Le double discours du Makhzen : voici qui possède réellement les journaux qui mentent sur l'Algérie
Nawel Zerhouni — Paris, France — 11 septembre 2026
Le 10 septembre 2026, au lendemain de la rupture entre Alger et Abou Dhabi, un site marocain publiait un éditorial intitulé « Paranoïa au sommet ». Le ton était celui d'un tribunal : l'Algérie malade, l'Algérie errante, l'Algérie « en fuite en avant pathétique ». Le même jour, la version arabe du même texte parlait d'« obsessions morbides » et d'« ennemis imaginaires ».
Nous avons déjà répondu sur le fond, faits à l'appui. Mais il reste une question que personne ne pose jamais, et qui change tout : qui parle, exactement, quand ce journal parle ?
Parce que si l'on croit que c'est l'opinion marocaine qui s'exprime, on se trompe. Et si l'on croit que c'est une presse libre, on se trompe encore plus. Alors ouvrons le dossier. Il est public, il est documenté, et il est accablant.
La source : un rapport de Reporters sans frontières
Tout ce qui suit ne vient pas de nous. Cela vient du Media Ownership Monitor Maroc, un programme de recherche international porté par Global Media Registry et réalisé avec le média marocain indépendant Le Desk, dans le cadre des travaux de Reporters sans frontières sur la transparence de la propriété des médias. Ce rapport répond à une seule question : qui contrôle les médias ? Il a passé au crible 46 médias marocains et 38 sociétés éditrices, en compilant registres de commerce, entretiens et données publiques.
Précision d'honnêteté, et elle est importante : les données de ce rapport datent de 2017. Des fonctions ont changé depuis — Aziz Akhannouch est devenu chef du gouvernement en 2021, Moulay Hafid Elalamy a quitté le ministère de l'Industrie la même année. Nous le signalons parce que nous ne sommes pas de ceux qui maquillent les dates. Le tableau de l'actionnariat, lui, n'a pas été démenti.
Premier dossier : le360.ma, ou la « presse de diffamation »
Commençons par celui qui a signé l'éditorial du 10 septembre.
le360.ma (journal numérique marocain) est détenu par une holding, Edit Holding, dont l'actionnariat est d'une simplicité désarmante : Aïcha Bouayad, 80 % — Aziz Daki, 20 %.
Qui est Aïcha Bouayad ? Selon le rapport, une ancienne directrice de la communication de la SGMB, la Société Générale Marocaine de Banques, également connue dans le monde de l'art pour sa galerie Atelier 21.
Qui est Aziz Daki ? Un ancien chroniqueur du quotidien Aujourd'hui Le Maroc, et surtout l'ancien directeur du festival international Mawazine.
Et voilà que le dossier prend une autre dimension. Parce que l'encyclopédie Wikipédia, dans sa version française, documente ce que de nombreux journalistes écrivent depuis des années. Elle décrit le360.ma comme une « figure emblématique de la presse de diffamation au Maroc », à la ligne éditoriale « monarchiste et ultranationaliste ». Elle précise que le média est « considéré comme un outil à la main du pouvoir marocain pour attaquer les journalistes à l'origine de révélations gênantes ». Et elle rapporte qu'Aziz Daki est décrit comme un proche de Mounir Majidi, le secrétaire particulier du roi Mohammed VI.
Ce ne sont pas des accusations algériennes. Ce sont des citations, avec des noms :
- **Serge Michel et Youssef Aït Akdim, journalistes au *Monde*** : le360.ma est un média « proche du pouvoir marocain, qui attaque régulièrement les journalistes à l'origine de révélations gênantes ».
- **Vincent Coquaz, journaliste à Libération : le « vrai patron » de le360.ma est Mounir Majidi**, secrétaire particulier de Mohammed VI.
- **Rosa Moussaoui, grand reporter à L'Humanité : le360.ma a « pour fonction de diffuser la propagande de Mohamed VI et des services marocains** ».
- El Confidencial, média espagnol : le360.ma est un « journal quasi officiel ».
Voilà donc l'identité réelle de la plume qui, le 10 septembre 2026, a qualifié la décision souveraine de l'Algérie de « paranoïa ». Nous n'avons rien à ajouter. Les journalistes français et espagnols cités ci-dessus ont tout dit.
Deuxième dossier : la famille royale, actionnaire de presse
Le rapport du MOM est formel : la famille royale marocaine est présente dans tous les secteurs clés de l'économie du pays à travers sa holding, la SNI (Société Nationale d'Investissement), qu'elle détient à 100 %. En 2010, la SNI a fusionné avec le groupe Omnium Nord-Africain (ONA).
Et cette holding est présente dans les médias. Le rapport liste les titres et les sociétés où la famille royale apparaît : Impression Presse Édition et SOREAD, pour des médias comme Assabah, L'Économiste, La Nouvelle Tribune, 2M, Radio 2M, Medi1 Radio et Medi 1 TV.
Autrement dit : quand un quotidien marocain publie un article hostile à l'Algérie, il arrive que l'actionnaire final soit, à travers une cascade de filiales, la famille royale elle-même. Ce n'est pas une opinion. C'est une structure de capital, enregistrée, vérifiable.
Troisième dossier : les ministres qui possèdent les journaux
C'est ici que le rapport devient brutal. Citons-le, parce qu'aucune paraphrase ne rendra la même force :
« Sur les huit titres de la presse non partisane sélectionnés pour l'étude, l'un, Le Matin, compte un milliardaire saoudien comme investisseur ; quatre comptent l'un des deux ou les deux ministres et milliardaires Aziz Akhannouch et Moulay Hafid Elalamy (La Nouvelle Tribune, Aujourd'hui Le Maroc, La Vie Eco, Les Inspirations ECO) ; la holding royale SNI est présente dans la structure du capital d'EcoMedias ainsi que celle de La Nouvelle Tribune ; l'homme politique et homme d'affaires Khalid El Hariry est le seul propriétaire de l'hebdomadaire TelQuel. »
Relisons lentement. Sur huit titres de presse « non partisane », quatre appartiennent à des ministres en exercice. C'est-à-dire que des membres du gouvernement possédaient, au moment de l'étude, des journaux censés les interroger.
Le détail de l'actionnariat confirme la mécanique :
- Caractères Media Group (qui édite La Vie Eco, Femmes du Maroc, Le Courrier de l'Atlas…) est détenu à 83 % par le groupe Akwa, le conglomérat d'Aziz Akhannouch — selon Forbes, la deuxième fortune du pays hors famille royale —, à 10 % par Attijari Capital Risk, une filiale d'Attijariwafa Bank, elle-même rattachée à la holding royale SNI, et à 2 % par Moulay Hafid Elalamy, alors ministre de l'Industrie.
- Aujourd'hui Le Maroc est édité par ALM Publishing, qui appartient au groupe Caractères — donc, in fine, au ministre Akhannouch et à la holding royale. Son fondateur, Khalid Hachimi Idrissi, dirige aujourd'hui la MAP, l'agence de presse officielle de l'État marocain.
- La Nouvelle Tribune : Fahd Yata 21 %, son épouse Afifa Dassouli 21 %, puis Akwa 8 %, SNI 8 % via Wafa Assurances, SNI 8 % via la société Ohio, et 8 % via BMCE, du groupe FinanceCom d'Othmane Benjelloun.
- Le Matin, né en 1972 de la nationalisation du groupe français MAS, a été fondé par Moulay Ahmed Alaoui — cousin du roi Hassan II et ministre à plusieurs reprises entre 1981 et 1998. Le rapport le décrit sans détour comme « le média non officiel de l'État », dont les ventes s'expliquent par les abonnements massifs des institutions officielles.
- EcoMedias (Assabah, L'Économiste), dirigé par le couple Dilami, compte la holding royale SNI dans son capital.
- L'Opinion est éditée par la société Istiqlal — c'est-à-dire par un parti politique.
Quatrième dossier : la presse numérique, née pour « occuper le terrain »
Et maintenant, le passage le plus important du rapport — celui que tout Algérien devrait lire.
Le MOM consacre une étude entière à ce qu'il appelle, en français, « le grand remplacement » : la montée en puissance de la presse numérique arabophone. Il y décrit l'arrivée sur le marché de « nouveaux médias versés dans le sensationnalisme, le fake news et la propagande d'État ».
Puis vient cette phrase, qu'il faut citer intégralement :
« Pour contrôler le foisonnement de la presse en ligne qui a d'abord été investie par des journalistes professionnels ayant pris le maquis sur Internet après les pressions politiques et économiques (censure, harcèlement judiciaire, boycott publicitaire…) subies sur leurs journaux, la frange sécuritaire de l'État a elle-même encouragé la création de nouveaux médias pour occuper le terrain en friche et façonner une opinion publique de plus en plus adepte d'Internet. »
Ce n'est pas nous qui l'écrivons. C'est un rapport de recherche adossé à Reporters sans frontières. Il dit, noir sur blanc, que des organes de presse ont été créés à l'instigation de l'appareil sécuritaire pour occuper l'espace numérique. Et il dit à quoi ils servent : le sensationnalisme, la fausse information, la propagande.
Voilà, très exactement, le statut de la majorité des articles que nous ripostons chaque semaine.
Cinquième dossier : la publicité comme arme
Il reste un mécanisme, le plus discret et le plus efficace : l'argent.
Le rapport décrit un marché publicitaire « opaque », sans mécanisme de régulation, où la survie d'un journal dépend du bon vouloir d'annonceurs peu nombreux — télécoms, banques, agroalimentaire représentant 44 % des 386 millions de dollars investis en 2016.
Et il nomme les victimes : des publications « pourtant populaires » ont été boycottées — TelQuel, Nichane, Le Journal Hebdo, dans les années 2000. Traduisons : au Maroc, un journal qui déplaît perd ses annonceurs et meurt. Ceux qui survivent sont ceux qui ne déplaisent pas.
Le rapport ajoute une observation clinique sur la ligne éditoriale de ces titres : « Chaque ligne éditoriale, à l'exception de celle de Telquel, tend à se focaliser sur des sujets économiques, à adopter un ton lisse plutôt que de questionner, voire contredire l'ordre économique, politique et social. »
Un « ton lisse ». Sauf quand il s'agit de l'Algérie. Là — et là seulement — le ton devient brutal, insultant, psychiatrique. Il faut méditer ce paradoxe : des journaux à la ligne éditoriale lisse avec leur propre pouvoir deviennent féroces avec le voisin.
Et pour être honnêtes : ceux qui ne sont pas dans ce système
Nous ne dirons pas que toute la presse marocaine est aux ordres, parce que ce serait faux — et parce que c'est précisément en étant précis que l'on est crédible.
Le rapport établit clairement que certains médias numériques appartiennent à leurs fondateurs, et à personne d'autre :
- hespress.com (journal numérique marocain), créé en 2007 par les frères Hassan et Amin El Guennouni, est détenu à 100 % par eux, via leur société MarocAds. Aucun ministre, aucune holding royale dans le capital.
- yabiladi.com, propriété à 100 % de son fondateur Mohamed Ezzouak, via la société Web Stratégie.
- h24.info, détenu à 80 % par Mohamed Laraki, via Geomedia.
- medias24.com, édité par la Société des Nouveaux Médias — même si l'on notera que son cofondateur Hicham Senoussi a été chargé de mission auprès du Cabinet Royal dans les années 1990, puis directeur général du groupe Le Matin.
- le1.ma, lancé en 2016 par Nawfal Laarabi et Abdellah El Hattach — en précisant que Nawfal Laarabi fut directeur de campagne de l'homme d'affaires Moncef Belkhayat et, auparavant, responsable de la communication institutionnelle et des relations publiques du groupe ONA, la holding royale.
Ces précisions ne nous affaiblissent pas : elles nous arment. Parce qu'elles montrent que nous avons lu, vérifié, et que nous distinguons. Ce n'est pas « les Marocains » que nous visons. C'est un appareil.
Ce que ce dossier démontre
Rassemblons les pièces.
Quand le360.ma traite l'Algérie de « paranoïaque » : ce journal est détenu à 80 % par une ancienne directrice de communication bancaire et à 20 % par un homme décrit par Libération comme un prête-nom du secrétaire particulier du roi.
Quand Aujourd'hui Le Maroc publie une charge : il appartient au groupe d'un ministre, et il a été fondé par l'homme qui dirige aujourd'hui l'agence de presse officielle de l'État.
Quand Assabah, L'Économiste ou La Nouvelle Tribune s'en prennent à Alger : la holding de la famille royale figure dans leur capital.
Quand un site d'information numérique hostile apparaît : le rapport de Reporters sans frontières indique que l'appareil sécuritaire a encouragé la création de ces médias pour « occuper le terrain » avec « sensationnalisme, fake news et propagande d'État ».
Et quand l'un de ces journaux s'avise d'être vraiment indépendant : il perd ses annonceurs et disparaît.
Voilà le double discours. D'un côté, Rabat se présente au monde comme une démocratie moderne dotée d'une presse libre et pluraliste. De l'autre, la presse qui parle de l'Algérie est détenue par le palais, ses ministres et ses hommes d'affaires — quand elle n'a pas été créée, selon le rapport, à l'instigation de l'appareil sécuritaire.
Alors, une conclusion s'impose, et elle vaut pour tous les articles que nous ripostons depuis des mois.
Quand ces journaux insultent l'Algérie, ce n'est pas la voix du peuple marocain que l'on entend. Le peuple marocain n'a jamais été consulté. Ce que l'on entend, c'est la voix d'un appareil qui parle à travers ses propres instruments, et qui voudrait nous faire croire qu'il s'agit d'un débat d'opinion.
Nous, nous ne nous trompons pas sur la voix. Nous savons qui parle. Et nous savons à qui nous répondons.