Le Maroc n'est pas notre crainte

David Ashworth — Londres, Royaume-Uni — 27 septembre 2026

Un mot circule depuis quelques jours dans la presse française, espagnole et financière : l'Algérie serait « la deuxième armée la plus coûteuse du monde », et ce serait pour le Maroc.

Le chiffre est exact. La conclusion est fausse. Et 1963 permet de le démontrer.

Ce qu'ils écrivent

Reprenons leurs phrases, sans les arranger.

**Le quotidien espagnol Infodefensa titre : « El Magreb se arma hasta los dientes » — le Maghreb s'arme jusqu'aux dents. Et qualifie l'Algérie d'« economía de cuartel »**, une économie de caserne.

L'article affirme que ce budget répond à l'objectif algérien « de s'imposer comme leader militaire au Maghreb et en Afrique, et comme mesure de pression frente à Maroc pour le conflit du Sahara Occidental ».

Et il oppose à ce budget « la fragilité économique interne du pays, qui souffre de chômage des jeunes, d'inflation et de pénurie de produits de base et d'eau potable ».

Les chiffres avancés, eux, sont exacts. Ce sont ceux du SIPRI, l'institut de Stockholm, publiés le 27 avril 2026 :

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Dépenses militaires 2025 — les chiffres du SIPRI

!Algérie | 25,4 | milliards de $

Maroc | 6,3 | milliards de $

Total Afrique | 58,2 | milliards de $

Dont Afrique du Nord | 35,0 | milliards de $

Espagne (pour situer) | 40,2 | milliards de $

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Et l'indicateur le plus commenté :

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Charge militaire — part du PIB consacrée à la défense (SIPRI, 2025)

Ukraine (en guerre) | 39,56 | %

!Algérie | 8,83 | %

Israël | 7,81 | %

Maroc | 3,54 | %

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Voilà ce qu'ils disent. Maintenant, voici ce qu'ils oublient.

1963 : ce qui s'est réellement passé

Ils parlent d'une « course aux armements » avec le Maroc. Remontons à son origine — parce que l'histoire qu'on raconte n'est pas celle qui s'est produite.

En octobre 1963, l'Algérie était libérée depuis quinze mois. Son armée était celle de la guerre de libération : des maquisards devenus soldats du jour au lendemain, sans aviation, sans blindés, sans état-major moderne. Le Maroc, lui, disposait d'une armée constituée, entraînée, et soutenue par les États-Unis.

Sur le papier, il n'y avait pas de match.

Ce que la guerre des Sables a produit, en revanche, n'est pas ce que vous croyez.

Selon l'International Crisis Group, dans son rapport MENA n°247, le cessez-le-feu négocié par l'Organisation de l'unité africaine a « maintenu la frontière en place ».

Traduisons : aucune modification de frontière. Aucun territoire échangé.

Et l'Algérie a conservé l'intégralité du territoire qu'elle revendiquait — Tindouf, Colomb-Béchar, Hassi Beïda, Tinjoub. Le Maroc a renoncé à ses tentatives sur ces zones.

Des incursions algériennes ont bien eu lieu en territoire marocain — à Ich le 18 octobre, à Tendrara le 19, à Figuig du 1er au 4 novembre. Elles ont été temporaires. Les deux armées se sont retirées en décembre 1963, une zone démilitarisée a été créée, et des observateurs maliens et éthiopiens l'ont surveillée.

Un pays libéré depuis quinze mois, avec une armée embryonnaire, face à une armée équipée par Washington : il n'a rien perdu.

Le fait qui règle la question — et il est marocain

Il y a un document que personne ne cite dans ces articles, et il devrait être le premier.

Le 15 juin 1972, le Maroc a signé la reconnaissance de l'inviolabilité des frontières héritées de la colonisation. Il l'a ratifiée en 1992.

Relisons cette phrase, parce qu'elle est décisive.

Ce n'est pas Alger qui a fixé la frontière. Ce n'est pas Alger qui a refusé de la discuter. C'est le Maroc qui a signé, vingt ans après 1963, un texte reconnaissant que la frontière était celle-là — et qui l'a ratifié après la guerre froide.

Autrement dit : la partie qui réclamait un territoire a fini par reconnaître par écrit qu'elle ne l'obtiendrait pas.

**Et l'on vient nous expliquer, cinquante-quatre ans plus tard, que l'Algérie arme sa frontière contre un pays qui a signé cette frontière ?**

L'argument ne tient pas debout.

Ce que 1963 a réellement appris à l'Algérie

Ici, il faut être précis, et il faut être honnête — parce que la vérité est plus intéressante que la légende.

En 1963, l'Algérie a découvert qu'un pays indépendant sans armée n'est pas un pays indépendant. Pas contre le Maroc : contre le monde tel qu'il est.

La suite est documentée, et elle est éloquente : la Bibliothèque du Congrès des États-Unis, dans son étude pays consacrée à l'Algérie, relève que le premier crédit militaire soviétique — environ cent millions de dollars — a suivi la visite urgente de Boumédiène à Moscou, fin 1963, « après un revers dans la guerre frontalière avec le Maroc ».

Plus de 3 500 militaires algériens ont été formés en URSS entre la fin 1963 et 1985.

Voilà l'origine de l'Armée nationale populaire. Elle n'est pas née d'un désir de conquête. Elle est née d'une leçon : celle d'un peuple qui a failli se faire découper quinze mois après sa libération.

Alors, à quoi sert ce budget ?

C'est ici que leurs articles deviennent non pas malhonnêtes, mais simplement incomplets. Ils regardent la carte du Maghreb. Il faut regarder la carte d'à côté.

L'Algérie, c'est le plus grand pays d'Afrique, et l'un des plus grands du monde — 2,38 millions de kilomètres carrés. Sa frontière terrestre dépasse 6 500 kilomètres. Et ce qu'il y a de l'autre côté de cette frontière n'est pas un pays qui a signé ses frontières : c'est un ensemble de zones en crise.

Regardons ce qui borde l'Algérie en 2026 :

  • La Libye — un État effondré depuis 2011, avec des milices armées, des trafics d'armes et des groupes jihadistes. La frontière commune dépasse 950 kilomètres.
  • Le Sahel — Mali, Niger, Burkina Faso. Une insurrection jihadiste qui dure depuis plus de dix ans, qui a renversé des gouvernements, et qui contrôle des territoires entiers.
  • Le nord du Mali et le sud algérien — une zone de trafics de drogue, d'armes et d'êtres humains, traversée par des convois que les routes transsahariennes rendent plus faciles.
  • Et la mémoire de la décennie noire. Entre 1991 et 2002, l'Algérie a subi une guerre civile et un terrorisme qui ont tué des dizaines de milliers de personnes. Aucun pays qui a vécu cela ne laisse sa frontière sud ouverte.

Voilà les dangers. Ils ne s'appellent pas Maroc.

Alger ne consacre pas huit virgule huit pour cent de sa richesse à se protéger d'un voisin qui dépense quatre fois moins. Ce serait absurde — et si c'était le cas, le budget serait excessif, comme ils le disent.

Ce qu'il finance, ce sont des drones, des systèmes antiaériens et des frégates — des équipements de surveillance et d'interception, pas des chars destinés à franchir une frontière. La nature du matériel acheté dit ce qu'on veut en faire : on n'achète pas des frégates pour envahir un voisin continental.

On les achète pour surveiller 1 200 kilomètres de côtes et un détroit.

Ce que nous concédons — et c'est un vrai débat

Nous ne dirons pas que ce budget ne pose aucun problème. Ce serait faux, et ce serait mépriser nos lecteurs.

8,83 % du PIB pour la défense, c'est un effort considérable. C'est le deuxième du monde, après une Ukraine en guerre totale. Un quart des dépenses publiques de l'État y passe. Et oui, cela se finance avec les hydrocarbures — une ressource qui s'épuise et dont le prix fluctue.

**La question posée par Infodefensa — l'armée coûte-t-elle plus que la santé ou l'éducation ? — est une vraie question budgétaire, et elle mérite un débat sérieux, dans un pays, pas dans un éditorial étranger.**

Ce que nous refusons, c'est la conclusion qu'ils en tirent. Ils prennent un chiffre, y collent une intention — la pression sur le Maroc — et en tirent un procès en bellicisme.

C'est une lecture paresseuse, elle est démentie par l'histoire du dossier, et elle nous prête des intentions que trois faits contredisent :

1. La frontière que l'Algérie défend, c'est le Maroc lui-même qui l'a reconnue par écrit en 1972.

2. Le matériel acheté est défensif — surveillance, interception, couverture aérienne.

3. Et les 6 500 kilomètres de frontière terrestre algérienne ne bordent pas un seul pays.

Ce qui rendrait l'argument crédible

Il y a une manière de tester la thèse du « budget contre le Maroc » : regarder ce qui se passerait si Rabat redevenait un voisin ordinaire.

Le budget baisserait-il ? Non. Parce que la Libye ne redeviendrait pas un État fonctionnel par la grâce d'un rapprochement algéro-marocain. Parce que le Sahel ne se stabiliserait pas parce qu'Alger et Rabat se parlent. Parce que le terrorisme ne disparaîtrait pas d'un communiqué conjoint.

Voilà pourquoi nous disons que le Maroc n'est pas notre crainte — non par mépris, mais par lucidité géographique.

Un regard sur la carte suffit : il y a, au sud et à l'est de l'Algérie, des espaces où l'État a cessé d'exister. C'est là que va l'argent.

Sources : SIPRI (Institut international de recherche sur la paix de Stockholm), rapport annuel sur les dépenses militaires mondiales, publié le 27 avril 2026 — données 2025 : Algérie 25,4 Md$ (+11 %), Maroc 6,3 Md$ (+6,6 %), Afrique 58,2 Md$, Afrique du Nord 35,0 Md$, Espagne 40,2 Md$ ; charge militaire Algérie 8,83 % du PIB, Maroc 3,54 % · International Crisis Group, rapport MENA n°247, 29 novembre 2024 — cessez-le-feu de l'OUA ayant « maintenu la frontière en place » ; reconnaissance par le Maroc de l'inviolabilité des frontières coloniales (signature du 15 juin 1972, ratification en 1992) · Deux mémorandums déclassifiés de la CIA (Office of Current Intelligence), 18 et 29 octobre 1963 · Organisation de l'unité africaine, résolution AHG/Res. 16(I), 21 juillet 1964 — inviolabilité des frontières héritées de l'indépendance · P. Mweti Munya, Boston College Third World Law Journal 19:537 (1999) — contenu du communiqué de Bamako · Library of Congress, Country Study: Algeria — premier crédit militaire soviétique d'environ 100 M$ après la visite de Boumédiène à Moscou fin 1963 ; plus de 3 500 militaires algériens formés en URSS entre fin 1963 et 1985 · É. Méric, Revue française de science politique, 15(4), 1965 · presse américaine contemporaine, UPI et AP, 4 novembre 1963 · Infodefensa (Espagne) — « El Magreb se arma hasta los dientes » · La Nouvelle Tribune — « Armement en Afrique : l'Algérie et le Maroc, leaders des dépenses militaires en 2025 » · Le Point — « Algérie : la deuxième armée la plus coûteuse du monde, pour un pays qui n'est pas en guerre » · **vidéo *Le Revenu*** (X, 27/09/2026).