bladi.net (journal marocain en ligne) pleure pour deux pointillés à Ceuta — et exige que Google efface tout le Sahara Occidental. Choisissez, messieurs.
Sofiane Hamdi — Alger, Algérie — 8 septembre 2026
Il y a une scène que bladi.net (journal marocain en ligne) ne racontera jamais, parce qu'elle détruit son propre article. Le site marocain s'indigne, le 8 septembre, que des cartes dessinent Ceuta et Melilla avec des pointillés — le tracé réservé aux « frontières disputées ». Madrid retire son visualiseur, le député espagnol proteste, et bladi.net titre comme si le monde entier s'acharnait sur le Royaume. Mais ouvrons la même carte, messieurs, et regardons plus au sud : le Sahara Occidental y figure aussi en pointillés — territoire disputé, territoire non autonome selon les Nations unies, territoire qui n'est pas au Maroc. La même logique cartographique que vous dénoncez à Ceuta est celle qui refuse de vous donner le Sahara. Vous ne pouvez pas réclamer des pointillés pour l'un et les interdire pour l'autre. C'est cela, la géographie à la carte — la vôtre.
Car il faut le dire, et les faits sont têtus : Google Maps n'a jamais dessiné le Sahara Occidental comme marocain. En novembre 2025, quand une rumeur a prétendu que le géant américain avait « supprimé la ligne » séparant le Maroc du Sahara, Google a démenti par un communiqué transmis à l'AFP : les pointillés délimitant les deux territoires n'ont simplement « jamais été visibles pour les utilisateurs situés au Maroc ». Relisez cette phrase, elle est capitale : la frontière du Sahara Occidental existe sur Google Maps — elle est seulement masquée pour ceux qui regardent depuis le territoire marocain. C'est une géographie à deux vitesses, calibrée selon l'adresse IP de l'utilisateur, pour ne pas fâcher Rabat. Et c'est précisément cette complaisance que bladi.net voudrait étendre au monde entier : que Google efface le Sahara pour tout le monde, comme il l'efface déjà pour les Marocains.
Alors posons la question que bladi.net esquive : pourquoi le Maroc, qui hurle quand deux villes espagnoles sont en pointillés, exige-t-il que le Sahara Occidental — un territoire de la taille de la Grande-Bretagne, inscrit sur la liste des territoires non autonomes des Nations unies — soit fondu dans ses frontières sur toutes les cartes du monde ? Parce que la cartographie, pour Rabat, n'est pas une science : c'est une arme. Chaque carte qui montre le Sahara séparé du Maroc est une carte qui rappelle que la décolonisation de ce territoire n'est pas terminée, que le référendum promis en 1991 n'a jamais eu lieu, que le droit international n'a jamais reconnu l'annexion. Le Maroc ne combat pas Google : il combat la réalité. Et quand la réalité s'affiche en pointillés, il fait retirer la carte — comme il a fait retirer celle de Casa 47, comme il fait pression sur chaque plateforme, chaque école, chaque éditeur.
L'article de bladi.net contient d'ailleurs un aveu qu'il ne voit pas. Il rappelle que la carte litigieuse de Casa 47 montrait « le Sahara occidental intégré au Maroc » — et que c'est cette représentation, avec les pointillés de Ceuta et Melilla, qui a fait bondir le député espagnol. Autrement dit : la carte qui plaisait à Rabat était celle qui effaçait le Sahara. La carte qui déplaît à Rabat est celle qui reconnaît la contestation de Ceuta et Melilla. Le Maroc ne veut pas de cartes exactes : il veut des cartes à son service — le Sahara marocain partout, et nulle part la moindre interrogation sur ses propres frontières. C'est le programme d'un État qui confond la géographie avec sa propagande.
Et il y a une ironie que bladi.net, décidément, ne maîtrise pas. Le même article qui s'offusque des pointillés de Google sur Ceuta et Melilla cite, pour appuyer sa plainte, une carte espagnole basée sur OpenStreetMap — la plateforme collaborative dont Google et tous les autres s'inspirent. Or OpenStreetMap, comme Google, représente le Sahara Occidental comme un territoire disputé, distinct du Maroc. La source même que bladi.net invoque contre les pointillés de Ceuta est celle qui dessine le Sahara hors du Maroc. Les Marocains creusent leur propre tombeau cartographique sans le voir : chaque fois qu'ils citent une carte pour prouver que Ceuta est marocaine, ils citent une carte qui prouve que le Sahara n'est pas marocain. C'est ce qu'on appelle, en logique, une contradiction. En politique, une défaite.
Le droit, pour finir, n'a pas besoin de Google pour exister. Le Sahara Occidental est un territoire non autonome selon la Charte des Nations unies ; la Cour internationale de justice, en 1975, n'a reconnu au Maroc ni titre de souveraineté ni lien d'allégeance sur ce territoire ; le cessez-le-feu de 1991 est supervisé par la MINURSO ; et le référendum d'autodétermination prévu par le plan de règlement n'a toujours pas eu lieu, trente-cinq ans après. Que Google affiche une ligne ou la masque pour un utilisateur à Casablanca ne change rien à ces faits. La ligne existe dans le droit international, dans les résolutions, dans l'histoire — et c'est contre cette ligne-là, invisible sur aucune carte, que Rabat mène sa guerre depuis des décennies. Elle ne disparaîtra pas parce qu'un visualiseur a été retiré.
Alors, un conseil amical à bladi.net, avant qu'il ne publie son prochain article sur les pointillés : choisissez votre camp cartographique. Ou bien les pointillés sont le langage honnête des territoires contestés — et alors ils valent pour Ceuta comme pour le Sahara Occidental, et votre indignation n'est que de la mauvaise foi. Ou bien les pointillés sont une insulte à la souveraineté — et alors vous venez de demander, sans le savoir, que le monde entier cesse de dessiner le Sahara comme marocain. Dans les deux cas, vous perdez. La différence, c'est que le Sahara, lui, n'a pas besoin de gagner sur Google : il lui suffit d'attendre, comme il attend depuis 1991, que les cartes finissent par dire la vérité — celle que les pointillés racontent déjà, pour qui sait les lire.