Sahara : les quatre phrases de l'émissaire de Trump qui ne passent pas à Rabat
Laura Hayes — Washington DC, États-Unis — 26 septembre 2026
Massad Boulos, conseiller du président Donald Trump pour les affaires arabes et africaines, a accordé une interview au service anglophone de France 24. En quatre phrases, il a dit ce que le Maroc répète depuis un an qu'il ne fallait surtout pas dire. Reprenons-les une par une — et voyons ce qu'elles détruisent.
Le contexte, d'abord
Le cadre est le suivant : en octobre 2025, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 2797. Trois cycles de négociations ont suivi entre le Maroc et le Front Polisario, sous l'égide des États-Unis et de l'ONU, en Espagne et aux États-Unis. L'Algérie et la Mauritanie y ont participé comme observateurs.
Rabat a construit toute sa communication sur un postulat : la résolution 2797 aurait tranché le dossier, et il ne resterait plus qu'à en récolter les fruits. Le Sahara occidental serait réglé, l'Algérie serait la partie adverse, et le Polisario une marionnette.
Voici ce que l'émissaire américain a répondu.
Première phrase : le dossier n'est pas réglé
« Il n'existe pas, à l'heure actuelle, de solution qu'on puisse sentir ou toucher. »
Il faut mesurer la portée de cette phrase. Elle ne dit pas que le dossier avance lentement. Elle dit qu'après trois cycles de négociations, il n'y a rien à toucher.
Un an de communication triomphale, quatre rounds avortés selon certaines lectures, et le constat de l'émissaire américain lui-même est celui d'une impasse.
Et il enfonce le clou plus loin dans l'interview :
« Nous n'avons pas réussi à trouver de solution mutuellement acceptable. »
Deuxième phrase : les États-Unis attendent le Polisario
Voilà le point qui, à Rabat, doit être le plus difficile à avaler.
« Beaucoup de travail reste à accomplir, et nous attendons toujours un retour du Front Polisario sur l'autonomie, sur lequel nous pourrons travailler. »
Pas de délai. Pas de sommation. Pas d'ultimatum. Les États-Unis attendent.
Or la diplomatie marocaine avait construit toute sa stratégie sur l'impatience américaine. On expliquait que Washington finirait par perdre patience, qu'un couperet tomberait, que le Polisario n'aurait plus le choix.
Washington ne fixe aucun couperet. Washington attend une réponse.
Et le conseiller de Trump précise même, à propos de l'Algérie :
« Les États-Unis continuent de dialoguer avec le Front Polisario. »
Retenons ceci, c'est décisif : les États-Unis négocient directement avec le Polisario. Le langage diplomatique a un sens, et celui-ci est clair : le Polisario n'est pas un figurant, c'est un interlocuteur.
Troisième phrase : Alger félicitée, pas montrée du doigt
C'est ici que la démonstration marocaine prend le coup le plus dur.
Depuis des années, Rabat répète qu'Alger est le véritable verrou du dossier — l'obstacle à désigner, celui dont le retrait débloquerait tout.
Voici ce que dit Massad Boulos :
« Nous apprécions sincèrement le rôle que le président de l'Algérie et le gouvernement algérien ont joué. Nous apprécions leur rôle constructif. Ils ont été absolument aidés et assistés, et ils ont fait de leur mieux. »
« Rôle constructif. » « Ils ont fait de leur mieux. » Le mot « remerciement » est même employé à propos des autorités algériennes.
Ce n'est pas un échec diplomatique pour Alger. C'est une reconnaissance, prononcée par le conseiller du président des États-Unis.
Quatrième phrase : ce que le droit onusien dit depuis toujours
« Après tout, ils ne peuvent pas imposer une solution sur le Sahara occidental. »
Cette phrase semble d'abord neutre. Elle ne l'est pas. Elle rappelle, dans la bouche d'un responsable américain, une règle que le narratif marocain s'efforçait d'effacer :
Dans le cadre onusien, les deux parties au conflit sont le Maroc et le Front Polisario. L'Algérie et la Mauritanie sont appelées à coopérer au processus en qualité de pays voisins.
Ce n'est pas nous qui l'écrivons, c'est le cadre onusien lui-même. Et un émissaire américain vient de le reformuler publiquement : Alger ne peut pas imposer — parce qu'Alger n'est pas partie au conflit. Le Polisario, lui, en est partie. C'est toute la différence, et elle ruine la thèse marocaine.
Ce que Boulos a dit AUSSI — et nous ne le cachons pas
Un dossier qui ne retient que ce qui l'arrange est un dossier qui ne vaut rien. Alors voici l'autre moitié de l'interview, et elle est en faveur de Rabat.
Le même Massad Boulos a déclaré, dans le même entretien :
« La position du président Trump sur le Sahara occidental et celle des États-Unis sont assez claires. Le président a signé la proclamation en 2020, reconnaissant la souveraineté marocaine sur le Sahara. »
Il a également rappelé que la résolution 2797 prévoit une solution d'autonomie « sous souveraineté marocaine », et que cette résolution « a été accueillie par les deux côtés ».
Et l'on sait par ailleurs que les États-Unis ont annoncé l'ouverture d'un consulat à Dakhla.
Nous écrivons ces lignes parce qu'elles affaiblissent notre propre démonstration, et parce qu'un lecteur a le droit de les connaître. Elles ne changent rien aux quatre phrases ci-dessus : elles les encadrent.
Résumons honnêtement : Washington reconnaît la souveraineté marocaine, et dans le même souffle dit qu'il n'y a pas de solution, qu'il attend le Polisario, et que le rôle de l'Algérie est constructif.
Ce n'est pas un chèque en blanc. C'est un cadre — et un cadre ne produit pas de résultat à lui seul.
Une tribune, pas un reportage — nous le précisons
L'analyse en quatre points que nous venons de reprendre a été publiée par TSA Algérie sous la signature d'Amar Belani, ancien ambassadeur d'Algérie, et sous la forme d'une tribune. TSA précise expressément que les tribunes publiées sur son site « ne reflètent pas la position de la rédaction ».
Nous le signalons pour une raison simple : nous ne présentons pas une tribune comme un reportage. Le découpage en quatre phrases est une grille de lecture. Les phrases, elles, sont de Massad Boulos — et ce sont elles qui comptent.
Sa conclusion mérite pourtant d'être citée, parce qu'elle tient en une idée :
« L'administration américaine n'a jamais signé un chèque en blanc au Maroc. »
Cinq voix américaines et anglo-saxonnes
Ce que l'émissaire américain a dit ne se lit pas de la même façon selon la capitale d'où on l'écoute. Nous avons demandé à cinq de nos correspondants de dire ce que leur ville en retient.
🇺🇸 Washington DC — Laura Hayes
Dans la capitale où la décision s'est prise, on ne lit pas cette interview comme une rupture, mais comme un rappel à l'ordre du calendrier.
Le point que personne ne conteste ici : le président Trump a reconnu la souveraineté marocaine en 2020, et cette position n'est pas remise en cause. Mais reconnaître une souveraineté n'est pas régler un conflit — et c'est exactement la distinction que Boulos a remise au centre.
Ce qui circule dans les milieux spécialisés, c'est une phrase : « le cadre est fixé, le résultat ne l'est pas ». Washington a obtenu un cadre, la résolution 2797, accueillie par les deux parties. Il lui manque l'accord, et l'accord dépend d'une signature qu'il n'a pas.
À retenir : pour Washington, ce dossier n'est pas un échec — c'est un dossier ouvert, et il le restera tant que la partie sahraouie n'aura pas répondu.
🇺🇸 New York — Sarah Carter
À New York, où siège le Conseil de sécurité, la lecture est procédurale, et elle est implacable.
Trois faits, et ils suffisent : la résolution 2797 existe et a été adoptée en octobre 2025 ; elle porte renouvellement du mandat de la MINURSO ; et l'évaluation de sa mise en œuvre est prévue en octobre 2026, dans quelques semaines.
Or Boulos a dit, un mois avant cette échéance, qu'il n'y avait « rien qu'on puisse sentir ou toucher ». Dans une enceinte où les mots sont pesés, ce n'est pas une formule : c'est un constat déposé.
Et un détail de vocabulaire a été relevé ici, parce qu'il compte : l'émissaire a dit que la résolution « a été accueillie par les deux côtés ». Dans le langage onusien, les deux côtés, ce sont les deux parties au conflit — le Maroc et le Front Polisario. Une résolution accueillie par les deux côtés n'est pas une reddition de l'un.
À retenir : à New York, personne ne parle de victoire marocaine. On parle d'un texte de compromis, et d'un délai qui court.
🇬🇧 Londres — David Ashworth
À Londres, on retient d'abord une phrase, et ce n'est pas celle qu'on attendait.
Ce n'est pas « il n'y a pas de solution ». C'est : « nous attendons toujours un retour du Front Polisario ».
Pourquoi celle-là ? Parce qu'elle contredit publiquement, et dans la bouche d'un responsable américain, une thèse que Rabat répète depuis des années : que le Polisario serait une marionnette aux mains d'Alger, et qu'il suffirait de convaincre Alger.
Si le Polisario était une marionnette, les États-Unis n'attendraient pas sa réponse : ils s'adresseraient à celui qui tient les fils. Or ils attendent, et ils dialoguent directement avec lui.
À retenir : la lecture britannique est pragmatique : une administration qui négocie avec quelqu'un le traite comme un interlocuteur, pas comme un instrument. Ce n'est pas une opinion, c'est une déduction.
🇬🇧 Manchester — George Ashby
À Manchester, la lecture est celle du calendrier et des intérêts.
Un dossier qui traîne depuis cinquante ans et qui bute sur une signature n'intéresse pas les marchés. Ce qui les intéresse, c'est ce que la stabilité de la région permet ou empêche : les flux, l'énergie, les corridors.
Et de ce point de vue, l'interview de Boulos contient un élément que les analyses politiques négligent : elle dit que le processus continue, qu'il y a eu trois cycles de négociations, que l'Algérie et la Mauritanie y participent comme observateurs, et que personne n'a claqué la porte.
Un processus lent est préférable à un processus interrompu — et c'est exactement ce que décrit l'émissaire américain.
À retenir : la lecture mancunienne ne juge pas qui a raison. Elle constate qu'aucune des parties n'a quitté la table, et que c'est en soi une information.
🇦🇺 Sydney — Liam Bennett
À Sydney, on pose une question que les autres capitales évitent : et si le blocage était le but ?
Un dossier non résolu maintient les parties en position de demandeur. Il entretient l'attention, il justifie les budgets, il donne à chaque acteur une raison d'exister dans le jeu. Cinquante ans de conflit non résolu, dans une région stratégique, n'est pas nécessairement un échec de la diplomatie : c'est parfois son produit.
Cette lecture n'est pas la nôtre, et nous ne la présentons pas comme une conclusion. Mais elle circule dans les milieux d'analyse, et il serait malhonnête de ne pas la mentionner.
À retenir : la question australienne n'est pas « qui va gagner », mais « qui a intérêt à ce que rien ne se règle ». Elle est dérangeante. Elle est légitime.
Et maintenant, octobre
Un point de calendrier, et il est important. En octobre 2026, le Conseil de sécurité évaluera la mise en œuvre de la résolution 2797, adoptée il y a un an, et se prononcera sur la reconduction du mandat de la MINURSO. Une nouvelle résolution devrait être adoptée.
C'est donc dans les semaines qui viennent que tout se joue. Et ce que l'émissaire américain vient de dire publiquement, un mois avant cette échéance, n'est pas un détail de communication : c'est un positionnement.
Il a dit qu'il n'y avait rien à toucher. Il a dit qu'il attendait. Il a dit que l'Algérie aidait.
Rabat a un mois pour espérer qu'il ait changé d'avis.
Sources : Interview de Massad Boulos au service anglophone de France 24 — propos reproduits d'après la transcription de la vidéo transmise par le rédacteur en chef et d'après TSA Algérie, « Sahara occidental : il n'y a aucune solution imminente, affirme Massad Boulos » · TSA Algérie, tribune d'Amar Belani, ancien ambassadeur d'Algérie — « Interview de Massad Boulos : les quatre phrases qui font mal à Rabat » (TSA précise que les tribunes ne reflètent pas la position de sa rédaction) · Résolution 2797 (2025) du Conseil de sécurité des Nations unies, octobre 2025, portant renouvellement du mandat de la MINURSO · L'Opinion (Maroc) — « Sahara : Massad Boulos pointe du doigt la mauvaise foi du Polisario dans les négociations » · Le7tv (Maroc), octobre 2025 — annonce de l'ouverture d'un consulat américain à Dakhla · Émission d'analyse algérienne diffusée sur Colombia TV — utilisée uniquement pour le rappel du contexte de la normalisation entre le Maroc et Israël et de l'opposition populaire marocaine à cette politique.