Houris : la France défend Kamel Daoud et oublie Saâda Arbane, la vraie victime

Fayçal Belkacem — Paris, France — 6 septembre 2026

Le 21 avril 2026, au soir, le tribunal d'Oran rendait un jugement dont Kamel Daoud annonçait lui-même la teneur le lendemain sur X : trois ans de prison ferme et cinq millions de dinars d'amende « en application de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale », selon le message relayé par 20 Minutes. Le Parisien, le 22 avril, puis la ministre de la Culture, Catherine Pégard, le 23 — « attachement indéfectible à la liberté de création », a-t-elle rappelé, selon BFMTV et La Croix — ont aussitôt transformé l'événement en procès de la littérature. Dans tout ce chœur de bonnes consciences, un nom n'a pas été prononcé : celui de Saâda Arbane.

Saâda Arbane, 32 ans, habitante d'Oran. Enfant, elle survit à l'attentat de 2000 qui a coûté la vie à ses parents et à plusieurs membres de sa famille ; sa gorge est ouverte, son larynx brisé : « Je n'ai plus de voix », dit-elle à l'AFP, elle qui respire et parle à l'aide d'une canule. Après le prix Goncourt attribué à Houris (Gallimard, 2024), elle s'est reconnue dans Aube, l'héroïne muette depuis qu'un islamiste lui a tranché la gorge, un 31 décembre 1999 (RTBF). Ce n'est pas une coïncidence qu'elle invoque devant les juges : c'est une plainte, déposée en France comme en Algérie.

Le dossier est d'une précision clinique. Saâda Arbane a été, pendant plusieurs années, la patiente d'Aïcha Dahdouh, l'épouse de Kamel Daoud, psychiatre à Oran (AFP). Ce qu'elle a confié « dans un cadre médical », affirme-t-elle, « le roman Houris puise directement » dedans ; elle dénonce une « violation du secret médical et de [sa] vie privée », citant sa canule, ses cicatrices, ses tatouages, son salon de coiffure, ses rapports avec sa mère — autant d'éléments qu'elle énumère depuis sa première apparition publique, le 15 novembre 2024, et que La Libre Belgique a consignés. L'écrivain dément : « Mon roman n'a rien à voir avec cette femme-là », assure-t-il à l'AFP, ses avocats dénonçant une « campagne de communication » et un « harcèlement judiciaire » (Franceinfo, 5 juin 2026). Peu importe, pour l'heure, qui dit vrai : ceci est un contentieux entre deux personnes, pas un autodafé.

Or c'est précisément ce cadrage que la presse parisienne a choisi d'oublier. Houris n'a jamais été publié en Algérie, où il circule massivement en version piratée (RTBF) ; le pays sort d'une décennie noire (1992-2002) qui a fait quelque 200 000 morts selon les chiffres officiels, et la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, approuvée par référendum en 2005, interdit d'« exploiter les blessures de la tragédie nationale » — jusqu'à cinq ans de prison selon l'article 46 invoqué dans la plainte (La Libre Belgique). On peut juger cette loi sévère, la contester, demander sa réforme. On ne peut pas feindre que la survivante qui s'en prévaut n'existe pas.

Le jugement d'Oran, rendu sans que l'écrivain, qui vit en France, soit représenté par un avocat, est assorti d'un mandat d'arrêt ; Kamel Daoud y voit « un procès politique, sans fondement juridique » (TV5Monde). Le débat est légitime. Mais pendant que la France récite son « attachement indéfectible », la même affaire suit son cours devant ses propres tribunaux : Saâda Arbane a assigné le romancier à Paris pour non-respect de la vie privée, réclamant 200 000 euros de dommages et intérêts (AFP), et le tribunal correctionnel de Paris, saisi sur sa plainte en diffamation, a entendu le parquet requérir la relaxe de l'auteur le 5 juin — le délibéré est annoncé pour le 8 septembre (Franceinfo). Autrement dit : le jugement d'Oran, aussi discutable soit-il, ne dit rien du litige pendant à Paris, et réciproquement. Deux droits, deux procédures, une seule histoire — celle d'une femme qui n'a pas consenti.

On mesure alors l'ampleur de la distraction médiatique. La « guerre culturelle » a besoin de héros, et elle a choisi le sien : un écrivain franco-algérien, prix Goncourt, célébré, exilé en France. La vraie héroïne du roman, elle, n'a pas de voix — au sens propre. Elle a perdu ses parents, sa gorge, son récit ; il ne lui restait que son histoire, et c'est cette histoire-là, dit-elle, qu'on lui dispute aujourd'hui jusque dans les tribunaux.

Alger n'a pas condamné la littérature : un tribunal y a jugé, selon la loi algérienne, un citoyen algérien poursuivi au terme d'une procédure engagée sur plaintes de Saâda Arbane et de l'Organisation nationale des victimes du terrorisme (La Libre Belgique, RTBF). Paris, lui, a choisi de ne voir qu'un Goncourt. Entre la ministre qui défend la « création » et la femme qui respire par une canule, l'indignation française a fait son choix. C'est ce choix-là que l'Algérie, elle, n'oubliera pas.