« Gara Djebilet impossible sans le Maroc » (Maroc Hebdo, 2023) : trois ans plus tard, le train roule — sans eux
Sofiane Hamdi — Alger, Algérie — 8 septembre 2026
Il y a des archives qu'il faut ressortir, non par rancune, mais par hygiène. Le 28 juin 2023, Maroc Hebdo publiait, sous la plume d'Abdessamad Naimi, un article au titre prophétique : « La difficile exploitation de Gara Jebilet sans le Maroc ». Prophétique, oui — mais pas dans le sens que l'auteur croyait. Car ce texte de 2023 est aujourd'hui une pièce de musée : celle d'une prédiction que la réalité a pulvérisée en moins de trois ans, avec des rails, du béton et des convois de minerai. Et puisque Maroc Hebdo n'a visiblement pas prévu de publier d'erratum, nous nous chargeons de l'archéologie.
Rappelons d'abord ce que disait l'article, parce que la précision est une arme. Maroc Hebdo affirmait que le gisement de Gara Djebilet se trouve « dans le Sahara oriental historiquement marocain » — une thèse que seul le révisionnisme sait raconter, puisque la frontière entre l'Algérie et le Maroc a été fixée par la convention de 1972, ratifiée par les deux États, et que Gara Djebilet est en territoire algérien, à 130 km au sud-est de Tindouf, ville algérienne. Mais surtout, l'article assenait cette phrase, qu'il faut graver : « Sans l'appui logistique du Maroc, qui a développé un savoir-faire en la matière… cette exploitation est impossible. » Impossible. Le mot est dans leur texte, noir sur blanc, signé, daté. Et il s'appuyait sur une étude de 1970 selon laquelle « seul un transport via le port atlantique marocain peut mener à une exploitation rationnelle des gisements ». 1970. Il y a cinquante-six ans. Maroc Hebdo a construit sa « démonstration » sur une étude d'un demi-siècle, comme on construit une maison sur du sable — en espérant que personne ne vérifie.
Vérifions donc. Que s'est-il passé depuis le 28 juin 2023 ? Pas grand-chose, si l'on en croit Maroc Hebdo : rien, puisque c'était « impossible ». Sauf que la réalité, elle, n'a pas lu Maroc Hebdo. Le 2 février 2026, la ligne ferroviaire minière Béchar-Tindouf-Gara Djebilet — plus de 950 kilomètres à travers l'un des territoires les plus hostiles de la planète — a été inaugurée par le président Tebboune. Construite par le géant chinois CRCC, elle a été suivie, en avril 2026, de la mise en service de la première unité de traitement du minerai. Les premiers convois ont déjà roulé : le premier chargement approchait 1 450 tonnes, selon l'agence officielle APS. Gara Djebilet — le gisement « impossible sans le Maroc » — est aujourd'hui relié par le rail au nord de l'Algérie, et son minerai descend vers les aciéries du nord et les ports de la Méditerranée. Sans un kilo d'« appui logistique » marocain. Sans un dollar de « savoir-faire » marocain. Avec des ingénieurs, des ouvriers et des entreprises qui, eux, n'ont pas attendu la permission de Rabat pour travailler.
Alors relisons la phrase de 2023 avec le recul qu'elle mérite : « Sans l'appui logistique du Maroc, cette exploitation est impossible. » Trois ans plus tard, le bilan est simple : la ligne existe, le traitement tourne, le minerai roule — et le Maroc n'apparaît nulle part dans l'équation, si ce n'est dans les archives d'un article oublié. C'est cela, la vraie « difficulté » de Gara Djebilet sans le Maroc : il n'y en a pas. La difficulté, elle, était ailleurs : elle était dans l'esprit de ceux qui croyaient qu'un pays souverain ne pouvait pas développer ses propres ressources sans passer par la case Rabat. Cette époque est révolue, et le train qui traverse le désert est là pour le rappeler à chaque rotation.
Et il faut dire un mot de la méthode, parce qu'elle est éclairante. Pour « démontrer » que l'Algérie ne pouvait pas exploiter Gara Djebilet, Maroc Hebdo a ressorti une étude française de 1970 — l'année où la France, qui venait de perdre l'Algérie, avait tout intérêt à la croire dépendante de ses anciens circuits. Une étude d'experts de l'époque coloniale pour dire à l'Algérie indépendante ce qu'elle peut faire ou ne pas faire : la démarche est d'un autre âge, et elle sent l'archive poussiéreuse qu'on agite faute d'arguments actuels. Car aujourd'hui, les faits sont têtus : l'Algérie n'a pas besoin qu'une étude de 1970 lui dise comment transporter son minerai — elle l'a transporté, en 2026, sur sa propre ligne, vers ses propres ports. Les « experts » de Maroc Hebdo peuvent continuer à citer Ford Bacon Davis ; les convois, eux, continuent de rouler.
Le plus savoureux dans cette histoire, c'est ce qu'elle révèle de la psychologie de ceux qui l'écrivent. Maroc Hebdo n'annonce pas l'échec de l'Algérie : il l'espère. Il espère que Gara Djebilet restera une terre morte, que le train ne roulera pas, que le minerai restera sous le sable — parce que chaque réalisation algérienne est une mauvaise nouvelle pour un récit bâti sur l'idée que l'Algérie ne peut rien faire seule. Mais les faits ont une cruauté que les éditoriaux n'ont pas : ils arrivent, qu'on les attende ou non. Le train est arrivé. Il roule. Et il continuera de rouler, chargé de minerai algérien, vers des aciéries algériennes, pendant que les articles de 2023 dormiront dans les archives où ils ont toujours mérité de dormir.
Une dernière chose, pour les statisticiens de service. L'article de Maroc Hebdo citait fièrement la production sidérurgique marocaine : 120 000 tonnes par an. C'est le chiffre qu'ils brandissaient pour prouver leur « savoir-faire » indispensable. Or le gisement de Gara Djebilet, lui, est estimé à environ 3,5 milliards de tonnes de minerai de fer — et l'objectif annoncé par les autorités algériennes est de 40 à 50 millions de tonnes par an dans les prochaines années. 120 000 tonnes de produits sidérurgiques contre 3,5 milliards de tonnes de minerai : mesurez l'écart, et vous comprendrez qui avait besoin de qui. Le Maroc avait besoin de croire que Gara Djebilet lui était indispensable ; l'Algérie n'avait besoin que d'une ligne de chemin de fer. Elle l'a. Le reste est littérature — de la moins bonne.