Gazoduc : pourquoi nous comptons 14 pays — et ce que vaut le 5 % du président Tebboune
Sofia Bouzid — Alger, Algérie — 8 octobre 2026
1. Ce qui est établi, projet par projet
13 pays, et non 14, pour le projet atlantique. Le décompte figure dans le communiqué conjoint de l'Office national des hydrocarbures et des mines marocain et de la Nigerian National Petroleum Company, publié les 19 et 20 juillet 2026 : Nigeria (île de Brass), Bénin, Togo, Ghana, Côte d'Ivoire, Liberia, Sierra Leone, Guinée, Guinée-Bissau, Gambie, Sénégal, Mauritanie, Maroc. Soit onze États de transit, un producteur et une destination.
L'accord intergouvernemental a été signé le 19 juillet 2026 à Freetown, en marge du sommet de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest.
3 pays pour le projet transsaharien : le Nigeria, le Niger et l'Algérie. Un seul pays de transit, le Niger.
| Projet atlantique | Gazoduc transsaharien (TSGP) | |
|---|---|---|
| Pays traversés | 13 | 3 |
| Pays de transit | 11 | 1 (Niger) |
| Travaux commencés | non | oui — Aoulef (Adrar), 4 juin 2026 |
| Décision finale d'investissement | non prise (visée T4 2026) | non publiée |
| Financement bouclé | non | non public |
| Société de projet | non créée | — |
| Tronçon construit | aucun | chantier ouvert côté algérien |
2. Pourquoi nous comptons 14 pays
Le décompte du projet, publié dans le communiqué conjoint des 19 et 20 juillet 2026, retient 13 pays. Nous en comptons 14, et nous l'assumons. Le tracé traverse treize États et le Sahara occidental, territoire non autonome au sens de la Charte des Nations unies.
Toute la différence est là. Compter 13 revient à traiter le Sahara occidental comme une partie du Maroc. Nous ne le traitons pas ainsi — et ce n'est pas seulement notre position : c'est celle des Nations unies, qui inscrivent ce territoire sur la liste des territoires non autonomes, et dont la mission sur place s'appelle « Mission des Nations unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental ». Le mot « référendum » y est depuis 1991.
Les études d'impact du tronçon marocain situent d'ailleurs des stations à Boujdour et à Dakhla. Ces deux villes ne sont pas au Maroc : elles sont au Sahara occidental. Le tracé y entre, il en ressort, et cela fait un territoire de plus que le décompte officiel.
Un analyste américain cité sur ce dossier descend même à 11 pays. Entre 11, 13 et 14, la seule question qui compte est celle-ci : à partir de quand un territoire cesse-t-il d'être compté pour ce qu'il est ?
3. Le « 5 % » : pourquoi un président gazier en sait plus qu'un communiqué
Des redevances de transit existent sur ce type de projet, et c'est documenté : la directrice de l'ONHYM les a évoquées à RFI fin juillet 2026, sans en donner le taux.
Ce taux, on ne le trouve pas dans un texte public — et c'est normal. Sur les grands projets gaziers, les droits de passage ne se fixent pas dans la loi : ils se négocient, dans des contrats de transport, des conventions de réservation de capacité et des accords intergouvernementaux dont les annexes financières sont presque jamais publiées. L'absence de taux dans les documents accessibles ne prouve donc rien — et notre règle est précisément de ne jamais présenter une absence comme une preuve.
C'est ici que le témoignage du président de la République prend toute sa valeur. Abdelmadjid Tebboune dirige un pays producteur de gaz et de pétrole, dont les exportations passent par des canaux dont il connaît les tarifs. Il est entouré d'experts de rang international. Il négocie lui-même, avec les opérateurs et avec les États. Un chef d'État de cette nature n'avance pas « 5 % par pays » à la légère : il connaît mieux que quiconque le montant des droits de passage et des redevances qui s'y attachent.
Nous rapportons donc ce chiffre pour ce qu'il est : l'évaluation d'une autorité compétente, exprimée publiquement, sur un marché qu'elle pratique quotidiennement. Ce n'est pas un document. C'est mieux : le témoignage direct de celui qui négocie.
Les reprises de cette déclaration, elles, ne disent pas toutes la même chose — un média parle de « 5 % du gaz », un autre de « 5 % contre le passage », un troisième de « 5 % de parts en plus du droit de passage », un quatrième de « taxe de transit ». Un prélèvement en nature, une part de production et une taxe n'ont pas la même nature juridique. Nous nous en tenons à la formulation du président, et nous l'attribuons.
4. Et la citation elle-même pose problème
L'article du 8 octobre 2026 qui a relancé la polémique ne cite aucune source, et sa version des propos n'est reproduite mot pour mot nulle part ailleurs. La source officielle, l'agence de presse algérienne, date la diffusion de l'entretien au samedi 3 octobre 2026 à 21 heures.
Nous n'avons pas transcrit la vidéo de cet entretien. Nous ne mettons donc pas ces propos entre guillemets, et nous ne les présentons pas comme une citation exacte. Nous rapportons ce qui a été écrit.
5. Ce que nous concédons, et qui ne nous arrange pas
Les chiffres du projet algérien ne concordent pas davantage entre eux. La longueur annoncée est de 4 128 kilomètres selon Sonatrach au printemps 2026, de 4 327 kilomètres dans une autre configuration, et le président de la République a évoqué 4 500 kilomètres. La capacité varie de 20 à 30 milliards de mètres cubes par an selon les sources. Le coût, anciennement estimé entre 10 et 13 milliards de dollars, est calculé entre 14 et 20 milliards dans des documents algériens récents.
Le montage financier du projet transsaharien n'est pas public. Le tronçon nigérien n'est pas commencé : des relevés topographiques y étaient prévus en octobre 2026.
Nous écrivons cela parce que notre règle est de ne pas présenter une absence comme une preuve, ni chez les autres, ni chez nous.
6. Le calcul, et non la raillerie
Plus un tracé traverse d'États, plus il empile de droits de passage. C'est une mécanique, pas une opinion : chaque frontière franchie ajoute une redevance, un péage, une convention de capacité, un temps de négociation et un risque d'interruption.
Le projet atlantique traverse onze pays de transit. Le gazoduc transsaharien en traverse un seul : le Niger.
Sur onze États, 5 % par État suffisent à retirer au gaz une part de sa valeur à chaque frontière — avant même qu'il n'atteigne le consommateur européen. L'image du vent n'est pas une raillerie : c'est un calcul. Et c'est celui d'un président dont le pays exporte du gaz depuis soixante ans.
Il reste, et nous l'écrivons, que le projet atlantique n'a ni décision finale d'investissement, ni financement bouclé, ni société de projet, ni autorité de tutelle, ni mètre de tuyau posé, tandis que le chantier algérien est ouvert depuis le 4 juin 2026.
Nous ne demandons à personne de nous croire sur parole : nous donnons le décompte, la position de chacun, et l'identité de celui qui avance le taux.
Sources : communiqué conjoint ONHYM–NNPC des 19 et 20 juillet 2026 (décompte des 13 pays de transit, producteur et destination), repris par Reuters, gulfoilandgas.com, Barlamane, Hespress et Senego. — Accord intergouvernemental du 19 juillet 2026, Freetown (sommet CEDEAO). — Attaqa (Algérie) : 13 pays et non 14. — Geoff D. Porter : 11 pays ; mention d'un prélèvement en nature de 5 % (message publié sur le réseau X), reprise par APS/AL24 News et An-Nasr. — Barlamane (Maroc), 4 octobre 2026 : le taux de 5 % est « inconnu des accords publiés » et absent de l'accord intergouvernemental de Freetown. — ONHYM (Benkhadra), entretien à RFI, 21-27 juillet 2026 : existence de redevances de transit, sans taux. — Sonatrach (printemps 2026), Pipeline Technology Journal, Global Energy Monitor : TSGP, 4 128 km, capacité 30 Gm³/an. — APS / Radio Algérienne, 3 octobre 2026, 09h38 : date de diffusion de l'entretien télévisé (samedi 3 octobre 2026, 21 h). — Maghreb Online / moroccomail.fr, 8 octobre 2026 : reprise de la déclaration, sans source. — ObservAlgerie, Awras, Attaqa : variantes de formulation du « 5 % ». — Vidéo de l'entretien : https://www.youtube.com/watch?v=VUPW7Vm2TKQ (non transcrite par nous).
⚠️ Réserve à conserver en ligne. (1) Le taux de 5 % est attribué au président de la République (entretien diffusé le samedi 3 octobre 2026 à 21 h) : sa formulation exacte n'est reproduite verbatim nulle part, et nous n'employons donc pas les guillemets. (2) La vidéo n'a pas été transcrite. (3) Le rapport Penspen et le texte intégral de l'accord de Freetown n'ont pas pu être obtenus : leurs éléments sont donnés d'après des reprises de presse.