La France s'empoisonne au cadmium : 100 % de ses adultes contaminés — et le360.ma préfère insulter ceux qui le disent
Pieter Van der Meulen — Bruxelles, Belgique — 11 septembre 2026
Il y a une manière infaillible de savoir qu'un débat vous est défavorable : quand on ne discute plus les chiffres, mais les intentions de ceux qui les produisent.
Le 13 juin 2026, le360.ma (journal numérique marocain) publie une chronique signée Florence Kuntz. Son titre : « Cadmium : derrière les engrais phosphatés, les méthodes toxiques de la gauche radicale ». L'article n'est pas une réponse scientifique. C'est une mise en cause de personnes : « instrumentalisation des peurs », « exploitation de causes environnementales à des fins géopolitiques », « psy-cause collective ».
Alors faisons ce que cette chronique évite soigneusement de faire. Regardons les chiffres. Ils sont publics, ils sont français, ils sont européens — et ils sont accablants.
Ce que le360.ma admet lui-même
Commençons par ce que la chronique concède, parce que c'est déjà énorme. Elle écrit noir sur blanc que le cadmium est « un métal lourd classé cancérogène », que « les autorités sanitaires alertent depuis plusieurs années sur la surexposition d'une partie de la population française », et que l'alimentation représente, « chez les non-fumeurs, jusqu'à 98 % de l'imprégnation au cadmium ».
Elle rapporte aussi que l'Assemblée nationale a adopté le texte par 144 voix contre 22.
Voilà donc une chronique qui reconnaît qu'un métal cancérogène contamine les Français par l'alimentation, qu'une majorité écrasante de députés a voté pour réduire cette contamination, et qui consacre ses 1 500 mots à attaquer la gauche. Pas un chiffre contredit. Pas une étude opposée. Rien.
Ce que le360.ma omet : le rapport de l'ANSES
Passons maintenant à ce que la chronique ne dit pas.
L'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (ANSES), autosaisie sur le sujet, a publié son expertise le 25 mars 2026. Elle a été reprise officiellement par le Centre d'études et de prospective du ministère français de l'Agriculture. Voici ce qu'elle établit :
| Constat de l'ANSES | Chiffre |
|---|---|
| Adultes français imprégnés au cadmium | 100 % |
| Adultes dépassant le seuil au-delà duquel des effets néfastes sont attendus | 47,6 % |
| Bébés de 25 à 36 mois dépassant les valeurs plafonds | 100 % |
| Aliments dans lesquels du cadmium a été détecté | 89 % |
| Part de l'alimentation dans l'exposition des non-fumeurs | 98 % |
| Évolution de l'imprégnation des adultes en une décennie | +40 % |
Et la conclusion de l'agence, qu'il faut citer telle quelle : « Si les niveaux d'expositions actuels se maintiennent et qu'aucune action n'est mise en place, des effets néfastes à terme sont probables pour une part croissante de la population. »
Précisons, parce que c'est un fait scientifique et qu'il faut le dire : le cadmium est classé cancérogène certain pour l'homme (groupe 1) par le Centre international de recherche sur le cancer, qui dépend de l'Organisation mondiale de la santé. Les preuves sont suffisantes chez l'homme pour le cancer du poumon, et des associations positives ont été observées pour le rein et la prostate. Sa demi-vie biologique est de 10 à 30 ans : le corps ne s'en débarrasse pas. Le rein en concentre 30 à 50 % de la charge totale.
La cause est identifiée — et elle est nommée
Ce n'est pas une hypothèse militante. C'est l'ANSES qui l'écrit : les matières fertilisantes représentent plus de 80 % des apports de cadmium aux sols agricoles français — dont 55 % pour les seuls engrais minéraux phosphatés.
Autrement dit : la moitié du cadmium qui entre dans les sols français vient des engrais phosphatés. Et l'Agence recommande, depuis 2019, un seuil de 20 mg de cadmium par kilo de P₂O₅.
Voyons maintenant quels seuils la France applique réellement.
| Limite en vigueur | |
|---|---|
| Recommandation de l'ANSES | 20 mg/kg P₂O₅ |
| Limite européenne (règlement UE 2019/1009, depuis le 16 juillet 2022) | 60 mg/kg P₂O₅ |
| Finlande, Hongrie, Slovaquie, Roumanie | 20 mg/kg P₂O₅ |
| Danemark | 48 mg/kg P₂O₅ |
| France | 90 mg/kg P₂O₅ ⚠️ |
La France applique le seuil le plus élevé d'Europe de l'Ouest. Quatre fois et demie ce que recommande sa propre agence sanitaire, et 50 % au-dessus de la limite européenne. Ce seuil vient d'une norme Afnor rendue obligatoire par un arrêté du 5 septembre 2003 — il n'a pas bougé depuis plus de vingt ans.
Le fait que personne ne veut regarder
Et maintenant, la pièce que l'on ne trouve dans aucun article de le360.ma.
En mars 2016, la Commission européenne propose un règlement prévoyant une trajectoire de réduction du cadmium dans les engrais : 60, puis 40, puis 20 mg/kg. Une trajectoire. Une baisse progressive.
Selon l'organisation Western Sahara Resource Watch, qui s'appuie sur les documents du dossier :
- le 11 mai 2016, l'Office chérifien des phosphates (OCP), le géant marocain du phosphate, a adressé une lettre à la Commission européenne pour s'opposer à la proposition ;
- l'OCP y a soutenu qu'« il n'y a pas assez de preuves scientifiques » et a suggéré à l'Union européenne de relever la limite à 80 mg/kg — c'est-à-dire au-dessus de ce que proposait la Commission elle-même ;
- l'OCP a mandaté le cabinet d'avocats Dechert LLP, à ses frais, pour faire pression sur les eurodéputés afin qu'ils votent contre la réglementation sur le cadmium.
Nous ne présentons pas ces éléments comme un jugement : nous les rapportons comme des faits documentés par une organisation qui cite ses sources.
Mais regardons le résultat. La proposition de 2016 prévoyait 60, puis 40, puis 20. Le règlement final de 2019 n'a retenu qu'un seuil unique de 60 mg/kg, assorti d'une simple clause de réexamen. La trajectoire de réduction a disparu. Et l'article 49 du règlement prévoyait un rapport de la Commission — attendu au plus tard le 16 juillet 2026. À ce jour, il n'a pas été publié.
Traduisons sans détour : l'Europe a voulu réduire le poison. Quelqu'un a travaillé pour que le poison reste.
Et Bruxelles ne peut même pas vérifier
Il y a une chose qui devrait révolter, et qui passe inaperçue.
L'OCP affirme proposer, depuis 2025, des engrais à moins de 20 mg de cadmium par kilo, grâce à des additifs permettant de « capter » le cadmium lors du traitement de l'acide phosphorique. L'entreprise affirme même que, depuis le 1er janvier 2025, tous les engrais phosphatés exportés vers l'Europe affichent une teneur inférieure à 20 mg/kg.
Interrogé par l'Agence France-Presse en août 2026, un responsable européen a répondu une chose simple : l'Europe n'imposant aucun suivi systématique du cadmium à ses importations, Bruxelles n'est « pas en mesure de vérifier » les affirmations des producteurs.
On ne demande pas à un vendeur de contrôler lui-même la marchandise qu'il vend. Voilà, très exactement, où en est l'Union européenne sur un métal cancérogène.
Les alertes existent déjà — et elles sont officielles
Ce n'est pas de la théorie. Les signalements sont dans les bases publiques.
Rappel Conso, fiche officielle n° 2026-04-0223 : le 21 avril 2026, une procédure de rappel a été ouverte pour des avocats vendus en France, sous motif — cité mot pour mot — « Présence de cadmium ». La fiche est publique, elle émane de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes, et la procédure s'est achevée le 4 mai 2026. (Précision d'honnêteté : la fiche officielle ne mentionne pas l'origine des produits.)
Base RASFF — le système d'alerte rapide de l'Union européenne pour l'alimentation : selon les reprises qu'en font plusieurs médias, une notification espagnole du 22 décembre 2025 fait état d'un taux de cadmium de 0,068 ± 0,009 mg/kg dans un lot de tomates marocaines, contre une limite maximale européenne de 0,05 mg/kg. Le lot a été libéré, avec une simple notification d'information.
Et rappelons un chiffre commercial, lui, parfaitement établi : le Maroc représente 70,6 % des importations de tomates de l'Union européenne en provenance de pays tiers. Pour la tomate, les importations européennes portent le nom d'un seul pays.
L'argument du coût s'effondre
Reste l'objection que l'on entend toujours : décadmérer coûterait trop cher aux agriculteurs.
Les travaux de l'INRAE disent l'inverse. En retenant un surcoût de 100 € par tonne de P₂O₅, la décadmiation représente environ 2 € par hectare de blé — soit moins de 0,2 % du coût de la culture, évalué autour de 1 600 € par hectare.
Deux euros par hectare. Voilà le prix d'un métal cancérogène retiré de la chaîne alimentaire. Que l'on vienne encore expliquer qu'il faut choisir entre la santé publique et la rentabilité agricole, et nous répondrons par ce chiffre.
Soyons honnêtes, et c'est précisément ce qui nous rend inattaquables
Il serait facile, ici, de conclure que l'Algérie serait propre et son voisin sale. Nous ne le ferons pas, pour une raison simple : ce serait faux, et nous ne mentons pas.
Le cadmium est un contaminant naturel des roches phosphatées sédimentaires — celles d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient — alors que les gisements ignés (Russie, Brésil, Afrique du Sud, Finlande) en contiennent très peu. L'Algérie, comme le Maroc, exploite un phosphate sédimentaire. Et les valeurs publiées se recoupent : une étude à comité de lecture parue en 2023 dans la revue Materials mesure le minerai de Djebel Onk (Algérie) à 14,3 mg/kg et celui de Khouribga (Maroc) à 16,0 mg/kg ; d'autres jeux de données donnent l'ordre inverse. Les deux gisements sont indiscernables : de l'ordre de 14 à 23 mg de cadmium par kilo de minerai, soit environ 46 à 70 mg par kilo de P₂O₅.
Nous ne construirons donc pas notre argument sur une comparaison entre deux pays. Ce serait malhonnête, et ce serait inutile.
Parce que la vraie question n'est pas de savoir quel phosphate est le moins chargé. La vraie question est de savoir qui a travaillé pour maintenir le poison dans les engrais, et qui refuse aujourd'hui de répondre aux chiffres.
Le procédé, et ce qu'il révèle
Résumons ce que fait le360.ma.
Un métal cancérogène certain (groupe 1 du CIRC) contamine 100 % des adultes français. 47,6 % d'entre eux dépassent le seuil des effets néfastes attendus. 100 % des bébés de 25 à 36 mois dépassent les valeurs plafonds. 89 % des aliments testés en contiennent. Les engrais phosphatés sont responsables de 55 % des apports à ces sols. La France applique le seuil le plus permissif d'Europe de l'Ouest. Des avocats ont été rappelés pour « présence de cadmium ». Et, selon une organisation qui cite ses sources, un opérateur a demandé à l'Europe de relever la limite à 80 mg/kg en payant des avocats pour convaincre des parlementaires.
Et la réponse de le360.ma à cela ?
« Psy-cause collective. » « Méthodes toxiques de la gauche radicale. »
Voilà l'aveu. Quand on dispose d'un contre-argument scientifique, on le publie. Quand on n'en a pas, on s'en prend à ceux qui posent la question. Une chronique de 1 500 mots qui ne cite aucun chiffre contradictoire, mais qui attribue des intentions à des députés, des journalistes et des chercheurs, ne défend pas une industrie : elle la protège.
Nous, nous avons fait le travail que cette chronique évite. Nous avons lu l'ANSES, le règlement européen, le rapport parlementaire français, le CIRC, l'EFSA, les fiches de rappel officielles. Tout est public. Tout est vérifiable. Rien n'est inventé.
C'est cela, la différence entre un journal et un instrument. Un journal publie les chiffres. Un instrument attaque ceux qui les produisent.