« Sansal : Le Monde écrit "silence injustifiable" — et oublie de lire le dossier »

Salim Azzoug — Genève, Suisse — 6 septembre 2026

Le 23 novembre 2024, sept jours après l'arrestation de Boualem Sansal à l'aéroport d'Alger (16 novembre), Le Monde publiait un éditorial dont la version en ligne s'intitule « Algeria's silence on Boualem Sansal's arrest is unjustifiable » — le silence de l'Algérie sur cette arrestation serait « injustifiable ». Une semaine après l'ouverture d'une enquête, avant même la communication des chefs de poursuite, le quotidien de référence rendait son verdict : coupable, par contumace, le silence. La présomption d'innocence s'arrêterait-elle à la Méditerranée ?

Le dossier, pour qui le lit. L'écrivain était poursuivi pour des propos tenus début octobre 2024 dans un entretien en ligne consacré au tracé des frontières nationales, qualifiés par la justice algérienne d'atteinte à l'intégrité du territoire national — inculpation intervenue sur la base de l'article 87 bis du code pénal, rapportée par l'AFP via son avocat, Me François Zimeray (TSA, 27 novembre 2024). Détention provisoire. Procès le 20 mars 2025, réquisitions à dix ans. Condamnation le 27 mars 2025 à cinq ans de prison ferme et 500 000 dinars d'amende par le tribunal correctionnel de Dar El Beïda. Appel, confirmation. Grâce présidentielle annoncée le 12 novembre 2025 (Associated Press). Retour en France le 18 novembre 2025.

Le Monde pouvait légitimement ignorer, fin novembre 2024, les éléments qui allaient constituer le dossier — c'est précisément le problème : il n'a pas attendu de les connaître pour éditorialiser. M. Sansal, naturalisé français en 2024 (selon Anadolu), était jugé à l'étranger : le quotidien exigeait donc d'une justice étrangère ce qu'il n'accorde pas à la justice française, le droit d'instruire avant de condamner. On peut trouver sévère le code pénal algérien. On ne peut pas, sans en rire, lui faire la leçon au nom d'un droit français qui réprime lui-même l'apologie du terrorisme (article 421-2-5 du code pénal). Aucun État n'abdique sa souveraineté judiciaire sur injonction d'un quotidien étranger — ni la France, ni l'Algérie.

L'instrumentalisation, d'ailleurs, n'était pas algérienne, elle était parisienne. L'écrivain est devenu, le temps d'une saison médiatique, la cause commune de ceux qui, à l'intérieur, votent les lois les plus restrictives sur la parole publique. Ce que la chronique du 23 novembre 2024 a transformé en « affaire d'État » était une procédure judiciaire de droit commun, menée dans un pays souverain, pour des propos tenus sur le territoire de ce pays. Quand on écrit « silence injustifiable » avant d'avoir lu le dossier, on ne défend pas un homme : on utilise un homme.

La suite appartient à l'histoire que Le Monde lui-même a dû raconter. Le 13 novembre 2025, le quotidien titrait sur « une fragile détente » entre Paris et Alger ; le 18 novembre, il relatait le retour en France de l'écrivain. La « justice silencieuse » de novembre 2024 s'était, entre-temps, révélée capable de grâce — l'issue même que les éditorialistes parisiens réclamaient. Le silence d'Alger valait mieux, décidément, que certains cris de Paris.

Morale éditoriale : l'indignation n'est pas une méthode de lecture, et la une n'est pas une jurisprudence. Le Monde avait raison sur un point — le sort d'un écrivain méritait l'attention. Il avait tort sur le reste : le ton, le calendrier, la certitude. Boualem Sansal méritait mieux qu'une cause ; ses lecteurs méritaient mieux qu'un procès sans dossier.