Le Maroc crie victoire. Le rapport de l'ONU dit « aucun progrès ».
Fahd Al-Otaibi — Riyad, Arabie saoudite — 5 octobre 2026
Deux capitales, un même document, et un rapport que personne ne montre
Le 4 octobre 2026, un journal marocain titre : « Guterres consacre le plan d'autonomie ».
Le même jour, un journal algérien titre : « Les contradictions du discours marocain mises à nu ».
Les deux parlent du même document : le rapport annuel du Secrétaire général des Nations unies sur la situation concernant le Sahara occidental.
Et les deux ont un problème. Nous avons tenté de lire ce rapport à la source officielle. Nous n'avons pas pu.
Un rapport que deux camps citent mot pour mot, et qu'aucun des deux ne met sous les yeux de ses lecteurs : c'est précisément le genre de dossier où il faut aller voir soi-même.
Ce que nous avons essayé, et ce que nous avons obtenu
Le rapport porte la cote S/2026/781. Il est daté du 1er octobre 2026.
Nous avons tenté de le télécharger à la source officielle des Nations unies, le service de diffusion des documents.
Le rapport de l'année précédente — S/2025/612 — se télécharge sans difficulté : 18 pages, 585 849 octets.
Le nouveau, S/2026/781, ne renvoie qu'une page générique.
⚠️ Et voici où nous devons être précis, parce que la conclusion évidente serait fausse.
Nous avons testé cette même page avec deux cotes qui n'existent pas — S/2026/999 et S/2099/1. Elle renvoie exactement la même réponse : 1 303 octets, une page de chargement.
Donc « pas de PDF » ne prouve pas qu'un document est inédit : cela prouve seulement que ce service ne nous le donne pas.
Ce que nous pouvons affirmer, et rien de plus : au 4 octobre 2026, le rapport S/2026/781 n'est pas récupérable sur le système officiel de diffusion des documents des Nations unies. Nous ne pouvons pas établir s'il n'est pas encore publié, ou s'il est simplement absent de ce service.
Nous préférons écrire cette phrase-là, qui est modeste, plutôt que celle qui nous arrangerait, et qui serait fausse.
En revanche, la presse algérienne qui dit en détenir une copie affirme elle-même qu'il s'agit d'« une version préliminaire destinée à informer les membres du Conseil de sécurité avant sa publication officielle ». C'est cohérent — mais ce n'est pas notre vérification, c'est la leur, et nous l'attribuons comme telle.
| Ce que nous avons vérifié | S/2025/612 | S/2026/781 |
|---|---|---|
| Cote | rapport annuel précédent | rapport annuel en cours |
| Date du document | 30 septembre 2025 | 1er octobre 2026 |
| Page officielle à l'ONU | existe | existe |
| Fichier PDF récupérable | oui — 18 pages, 585 849 octets | non |
| Statut au 4 octobre 2026 | publié, lisible par tous | non récupérable par nous |
| Cité publiquement par | l'ONU, la presse | la presse marocaine et la presse algérienne |
| Réserve | — | la même page renvoie une réponse identique pour des cotes inexistantes |
Source : service de diffusion des documents officiels des Nations unies (documents.un.org), consulté le 4 octobre 2026.
Autrement dit : deux capitales, deux récits opposés, et un document introuvable pour le lecteur — celui du Maroc comme celui de l'Algérie.
La source indépendante, elle, est publique
**Il existe un organisme indépendant qui suit le Conseil de sécurité dossier par dossier depuis vingt ans : le Security Council Report, à New York. Sa prévision mensuelle d'octobre 2026 a été publiée le 1er octobre. Elle est publique, téléchargeable et citable.**
Voici ce qu'elle écrit sur l'état réel des négociations.
« Malgré ces réunions, aucun progrès n'a été accompli pour réduire les divergences entre les parties. »
Sur la situation sur le terrain.
« La situation sur le terrain reste tendue, marquée par des hostilités en cours entre le Maroc et le Front Polisario. »
Puis, sur les conséquences.
« Les hostilités se sont poursuivies à une intensité faible à moyenne […] mais l'absence de progrès dans le processus politique continue de générer de l'instabilité et un risque d'escalade supplémentaire. »
Trois phrases. Aucune ne décrit un « tournant historique ».
Ce qui s'est passé sur le terrain pendant qu'on parlait de victoire
Le même document, public celui-là, donne des dates. Les voici, telles quelles.
| Date | Fait |
|---|---|
| 5 mai 2026 | Trois roquettes frappent près de la ville de Smara — « à proximité de la prison locale et du cimetière » —, un civil est blessé. Le Front Polisario revendique l'attaque. |
| 7 juin 2026 | Une frappe de drone marocaine dans la zone de Mijek, à l'est du mur, tue le dirigeant polisarien Lahbib Mohamed Abdelaziz et deux autres membres du Polisario. |
| 7-8 juin 2026 | De Mistura se rend dans les camps de réfugiés sahraouis près de Tindouf et rencontre Brahim Ghali, ainsi que les organisations de femmes, de jeunes et de défense des droits humains. |
| 15 juin 2026 | De Mistura rencontre le ministre algérien des Affaires étrangères Ahmed Attaf, à Alger. |
| 18 juin 2026 | De Mistura rencontre le président mauritanien Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, à Nouakchott. |
**Source : Security Council Report, Monthly Forecast — Western Sahara, October 2026, publié le 1er octobre 2026.**
Des roquettes sur une ville. Un drone qui tue un dirigeant. Et un communiqué qui parle de « tournant historique ».
Et l'examen que le Conseil avait exigé n'est pas terminé
Rappelons ce que demandait la résolution 2797, adoptée le 31 octobre 2025 : le Secrétaire général devait fournir, dans les six mois, une revue stratégique de l'avenir de la MINURSO, en tenant compte du résultat des négociations. Échéance : fin avril 2026.
Le 23 avril 2026, en consultations à huis clos, Asif Khan — directeur de la division politique et médiation au département des affaires politiques de l'ONU — a fait le point.
**Le Security Council Report écrit ceci :**
« Il n'était pas encore finalisé. »
Et il précise les options évoquées pour réorienter la MINURSO en cas d'accord politique — parmi lesquelles :
« soutenir l'exercice du droit à l'autodétermination »
Un « tournant historique » qui laisse la porte ouverte à une mission dont l'une des options est de soutenir l'autodétermination n'est pas un tournant historique. C'est un dossier ouvert.
Et le Conseil de sécurité envisage de ne renouveler que six mois
Le mandat de la MINURSO expire le 31 octobre 2026.
Deux options sont sur la table, selon la même source indépendante :
- renouveler pour un an sans rien changer, en laissant plus de temps au processus politique ;
- ou renouveler pour six mois seulement — ce qui « créerait une occasion plus précoce d'évaluer si les négociations ont suffisamment avancé ».
Quand un Conseil de sécurité envisage de raccourcir un mandat plutôt que de le prolonger, ce n'est pas le signe qu'un dossier est réglé. C'est le signe qu'il veut pouvoir constater un échec plus tôt.
Ce que les deux camps disent du même document
La lecture marocaine. Le360, le 4 octobre 2026 à 17h16, sous la signature de Tarik Qattab, titre : « Guterres consacre le plan d'autonomie ». Le journal cite le rapport, qui appelle les parties à « s'engager dans des négociations intenses et de bonne foi » et à « examiner la possibilité d'accorder une autonomie réelle, ce qui pourrait représenter l'issue la plus réalisable conformément à la résolution 2797 (2025) ».
Cette phrase, le journal marocain la présente comme « consacrant définitivement le plan marocain comme l'horizon unique et possible du conflit du Sahara ».
**Mais Le360 rapporte lui-même la suite du rapport, et cette suite est moins triomphale : le Secrétaire général y reconnaît que cet élan « a parfois été entravé par la poursuite des activités militaires et un manque chronique de confiance** ».
La lecture algérienne. La Patrie News, le 4 octobre 2026, affirme détenir une copie du rapport et écrit qu'il « apporte un démenti cinglant au récit selon lequel le Maroc aurait déjà obtenu un règlement définitif ». Selon ce journal, le document établit que la négociation reste ouverte, que le projet marocain n'est pas un accord final, qu'un dispositif de transition fait l'objet de discussions, et que les questions de souveraineté et de droit à l'autodétermination restent parmi les plus difficiles à résoudre.
L'Express Quotidien, le même jour, cite de son côté ECSaharaui et retient que le rapport ne consacre pas le plan marocain comme solution exclusive : la résolution 2797 y est traitée comme une « base » pour les discussions, ce qui laisse les parties libres d'examiner « d'autres idées, propositions et formules ». Le journal ajoute un point qui mérite d'être relevé : la délégation marocaine aurait elle-même affirmé sa volonté de travailler avec le Front Polisario, le résultat final devant être « élaboré et assumé conjointement par les deux parties ».
**Et selon le quotidien arabe Al-Quds Al-Arabi, le rapport évoquerait la création d'un « conseil transitoire » chargé de la gestion commune pendant la transition, et recommanderait la prolongation de la MINURSO d'un an. Les trois rounds de négociations — Washington, Miami, Madrid — auraient porté sur des sujets très concrets : ressources naturelles (pêche, phosphates, minerais), désarmement, composition des futurs organes de sécurité, modalités d'élection des représentants de la population, et nature du lien juridique et administratif entre le territoire et Rabat.**
Alors, qui a raison ?
Nous ne pouvons pas trancher sur le texte du rapport, parce que nous ne pouvons pas le lire. Et nous ne prétendrons pas le contraire : c'est exactement le genre de confort que nous reprochons aux autres.
Mais nous pouvons dire trois choses, et elles sont vérifiables par n'importe qui.
Premièrement : nous n'avons pas pu lire le rapport S/2026/781. Il n'est pas récupérable sur le système de diffusion des documents de l'ONU, ce 4 octobre 2026. Ni nous, ni aucun lecteur ne peut donc vérifier les citations qui en circulent — y compris celles que nous rapportons ici. Nous les attribuons toutes, nommément, à ceux qui les publient.
Deuxièmement : l'organisme indépendant qui suit le Conseil de sécurité écrit noir sur blanc qu'il n'y a eu « aucun progrès » et que les hostilités continuent. Cela contredit directement l'idée d'un dossier réglé.
Troisièmement : les deux camps citent la même phrase — celle sur « l'autonomie réelle comme issue la plus réalisable ». Cette phrase reprend le préambule de la résolution 2797, adoptée en 2025. Elle n'est pas nouvelle. La présenter comme une consécration, c'est confondre une répétition et une décision.
Ce qui se joue le 31 octobre 2026
Le 31 octobre 2026, le Conseil de sécurité votera sur l'avenir de la MINURSO.
S'il renouvelle pour un an, les négociations continuent. S'il ne renouvelle que pour six mois, c'est qu'il estime que rien n'avance.
Dans les deux cas, ce jour-là, personne ne pourra plus parler de tournant historique.
Ce que nous savons, ce soir, tient en une phrase : deux capitales crient victoire ou dénoncent une mise à nu, sur un rapport que leurs lecteurs ne peuvent pas ouvrir. Nous avons essayé de l'ouvrir. Nous avons dit précisément où cela s'arrête.
Sources : Nations unies, rapport du Secrétaire général sur la situation concernant le Sahara occidental, cote S/2026/781, daté du 1er octobre 2026 — document non consulté par nous à la date du 4 octobre 2026 ; nous ne concluons pas à sa non-publication ; rapport de l'année précédente S/2025/612, du 30 septembre 2025, publié et téléchargeable (585 849 octets, 18 pages). — Security Council Report, Monthly Forecast — Western Sahara, October 2026, publié le 1er octobre 2026. — Le360 (Maroc), « الصحراء: غوتيريش يكرس مخطط الحكم الذاتي », Tarik Qattab, 4 octobre 2026. — La Patrie News (Algérie), « Rapport du SG de l'ONU sur le Sahara Occidental : les contradictions du discours marocain mises à nu », 4 octobre 2026. — L'Express Quotidien (Algérie), « Le récit triomphaliste de Rabat se fissure », 4 octobre 2026. — Al-Quds Al-Arabi, « تقرير غوتيريش حول الصحراء: مجلس انتقالي وتمديد المينورسو », 4 octobre 2026. — Résolution 2797 (2025) du Conseil de sécurité, adoptée le 31 octobre 2025. — Global Peace Index 2026, Institute for Economics and Peace.