« Paranoïa » ? le360.ma a choisi son mot. Nous, on a les pièces. Dossier à l'appui.
Salim Ben Amer — Tripoli, Libye — 10 septembre 2026
Il faut saluer la franchise, au moins une fois. Le 10 septembre 2026, à 13h31, un grand quotidien marocain en ligne a publié un éditorial dont le titre ne laisse aucune place au doute : « Paranoïa au sommet : après la provocation et les insultes, le régime d'Alger rompt avec les Émirats et poursuit ses errances ».
Voilà donc le diagnostic. Pas une analyse, pas une contradiction, pas un contre-argument : un diagnostic médical. L'Algérie ne serait pas un État qui a pris une décision souveraine pour des motifs qu'elle a exposés publiquement — elle serait malade. Trois heures plus tard, la version arabe du même texte durcissait encore le propos, parlant de « folie de suspicion » au sommet de l'État, d'« obsessions morbides » et d'« ennemis imaginaires » inventés « pour couvrir ses échecs successifs ».
Alors prenons le mot au sérieux. La paranoïa, c'est croire à une menace qui n'existe pas. Et pour en avoir le cœur net, il n'y a qu'une méthode : regarder les faits. Nous allons le faire. Un par un. Tous documentés. Et à la fin, nous reposerons la question : qui, exactement, est paranoïaque ?
Fait numéro un : le consulat à Laâyoune
Le 15 septembre 2020, les Émirats arabes unis signent à la Maison-Blanche les accords d'Abraham et deviennent le premier État du Golfe à normaliser ses relations avec l'entité sioniste. Sept semaines plus tard, le 4 novembre 2020, ils inaugurent un consulat général à Laâyoune, au Sahara Occidental, en présence du ministre marocain des Affaires étrangères.
Deux causes sacrées du monde arabe — la Palestine et le Sahara Occidental — traitées dans le même trimestre. Est-ce une invention algérienne ? Non. C'est un fait, avec une date, un lieu et des photographies.
Fait numéro deux : les armes livrées au rival
L'ancien ambassadeur algérien Amar Belani, dans une contribution publiée le 10 septembre par TSA, énumère ce que l'Algérie reproche à Abou Dhabi : des ventes d'armes destinées à renforcer les capacités militaires marocaines, une coopération étroite en matière de renseignement, et des transferts technologiques à visée militaire. Il ajoute un soutien actif à un mouvement séparatiste classé organisation terroriste par Alger, et l'accueil, sur le sol émirati, de personnes recherchées par la justice algérienne pour détournement de fonds publics.
Faut-il rappeler que ces accusations ont été formulées par écrit, publiquement, dans un média signé ? Une « paranoïa » qui produit des noms, des dates et des dossiers commence à ressembler beaucoup à un réquisitoire.
Fait numéro trois : la lettre, le mandat et l'homme d'affaires missionné
Prenons un seul dossier, le plus récent. Ayoub Aïssiou, ancien patron de presse, condamné par contumace le 17 décembre 2025 à vingt ans de réclusion pour blanchiment d'argent et fuite de capitaux en bande organisée, peine confirmée en appel le 15 mars 2026. Son épouse et ses cinq frères : quinze ans chacun. Son beau-père, ancien sénateur : sept ans. Dans le dossier, des parties civiles — dont des acquéreurs de logements qui estiment avoir été spoliés.
Il est arrêté en Espagne fin juillet 2026, à son arrivée d'un vol en provenance de Casablanca. Le 21 août, un hebdomadaire français publie une lettre ouverte à Emmanuel Macron et Pedro Sánchez réclamant sa libération : sur vingt signataires, quatorze avaient signé l'appel en faveur de Boualem Sansal en 2024. Et cette lettre ne mentionne à aucun moment la nature des poursuites.
Le 5 septembre, TSA rapporte, citant ses sources, que les Émirats auraient missionné un homme d'affaires, Bentaaloub Nassir, pour faire pression en Espagne afin d'empêcher l'extradition de l'homme condamné. Cinq jours plus tard, l'Algérie rompait.
Nous ne présentons pas cette information comme établie : elle repose sur des sources. Mais voici ce qui, lui, est établi : un condamné à vingt ans pour avoir pillé l'argent public, poursuivi par un mandat d'arrêt international, dont la famille a été condamnée en bloc, et pour lequel des réseaux se mobilisent à Paris comme dans le Golfe. Appeler cela de la paranoïa, c'est insulter les victimes qui attendent leur argent.
Fait numéro quatre : l'Iron Dome, et l'aveu américain
Et maintenant, le fait que le360.ma (journal numérique marocain) n'a pas mis dans son éditorial — parce qu'il ne pouvait pas.
Pendant la guerre menée contre l'Iran à partir du 28 février 2026, Israël a envoyé aux Émirats une batterie de Iron Dome, ses intercepteurs et plusieurs dizaines de soldats israéliens chargés de l'opérer, après un appel entre le Premier ministre israélien et le président émirati. Jamais Israël n'avait déployé son bouclier antimissile hors de son territoire. Jamais un État arabe n'avait accueilli de militaires israéliens en opération.
Ce n'est pas une allégation algérienne. C'est une révélation du média américain Axios, confirmée publiquement par deux hauts responsables des États-Unis : l'ambassadeur américain en Israël, qui a remercié les Émirats — « premier membre des accords d'Abraham » — en déclarant que « Israël vient de leur envoyer des batteries Iron Dome et du personnel pour aider à les opérer », et l'ambassadeur américain auprès des Nations unies, qui a confirmé l'usage du système contre des missiles iraniens visant les Émirats. Réaction des autorités émiraties à ces déclarations officielles ? Aucune.
Voilà ce que l'Algérie avait sous les yeux. Et voilà ce que l'on appelle, à Rabat, de la « paranoïa ».
Fait numéro cinq : le rapport de l'ONU
Le 3 septembre 2026, une mission d'établissement des faits des Nations unies rend public à Genève un rapport sur le Soudan. Les enquêteurs déclarent avoir des « motifs raisonnables de croire » qu'un réseau transnational impliquant des personnes et des entités situées aux Émirats arabes unis, au Tchad, en Libye et en Somalie, a fourni aux Forces de soutien rapide des armes, des équipements, de la logistique, de la formation et du personnel. Plus de 1 000 personnes tuées dans des frappes de drones au cours des cinq premiers mois de 2026. Certaines de ces conduites peuvent constituer des crimes de guerre. Les Émirats rejettent ces accusations — c'est leur droit, et nous le rapportons.
Un rapport onusien, ce n'est pas un sentiment. C'est un document.
Et maintenant, la vraie question : qui a fait quoi ce jour-là ?
Car voici le point que le360.ma espérait que personne ne remarque.
Le 10 septembre 2026, le360.ma n'était pas seul à traiter cette nouvelle. Le même jour, au Maroc, d'autres rédactions rapportaient exactement les mêmes faits — la rupture, le délai de 48 heures notifié à l'ambassadeur émirati, la fermeture de l'espace aérien. Sobrement. Factuellement. Sans un seul mot d'insulte.
Même pays. Même jour. Même information. Deux traitements. D'un côté, un rapport ; de l'autre, un diagnostic psychiatrique. Ce n'est plus une opinion : c'est une comparaison, et elle est vérifiable par n'importe qui, en deux clics.
Et il y a mieux : le même dessin, deux titres
Le 9 septembre, la même rédaction publie une seule caricature, signée du même dessinateur, en deux langues.
En français, le titre annonce, froidement : « Algérie : un plan tous azimuts pour faire baisser l'espérance de vie ». Un titre « statistique », presque clinique, calibré pour un lecteur européen.
En arabe, le même dessin devient : « Tebboune poursuit le meurtre de l'Algérie nouvelle ».
Même dessin. Deux publics. Deux niveaux de violence. On accuse en arabe un chef d'État de meurtre, et on parle en français de politique de santé publique. Voilà ce qu'est une ligne éditoriale assumée — et voilà, surtout, une preuve qu'aucun démenti ne pourra effacer : elle est publiée, datée, et accessible sur leur propre site.
Leur propre palmarès est un aveu
Il reste une pièce que nous n'avons pas encore posée sur la table, et c'est la plus simple de toutes : regardons ce que le360.ma offre à ses lecteurs arabes.
Sur leur propre classement des « articles les plus lus », à la date du 10 septembre 2026, figurent notamment — dans l'ordre de lecture :
- leur éditorial « Folie de suspicion au sommet de l'État : le régime algérien rompt avec les Émirats et poursuit son errance » ;
- et un article intitulé « Algérie : le régime brandit la peine de mort pour étouffer la rue et encercler la colère sociale ».
Voilà la vitrine. Voilà ce qu'un lecteur arabophone découvre en arrivant sur ce site : l'Algérie y est malade, l'Algérie y tue, l'Algérie y erre. Pas une ligne sur ses routes, ses aéroports, son énergie, son industrie, ses universités. Pas un mot sur ce qu'un pays de quarante-six millions d'habitants construit chaque jour.
Une rédaction n'a pas besoin qu'on juge ses intentions. Il suffit de lire son palmarès.
Le mot de la fin : la « paranoïa » de 2021
Une dernière chose, pour la route, parce qu'elle est savoureuse.
Le Maroc a lui-même rompu ses relations diplomatiques avec l'Iran en 2018, puis avec l'Algérie en août 2021. Ce sont des faits publics, officiels, assumés. Est-ce que le360.ma a qualifié ces décisions de « paranoïa au sommet », de « folie de suspicion » ou de « coup de sang » ? Est-ce qu'il a parlé d'« obsessions morbides » ? Non. Dans un cas, on écrit « rupture diplomatique ». Dans l'autre, on écrit « paranoïa ». Même acte, deux vocabulaires — selon qui le commet.
Alors reposons la question posée au début, calmement, avec les pièces sur la table : un consulat ouvert à Laâyoune sept semaines après avoir reconnu l'entité sioniste ; des armes livrées au rival ; un mouvement séparatiste soutenu ; un condamné à vingt ans pour qui des réseaux se mobilisent de Paris à Abou Dhabi ; une batterie Iron Dome et des soldats israéliens confirmés par Washington sur le sol d'un État arabe ; un rapport de l'ONU sur une guerre au Soudan.
Une seule de ces choses suffirait à justifier qu'un État souverain prenne ses distances. Il y en a six.
Si tenir ce dossier, le rendre public et en tirer une décision diplomatique s'appelle de la paranoïa, alors il faut prévenir le360.ma : la prochaine fois, on leur enverra la liste complète avec les pièces jointes. Ils risquent de moins bien dormir.