Ce Maroc que la France a fait
Sarah Carter — New York, États-Unis — 2 octobre 2026
Un livre de 317 pages, publié à Paris en 1955, porte un titre qui n'a pas besoin d'être commenté : « Ce Maroc que nous avons fait ».
L'auteur, Jean d'Esme — de son vrai nom Jean d'Esmenard, vicomte, 1894-1966 — était journaliste, réalisateur et écrivain colonial. Son éditeur : Hachette. Sa préface est signée et datée : « Jean d'ESME. Septembre 1955. » Autrement dit, au moment précis où la France quittait le Maroc.
Ce n'est pas un pamphlet anticolonial. La notice du catalogue de la Bibliothèque nationale de France (ark:/12148/cb32082794w) le classe en histoire du Maroc. L'aperçu de l'exemplaire numérisé par la Hoover Institution le résume en une ligne : « Apologie de l'action française au Maroc. »
C'est précisément ce qui rend ce livre utile. Ce n'est pas nous qui parlons : c'est un partisan du Protectorat qui raconte, à chaud, ce que la France a fait.
Le 30 mars 1912, à midi
Le livre donne l'heure exacte. Page 18 :
« le 30 mars 1912, à midi, Sa Majesté Mouley-Hafid et M. Eugène Regnault apposent leur signature au bas du document grâce auquel la dynastie alaouite va conserver le trône marocain et le vieil empire chérifien, en pleine décrépitude, [trouver] le chemin de la grandeur et de la prospérité ! »
M. Eugène Regnault est le représentant de la France. Le livre précise comment le texte a été apporté, page 12 : Regnault quitte Tanger le 16 mars pour « le soumettre à Mouley-Hafid et le lui faire signer après en avoir arrêté définitivement les termes ».
Et sur l'état d'esprit du sultan, l'auteur ne se cache pas. Page 34, il écrit que Mouley-Hafid « n'avait cédé qu'à la contrainte ». Page 17, il note qu'à certains moments le sultan « parle d'abdiquer plutôt que de subir le joug des infidèles ».
Signé sous la contrainte. C'est l'auteur du livre qui l'écrit, pas un historien algérien.
Ce que la France a trouvé en arrivant
Page 257 :
« Jusqu'à la signature du traité de protectorat, l'empire chérifien n'avait jamais connu d'organisation financière. Il serait même plus exact de dire qu'il n'avait jamais imaginé qu'il pût en exister une. »
Et dans le petit glossaire que l'auteur place à la fin de son livre, page 311, on trouve ceci :
SIBA, dissidence.
Le « bled-es-siba », c'était le territoire que le pouvoir central ne contrôlait pas. Un auteur français de 1955 inscrit donc lui-même, dans son vocabulaire, que l'État marocain ne tenait pas son propre pays.
L'aveu principal, page 213
C'est la phrase à retenir. Jean d'Esme décrit le résultat de la conquête :
« …feront, de l'Atlantique à la frontière algérienne et de la Méditerranée à la Mauritanie, le grand empire chérifien unifié que nous connaissons et qu'aucun sultan n'avait jamais pu encore constituer de façon durable… »
Deux aveux dans une seule phrase.
Premier aveu : avant la France, aucun sultan n'avait réussi à unifier durablement le Maroc. Pas « aucun n'avait essayé » — aucun n'avait réussi.
Second aveu : cette unification s'arrête « à la frontière algérienne ». L'auteur situe lui-même la frontière, et il ne la conteste à aucun moment de ses 317 pages.
« Les vainqueurs et les vaincus »
Page 255, l'auteur raconte ce qui s'est passé après les combats :
« …les vainqueurs et les vaincus de la veille n'étaient plus, dès le lendemain du baroud, que les artisans sincères d'une même œuvre : la construction d'un Maroc moderne. »
Vainqueurs. Vaincus. Le rapport de force est assumé, par écrit, par un auteur favorable au Protectorat. Il n'y a pas de malentendu possible sur la manière dont le Maroc moderne a été bâti.
Et l'aveu le plus lourd
Page ii, dans la préface :
« …le nationalisme qu'il avait toujours ignoré ou repoussé et que nous lui avons inculqué — et qu'il retourne contre nous aujourd'hui. »
La France a enseigné le nationalisme marocain. Elle le dit elle-même, par la plume d'un de ses écrivains coloniaux, quatre jours avant de quitter le pays.
C'est une phrase qu'aucun éditorialiste algérien n'aurait pu écrire sans être accusé d'exagérer. Et c'est un auteur français, publié chez Hachette, qui l'a écrite.
Ce qu'il pense de sa propre œuvre
Son regard sur lui-même n'est pas plus tendre. Page 16 :
« Pour être devenus les sauveurs de ce Makhzen et n'avoir cessé d'être trahis et honnis par lui, nous passons, en effet, aux yeux de la masse marocaine, pour les complices intéressés de ses abus… »
Et page 279, sur les villes nouvelles construites par la France :
« D'énormes cités d'un modernisme parfait jaillirent ainsi du sol et champignon nèrent, harmonisant leur structure étrangère au décor et aux traditions architecturales marocaines. »
Structure étrangère. C'est lui qui le dit.
Le regard sur les Marocains
Le livre ne cache rien non plus de la manière dont un auteur colonial parlait des résistants. Il faut le lire tel quel, sans commentaire — le texte parle de lui-même.
Page 215, sur Moha-ou-Hammou, chef du bloc Zaïan, qui avait plus de soixante-dix ans :
« Le bloc Zaïan est toujours défendu par son vieux chef, Moha-ou-Hammou, notre irréductible adversaire. Malgré qu'il ait plus de soixante-dix ans et que la vie sur les flancs dénudés de la montagne où nous l'avons refoulé lui soit rude, il demeure le tenace et héroïque défenseur de sa… »
Notre irréductible adversaire. Où nous l'avons refoulé. Héroïque. Trois mots, et tout est dit.
Page 186, sur les combattants marocains :
« Sous le feu de nos fusils, de nos mitrailleuses, littéralement écrasés par nos obus, ils s'acharnent et se font tuer avec un extraordinaire héroïsme… »
Page 206, sur les soldats français :
« Un vent d'héroïsme souffle en France et nos gens sont nombreux, qui enragent derrière les poternes de la citadelle Zaïan, de ne pouvoir "prendre l'air"… »
Un « vent d'héroïsme » en France, pendant qu'on écrase les autres à l'obus. Ce n'est pas nous qui ironisons : c'est le livre.
Et page 217, sur les auxiliaires marocains engagés au service de la France :
« Quelques-uns s'engagent à notre service ; mokhazni ou goumiers, ces mercenaires… »
Une dernière phrase, page 22
À propos de l'acte arraché au sultan :
« Reprendre au bachadour l'acte de vente qu'il a imposé au sultan. — Imposé ? Mais oui, ça tout le monde… »
« L'acte de vente. » « Imposé au sultan. » « Ça tout le monde le sait. » C'est un dialogue du livre. L'auteur le rapporte sans le corriger.
Ce que ce livre prouve
Non pas que le Maroc n'existait pas. L'empire chérifien existait — avec ses sultans, ses dynasties, ses villes, son histoire. Dire le contraire serait faux, et ça ne nous intéresse pas.
Ce que le livre établit, c'est autre chose, et c'est plus grave :
Ce que la France a fait, c'est le Maroc unifié, administré, centralisé — l'État tel qu'il existe aujourd'hui. Un pays qui, avant elle, n'avait jamais connu d'organisation financière, dont le pouvoir ne tenait pas la moitié de son territoire, et qu'aucun sultan n'avait réussi à réunir durablement.
Et ce pays-là, la France l'a bâti sur une signature arrachée sous la contrainte, à Fès, le 30 mars 1912, à midi.
Elle l'a écrit. Elle l'a publié. Elle l'a vendu. Il ne reste plus qu'à le citer.