« Driencourt, la rente médiatique d'un ex-ambassadeur devenu spécialiste de la "fragilité" algérienne »

Nassim Bouzid — Alger, Algérie — 6 septembre 2026

Marianne a publié le 10 mai 2025 un long entretien avec Xavier Driencourt sous un titre qui en dit long : « Nous créons les conditions de notre fragilité face à l'Algérie ». L'homme a du métier : ancien élève de l'ENA, il a représenté la France à Alger à deux reprises — de 2008 à 2012, puis de 2017 à 2020 (liste officielle des ambassadeurs, La France en Algérie). Depuis son départ du Quai d'Orsay, il s'est découvert une seconde carrière, plus lucrative que la première : L'énigme algérienne (mars 2024), puis L'Algérie 1830-2026 et France-Algérie, le double aveuglement (2026), des tribunes au Figaro, des interviews à Marianne, des recensions complaisantes. L'ambassadeur est parti ; le polémiste a pris ses fonctions.

Lisons son titre comme un aveu involontaire. Ce n'est pas l'Algérie qui se dit fragile : c'est la France, par la plume de son ex-représentant, qui s'avoue vulnérable face à elle. Et son remède n'est pas la négociation, c'est la rupture : abrogation de l'accord franco-algérien de 1968, fermeture des consulats algériens en France, comme l'a relevé El Watan, qui titre sur son « obsession anti-algérienne ». L'homme prêche depuis Paris la politique qu'il n'a jamais eu à conduire à Alger. La diplomatie, elle, se pratique avec des États, pas avec des épouvantails.

Venons-en aux faits que l'entretien oublie. Selon le dernier rapport annuel de l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI, avril 2026), l'Algérie a consacré 25,4 milliards de dollars à sa défense en 2025, en hausse de 11 % sur un an — première puissance militaire d'Afrique, loin devant le Maroc —, des crédits orientés vers les drones, les systèmes antiaériens et les frégates. L'Afrique du Nord concentre à elle seule environ 60 % des dépenses militaires du continent (35 milliards de dollars sur 58,2). Fragile, donc, comme un voisin qui s'équipe, se modernise et paie comptant.

Contre-expertise, s'il en faut une : elle s'appelle la liste officielle des ambassadeurs de France en Algérie. Autour de M. Driencourt — André Parant avant lui, Bernard Émié, puis François Gouyette, qui lui a succédé en 2020, et Stéphane Romatet, aujourd'hui en poste —, les représentants de la République ont conduit le même dossier sans confondre ambassade et studio de télévision. L'actuel ambassadeur ne signe pas de tribunes sur la « fragilité » algérienne : il travaille, sobrement, au retour des Français détenus, expliquant que c'est « notre devoir, notre responsabilité » (Le Parisien, 25 mai 2026). Quant à l'Élysée, il a signé avec Alger, le 27 août 2022, la « Déclaration d'Alger pour un partenariat renouvelé » : on ne scelle pas ce genre de texte avec un pays au bord de l'effondrement.

Reste la question que personne ne pose : le confort de l'analyse sans risque. Un haut fonctionnaire formé à l'ENA, deux fois ambassadeur à Alger, devient après la retraite l'analyste attitré de la menace algérienne — livres, tribunes, plateaux. Ses prophéties de rupture (il l'annonçait dans les colonnes du Figaro, rappelle El Watan) ne l'obligent à rien : quand Paris et Alger, après la tempête de 2025, ont rouvert le dialogue en 2026, il n'y a eu ni compte à rendre ni erratum à publier. Le journalisme de prédiction a ceci de confortable qu'il n'est jamais contredit par ses propres archives.

Dernier conseil d'ami, monsieur l'ambassadeur : si l'Algérie est si fragile, pourquoi trois essais en deux ans pour la décrire ? Un pays qu'on méprise ne mérite pas tant d'encre — il mérite le silence, précisément celui que la presse française lui reprochait en 2024. La vérité tient en une phrase : la « fragilité » algérienne est votre meilleur actif. Elle se vend, se décline en tribunes, se monnaye en interviews. L'Algérie, elle, continue de s'équiper, d'élire ses présidents et de négocier avec les grandes puissances — sans avoir besoin, pour exister, de l'avis de son ex-ambassadeur.