L'Algérie ferme la porte aux produits français — et on nous sort Jeune Afrique

Antoine Delcourt — Paris, France — 3 octobre 2026

Un magazine français, basé à Paris, que l'État algérien a lui-même qualifié d'« indésirable »

Depuis fin juillet 2026, les importateurs algériens auraient reçu la consigne de ne plus inscrire les produits français dans leurs programmes prévisionnels d'importation.

**L'information a été publiée par Marianne le mercredi 29 septembre 2026, puis reprise par La Croix le jeudi 1er octobre.**

Elle est sérieuse. Mais elle a deux problèmes — et le second est plus intéressant que le premier.

Le premier problème : personne n'a vu le papier

C'est le point que la plupart des reprises ont sauté.

Aucun texte officiel algérien annonçant une interdiction générale des importations françaises n'a été identifié. Le site tunisien Webmanagercenter, le 30 septembre 2026, le dit avec une honnêteté qu'il faut saluer :

« Aucun texte officiel algérien accessible n'a été identifié annonçant une interdiction générale des importations provenant de France. Parler d'« embargo » dépasse donc, pour l'instant, ce que permettent d'établir les sources disponibles. »

Le site Rass El Mal va plus loin : il parle d'une « تعليمة شفوية » — une instruction orale.

Autrement dit : ce n'est pas un décret. C'est une consigne transmise de bouche à oreille. Et cela change tout, parce qu'une consigne orale n'a pas de signataire — donc pas de responsable.

Ce qu'on peut écrire, en revanche, c'est ceci : l'Algérie encadre ses achats à l'étranger par des programmes prévisionnels d'importation (PPI), et le ministère du Commerce extérieur a publié des précisions sur le traitement des demandes le 31 août 2026. Le mécanisme existe, il est réel, et il permet de filtrer sans jamais publier d'interdiction.

Un détail mérite d'être relevé : selon Marianne, les produits pharmaceutiques seraient exclus de la mesure. Une restriction qui épargne les médicaments n'est pas un embargo — c'est un tri.

Le deuxième problème : qui nous raconte l'histoire

Voici la partie que personne ne met dans le même article.

Parmi les titres qui ont traité le sujet, il y a Jeune Afrique. Or Jeune Afrique n'est pas un journal africain. C'est une entreprise française.

Ce ne sont pas des soupçons : ce sont les registres publics français.

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Jeune Afrique Media Group — fiche d'entreprise (registre français)

!Forme juridique | SA à conseil d'administration | —

!Siège social | 57 B, rue d'Auteuil, 75016 Paris | France

!Immatriculation | RCS Paris, depuis le 19 février 1958 | —

Numéro SIREN | 784 683 484 | —

Capital social | 19 070 236,50 | €

Dirigeant | Amir Ben Yahmed | —

Effectif déclaré | 10 à 19 salariés | donnée 2022

Code d'activité | 58.14Z — édition de revues | —

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Lisons ce tableau lentement.

Le siège est à Paris, dans le 16e arrondissement. La société est immatriculée au registre du commerce de Paris depuis 1958. Son capital social est de 19 millions d'euros, libellé en euros, en France. Son dirigeant est Amir Ben Yahmed — le fils du fondateur.

Et l'effectif déclaré est de dix à dix-neuf salariés.

Dix à dix-neuf personnes. C'est la taille d'un petit bureau. Et ce bureau prétend expliquer l'Afrique à l'Afrique, et l'Algérie aux Algériens.

L'argent, maintenant

Les documents déposés au registre du commerce racontent une autre histoire que celle d'un « média panafricain ».

Selon les statuts mis à jour au 28 mars 2023, la société a réalisé une augmentation de capital selon un mécanisme précis : la suppression du droit préférentiel de souscription, au profit exclusif d'une société appelée Bayani Capital. L'acte mentionne la souscription de 10 000 actions pour un montant total libéré de 2 000 000 d'euros.

Traduisons. Une augmentation de capital normale est ouverte aux actionnaires existants. Ici, on a écarté ce droit pour réserver l'opération à un seul souscripteur choisi. Ce n'est pas une ouverture au marché : c'est une cooptation.

Une enquête de La Lettre, en janvier 2023, reliait l'arrivée de ces nouveaux intérêts à des réseaux d'affaires ivoiriens.

Puis, en juin 2024, une assemblée générale a autorisé une nouvelle augmentation de capital, toujours avec suppression du droit préférentiel de souscription. L'opération a été réalisée à l'automne 2024, portant le capital à 19 070 236,50 euros. Dans le même mouvement, un administrateur a démissionné et un autre a été coopté.

Et les dépôts continuent : des actes de nomination de dirigeants ont encore été enregistrés en septembre 2026.

Un actionnaire marocain « dormant » ?

Début février 2026, toujours selon La Lettre, il existerait au capital une participation qualifiée de « symbolique » détenue par Ona International — une entité historiquement liée à des intérêts marocains, entrée au capital sous l'ère Hassan II et restée « dormante ».

Nous présentons ce point avec prudence, et il faut le lire ainsi : cette information provient de La Lettre, reprise par Afrik.com. Nous ne l'avons pas vérifiée sur un document primaire. Elle est donc rapportée comme une information de presse, pas comme un fait établi. Le rédacteur en chef doit le savoir avant publication.

Ce que l'État algérien dit de ce journal

Ici, plus besoin de commentaire. C'est le gouvernement algérien qui parle.

Le jeudi 18 avril 2024, à Oran, le ministre de la Communication Mohamed Laagab a été interrogé sur l'interdiction d'entrée en Algérie du journaliste Farid Alilat, qui travaille pour Jeune Afrique. Sa réponse, rapportée par l'APS et la Radio algérienne :

« Farid Alilat est le bienvenu en Algérie comme citoyen algérien. Cependant, le magazine où il exerce n'est pas le bienvenu et en cas de changement de sa position, il sera bien accueilli. »

Et sur le magazine lui-même :

« La question ne le concerne pas en tant que citoyen algérien, mais plutôt le magazine Jeune Afrique où il exerce, qui a adopté des positions éditoriales hostiles à l'égard de l'Algérie. Ce média publie tantôt des informations incorrectes tantôt des informations exagérées, et n'évoque jamais tout ce qui est positif en Algérie. »

Le ministre ajoute que Farid Alilat est journaliste dans « un magazine indésirable », et que lorsque ce média « profite de sa nationalité algérienne et s'immisce de manière sournoise dans l'exercice du travail journalistique, cela est inacceptable ».

Retenons la phrase clé : « le magazine où il exerce n'est pas le bienvenu ».

Ce n'est pas nous. Ce n'est pas un éditorialiste. C'est le ministre algérien de la Communication, en exercice, cité par l'agence de presse nationale.

Une déclaration officielle qui vise un organe de presse, ce n'est pas un détail. C'est l'État algérien qui constate, publiquement, que ce titre mène contre lui une campagne — et qui le dit dans les mots les plus clairs.

Alors, que retenir ?

Sur les produits français, une seule conclusion honnête est possible : il se passe quelque chose de réel, les importations françaises se sont effondrées, le blé français a été écarté d'un appel d'offres de 500 000 tonnes, et aucun texte officiel ne l'annonce. Une restriction sans papier, c'est une restriction qui n'existe pas officiellement — et qui, pourtant, produit des effets bien réels. À chacun d'en tirer la conclusion qu'il veut.

Sur ceux qui racontent l'histoire, la conclusion est plus simple. Quand un magazine installé à Paris, employant une quinzaine de personnes, dont le capital a été ouvert par cooptation et dont l'État algérien a publiquement dit qu'il était « indésirable », vient expliquer aux Algériens ce qui se passe chez eux — il faut au minimum vérifier qui parle, et pour qui.

Les registres du commerce sont publics. Il suffit de les ouvrir.