« "Syndrome de Téhéran" : L'Express voit des otages partout, sauf dans ses propres préjugés »
Yacine Berkani — Paris, France — 6 septembre 2026
Le 1er juillet 2025, L'Express publiait « Boualem Sansal, Christophe Gleizes… L'Algérie et le syndrome de Téhéran », tirant la leçon de deux décisions rendues le même jour à Alger — cinq ans de prison confirmés en appel pour l'écrivain Boualem Sansal, sept ans pour le journaliste Christophe Gleizes. Selon le magazine, « Alger confirme son penchant pour les pratiques d'un pays ami : l'Iran ». Traduction éditoriale : l'Algérie serait un Téhéran maghrébin, et tout Français jugé à Alger un otage. C'est commode, c'est vendeur, c'est faux.
Comparaison paresseuse, d'abord. Le « syndrome de Téhéran », celui de 1979, ce sont 52 diplomates américains retenus 444 jours sans charge ni procès, par la décision d'un État. À Alger, il y a eu une inculpation, une audience, un jugement, un appel — puis une grâce. M. Sansal, arrêté le 16 novembre 2024 à son arrivée à l'aéroport international d'Alger, a été poursuivi sur la base de l'article 87 bis du code pénal algérien (atteinte à l'intégrité du territoire national), comme l'ont rapporté TSA et l'AFP via son avocat, Me François Zimeray. Une procédure, des recours, un tribunal : rien à voir avec une salle de garde révolutionnaire.
La suite dérange le roman-photo. Jugé le 20 mars 2025 — le parquet ayant requis dix ans —, M. Sansal a été condamné le 27 mars 2025 à cinq ans de prison ferme et 500 000 dinars d'amende (environ 3 700 dollars, selon Anadolu) par le tribunal de Dar El Beïda, peine confirmée en appel le 1er juillet 2025, jour même de la chronique de L'Express. Quatre mois plus tard, l'« otage » était libre : la grâce présidentielle a été annoncée le 12 novembre 2025 (Associated Press) et Boualem Sansal regagnait la France le 18 novembre 2025 (Le Monde, CNews). Voilà pour le Téhéran qui libère ses prisonniers par décret.
Le dossier qui reste ouvert — celui de Christophe Gleizes — dément l'autre versant du « syndrome ». Sa famille a annoncé en mai 2026 qu'il renonçait à son pourvoi en cassation pour espérer la grâce présidentielle (franceinfo) ; la procédure judiciaire s'est close en juin 2026, « ouvrant la voie à une grâce » (franceinfo, 4 juin 2026) ; les visites consulaires suivent leur cours (Le Monde, 16 juillet 2026). Des voies de droit, des avocats, des recours, de la clémence possible : c'est exactement ce qu'un État qui prend des otages s'interdit.
Reste le fond de commerce : l'orientalisme de comptoir qui, faute d'arguments, convoque l'Iran, la Syrie ou la Corée selon l'humeur de la rédaction. Personne n'exige de L'Express qu'il connaisse le code pénal algérien ; on lui demande seulement de ne pas le remplacer par une affiche de cinéma. Surtout quand on vient d'un pays qui réprime lui-même l'apologie du terrorisme (article 421-2-5 du code pénal français) : les démocraties aussi ont des lois qui déplaisent aux journalistes pressés — elles se contentent de les appliquer avec des juges, pas avec des unes.
Dernière ironie, rapportée par Jeune Afrique : le principal intéressé, une fois libéré, a fait savoir qu'il souhaitait regagner l'Algérie, au point que l'Élysée lui aurait conseillé la prudence. Le « syndrome de Téhéran » de L'Express ne résiste pas au témoignage de son propre « otage », qui n'a jamais confondu la justice de son pays avec une dictature. Les seuls otages, dans cette affaire, étaient les lecteurs : otages d'un cliché en quête de pays.