia policial. »
Permissivité totale. Indications sur l'endroit où nager. Présence policière réduite.
Ce n'est pas une impression. C'est une qualification administrative, portée par des fonctionnaires qui engagent leur signature.
Ce que le rapport établit
Les enquêteurs ont interrogé les migrants entrés à Ceuta. Le rapport note qu'ils racontent « de façon pratiquement unanime » — presque tous — que les effectifs de police marocains « non seulement restaient passifs devant les tentatives d'entrée, mais leur indiquaient de passer par l'eau, dans la zone de l'Espigón de El Tarajal, et non par les autres accès ».
Le rapport va plus loin, et c'est ici qu'il devient accablant. La police espagnole écrit avoir détecté :
- des effectifs en uniforme des forces de sécurité marocaines donnant des indications aux migrants pour accéder en Espagne ;
- ces mêmes effectifs gérant le flux de personnes vers des zones d'accès prédéterminées ;
- et, fait plus grave encore, des personnes en civil donnant des instructions aux forces de sécurité marocaines elles-mêmes.
Ces images existent. Le rapport précise qu'elles ont été versées au dossier de la juge.
Et les images satellites du 30 juillet — la police les a consultées — ne montrent aucun déploiement policier ou militaire aux accès des plages, ni sur l'Espigón, ni sur les routes et les ronds-points qui vont de Castillejos à El Tarajal. Le dispositif est concentré exclusivement à l'entrée du poste-frontière.
Autrement dit : la frontière était gardée là où l'on ne passe pas, et ouverte là où l'on passe.
Le rapport relève enfin que la date du 30 juillet n'est pas neutre : c'est le jour de la Fête du Trône, avec le roi du Maroc, tout l'appareil d'État et une présence internationale réunie à proximité immédiate de Ceuta. La police espagnole qualifie cela de consentement tacite.
L'argent
Voici maintenant la partie que l'on ne raconte jamais.
Le Parlement européen a voulu savoir combien d'argent partait de Bruxelles vers Rabat pour le contrôle migratoire. La réponse n'a jamais fait l'objet d'un communiqué de la Commission européenne. Elle est venue d'une réponse écrite de Ylva Johansson, alors commissaire européenne aux Affaires intérieures, en mars 2023, à une question d'un eurodéputé belge. Sa phrase, citée par le quotidien espagnol Público :
« La Commission a annoncé un paquet d'aide indicatif de 500 millions d'euros pour le Maroc dans le domaine de la migration, pour la période 2021-2027. »
Cinq cents millions d'euros. Sur sept ans. Pour surveiller une frontière.
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Ce que l'Europe a versé au Maroc pour le contrôle migratoire (sources officielles)
!Contrôle migratoire Maroc 2021-2027 (réponse Johansson, mars 2023) | 500 | M€
Déjà engagé pour la migration 2021-2024 (Commission) | 222 | M€
Appui budgétaire à la stratégie migratoire marocaine | 160 | M€
Enveloppe Maroc 2026, décision du 29/07/2026 | 148 | M€
Matériel livré via la FIIAPP 2019-2025 (El Debate) | 45,1 | M€
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Et ce n'est qu'une ligne budgétaire. S'y ajoutent les 1,15 milliard d'euros d'aide bilatérale du NDICI-GE pour 2021-2025, les 1,4 milliard de 2014-2020, les 624 millions de programmes annoncés en 2023 — dont 152 millions d'appui budgétaire en matière migratoire — et la nouvelle enveloppe régionale de 675 millions d'euros pour la migration en Afrique du Nord sur 2025-2027, qui comprend explicitement 140 millions pour « la gouvernance et la gestion migratoires, y compris la sécurité, les frontières et la lutte contre les trafics ».
La Commission européenne l'écrit elle-même, noir sur blanc, dans sa fiche officielle sur le Maroc : le royaume est « le premier bénéficiaire de la coopération technique et financière de l'UE dans la région du voisinage, à l'exception de la Palestine ».
Le 3 septembre 2026, en pleine crise de Sebta, le porte-parole de la Commission pour les affaires intérieures, Markus Lammert, a confirmé la poursuite des financements jusqu'en 2027 et qualifié le Maroc de « partenaire stratégique ». Aucune suspension. Aucune révision. La veille de la publication du rapport de police.
Les camions « habilités au transport de troupes »
Il y a un deuxième dossier, et il est plus gênant encore pour Madrid que pour Rabat.
Le 3 septembre 2026, le quotidien espagnol El Debate a publié le détail des contrats passés par la FIIAPP — une fondation publique espagnole — pour le compte du ministère des Affaires étrangères. Le journal dit avoir eu accès à la liste des marchés attribués au Maroc.
Le total : 45,1 millions d'euros entre 2019 et 2025, payés sur des fonds européens affectés à l'Espagne pour les politiques de gestion migratoire. Ce que ces contrats ont livré :
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Ce que l'Espagne a livré au Maroc via la FIIAPP, sur fonds européens (El Debate, 03/09/2026)
Véhicules tout-terrain et spéciaux | 399 | unités
Caméras et viseurs thermiques et nocturnes | 669 | unités
Trépieds de soutien pour le matériel optique | 281 | unités
Camions, dont certains « habilités au transport de troupes » | 41 | unités
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« Habilitados para el transporte de tropas ». L'expression ne vient pas d'un tract. Elle figure dans le cahier des charges lui-même, celui du marché public attribué par la fondation. Dix-huit camions 4x4 à plateforme, pour 2 209 254,30 euros.
Et le rythme de ces livraisons raconte une histoire à lui seul. 39,1 millions d'euros sur les seules années 2019 et 2020, puis 5,9 millions seulement sur les cinq années et demie suivantes — et le matériel change de nature : ambulances, camions frigorifiques, buggies.
Le paquet de 2019-2020, détaille El Debate : 350 véhicules 4x4, 36 camions, plusieurs de transport de troupes, des citernes de carburant et d'eau, et 188 systèmes de vision thermique et nocturne pour opérer de nuit. Des sources du secteur logistique-militaire interrogées par le journal estiment que ce volume correspond à l'équipement de mobilité et de surveillance d'une unité de la taille d'une brigade, soit environ 6 000 hommes.
Et une précision qui devrait faire réfléchir à Alger : « Seul le Maroc a reçu de la FIIAPP, et sur fonds européens, un paquet de cette nature militaire. » Ni l'Algérie, ni la Tunisie, ni le Sénégal — pourtant pays d'origine ou de transit des mêmes flux — n'ont reçu de véhicules 4x4 ni de camions de transport de troupes. À l'Algérie, la FIIAPP a apporté de la sécurité routière avec la Direction générale du trafic, de l'innovation industrielle avec la France et la Finlande, et de la sécurité aérienne. À la Tunisie, de la gestion hospitalière. Au Sénégal, des équipes de sécurité contre le trafic d'êtres humains.
À l'Algérie, on a appris à gérer les routes. Au Maroc, on a livré de quoi déplacer une brigade.
Le résultat, en chiffres officiels
Le contrôle migratoire que l'Europe finance a produit ceci, selon les données du ministère espagnol de l'Intérieur, citées par Público :
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Entrées irrégulières à Ceuta — données officielles espagnoles (Público)
!2025 — dernière année complète | 3 323 | personnes
2021 — année de référence | 753 | personnes
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Multiplié par cinq. Et si l'on additionne Ceuta et Melilla : 1 845 personnes en 2021, 3 850 en 2025. Sans compter celles qui ont franchi les concertinas — les lames anti-escalade — et ne sont donc pas comptabilisées.
Bruxelles a voté, et n'a rien coupé
Le 17 septembre 2026, le Parlement européen a adopté une résolution sur la crise de Sebta : 339 voix pour, 225 contre, 16 abstentions.
Le texte ne suspend pas l'accord d'association entre l'Union européenne et le Maroc. Il ne prend aucune sanction économique. Il ne coupe aucun financement. La demande de suspendre immédiatement toute l'aide à Rabat, portée par l'amendement du parti espagnol Vox, n'est pas passée.
Le Parlement se contente d'appeler l'Espagne et le Maroc à renforcer leur coopération pour le retour et la réadmission des migrants, et de conditionner — en principe — certains avantages économiques à l'efficacité de cette coopération.
Traduction : l'Europe a constaté l'échec, et a décidé de payer encore.
La route, elle, ne change pas
Il reste un dernier élément, et il ferme le dossier.
Un rapport du Département espagnol de sécurité nationale, relayé par Hespress, décrit le trajet du haschich marocain : chargé au large de la côte atlantique du Maroc, transporté par mer jusqu'au Sénégal, en Guinée-Bissau et en Guinée, puis remonté par voie terrestre à travers le Sahel jusqu'en Libye, d'où il repart vers l'Europe ou le Moyen-Orient.
C'est exactement le corridor des migrants. Les réseaux, précise le rapport, pratiquent des « échanges entre cocaïne et haschich » — les mêmes navires, dans les deux sens. Plus de 600 vedettes rapides de type « go-fast » sont suspectées dans le seul détroit de Gibraltar. Les avions légers et les drones sont revenus.
La marchandise et les hommes empruntent la même route, sur les mêmes bateaux, avec les mêmes intermédiaires. Ce n'est pas une thèse. C'est un rapport officiel.
Ce que cela signifie
L'Union européenne verse 500 millions d'euros pour que le Maroc garde sa frontière. Un rapport de la police espagnole établit que, les 30 et 31 juillet 2026, les gendarmes marocains ont montré aux migrants par où nager, ont géré le flux vers les points de passage, et que des hommes en civil donnaient des ordres aux forces de sécurité. Des images ont été remises à une juge.
La Commission européenne a qualifié le Maroc de « partenaire stratégique » et maintenu les paiements.
Le Parlement européen a voté, et n'a rien coupé.
Et le nombre de personnes entrant irrégulièrement à Ceuta a été multiplié par cinq.
Il n'y a pas de commentaire à ajouter. Il suffit de mettre les chiffres côte à côte.
Sources : ABC, 03/09/2026 — « Total permisividad, indicaciones de por dónde nadar y escasa presencia policial » : el informe que señala a Marruecos · Público, 12/08/2026 — Marruecos se embolsa cientos de millones de la UE para controlar las fronteras mientras los cruces no paran de crecer desde 2021 · El Debate, 03/09/2026 — Exteriores ha dado a Marruecos 45,1 millones para «cooperación fronteriza» que se está usando de manera militar · Bladi.net, septembre 2026 — Après Sebta, Bruxelles ne coupe pas les 500 millions destinés au Maroc · Commission européenne, fiche officielle MOROCCO — Euro-Moroccan partnership for shared prosperity, mise à jour 11/2024 · Commission européenne, décision d'exécution C(2026) 5364 du 29/07/2026, publiée le 04/08/2026 · Parlement européen, résolution du 17/09/2026 (339/225/16) · Hespress, Spain reports over 600 suspected go-fast boats as Morocco hashish route reemerges, d'après le Département espagnol de sécurité nationale · Eurostat, populations 2025 · Conseil de l'Union européenne, document 13516/25 du 03/10/2025 (contributions des États membres, budget 2025).