Le Sahara s'achète

Rachid M. — Dakhla, Sahara occidental — 11 octobre 2026

Le Sahara occidental ne s'est pas conquis. Il s'est acheté. Et ce qui est remarquable, dans cette histoire de cinquante ans, c'est que la facture n'a jamais été réglée par celui qui en réclame la propriété.

Il faut commencer par une phrase que peu de gens citent, et qui n'est pas de nous. Elle est de l'Assemblée nationale française, dans un rapport d'information de 2015 consacré aux opérations extérieures de la France. Elle porte sur l'année 1977, sur le Zaïre, sur les soldats que Rabat y a envoyés — et elle dit ceci :

« Cette aide marocaine trouve sa contrepartie avec le soutien militaire et diplomatique de la France dans le conflit contre le Polisario. »

La contrepartie. Le mot est écrit, il est officiel, et il est français. Nous n'avons rien à ajouter : il suffit de le lire.

1. Avril 1977 : ce que la France a transporté

Le 8 mars 1977, le Front de libération nationale congolais entre au Shaba, dans le sud du Zaïre. Kinshasa vacille. Le maréchal Mobutu appelle ses protecteurs.

Le Maroc répond. Le 7 avril, l'opération est lancée : environ 1 500 soldats marocains sont acheminés vers le Shaba, leur arrivée confirmée à Kinshasa le 10 avril.

Mais le Maroc ne peut pas projeter une force à trois mille kilomètres de chez lui. La France s'en charge. Selon les archives de presse de l'époque, onze appareils français sont mis à disposition — dix Transall C-160 et un DC-8 — avec 170 aviateurs français. L'armée française donne à cette opération un nom de fleur, comme elle le fait toujours : « Verveine », du 7 au 18 avril 1977, treize C-160 engagés.

Le rapport de l'Assemblée nationale l'écrit sans détour : « Ne pouvant projeter ses forces terrestres, le Maroc sollicite la France pour assurer la mise en place de son contingent. »

Un an plus tard, en mai 1978, Kolwezi tombe. Le Maroc envoie 1 000 soldats supplémentaires, que le New York Times du 5 juin 1978 décrit comme le « noyau de la force de maintien de la paix en Afrique ». Cette fois, ce sont dix-huit avions de transport américains C-141 qui les acheminent.

Voilà le service rendu. Reste à savoir ce qu'il a acheté.

2. Le Safari Club : ce qui est établi, et ce qui ne l'est pas

Il existe, derrière cette mécanique, une structure dont on parle peu et dont il faut dire exactement ce qu'on sait.

Un accord secret daté du 1ᵉʳ septembre 1976, retrouvé dans les archives du chah d'Iran et reproduit par l'écrivain égyptien Mohamed Heikal, réunit les services de cinq pays : la France, par Alexandre de Marenches, alors patron du SDECE ; l'Arabie saoudite, par Kamal Adham ; l'Égypte, par Kamal Hassan Ali ; l'Iran, par Nematollah Nassiri, le chef de la SAVAK ; et le Maroc, par Ahmed Dlimi, patron de la DGED.

La répartition des rôles est documentée : l'argent saoudien, la technologie et la logistique françaises, les hommes égyptiens et marocains. C'est la thèse de l'historienne Rachel Bronson, et elle est cohérente avec tout ce qui précède.

Il faut maintenant dire ce qui affaiblit ce récit, parce que c'est notre travail et non le contraire.

Le nom lui-même est fragile. La seule mention d'archive que nous ayons trouvée — une évaluation de la CIA de 1988 — n'emploie pas l'expression « Safari Club ». Elle parle d'un « comité de renseignement des cinq puissances ». Et le seul universitaire qui ait travaillé sur ce dossier dans les archives françaises, britanniques et américaines, Farid Boussaid, conclut qu'il subsiste un doute sérieux sur « la mesure dans laquelle ce club a réellement fonctionné comme un mécanisme de coordination ».

Autrement dit : le club a existé comme intention et comme réseau. Son caractère opérationnel reste contesté. Nous écrivons les deux.

Une chose, en revanche, doit être corrigée, parce que beaucoup la répètent : le Safari Club n'a pas pu conduire l'intervention en Angola de 1975. La charte est de septembre 1976. La chronologie l'interdit.

3. Et ce que Washington n'a pas fait

C'est ici que l'histoire devient intéressante, parce qu'elle ne dit pas ce que le récit courant voudrait qu'elle dise.

Si le Maroc a envoyé ses soldats au Zaïre pour obtenir des armes et un appui sur le Sahara, alors les États-Unis auraient dû payer leur part. Or les archives américaines établissent l'inverse.

Un mémorandum du Conseil de sécurité nationale, daté du 5 juin 1978, quelques jours après Kolwezi, note que le roi Hassan II est « tempéré par la déception que les États-Unis refusent toujours de lui vendre des armes destinées à être utilisées au Sahara et en Mauritanie contre le Polisario ».

La politique américaine de l'année est écrite noir sur blanc dans ces mêmes documents : pas d'armes américaines pour un usage marocain au Sahara, pas de reconnaissance de la souveraineté marocaine.

Et la conclusion du chercheur qui a dépouillé ces archives est sans ambiguïté : l'intervention au Shaba n'a pas renforcé la position du roi dans ses négociations avec Washington. Le revirement américain viendra plus tard, en 1979 puis en 1980, et pour de tout autres raisons : l'Éthiopie, l'Afghanistan, la chute du chah.

Donc, en 1977, un seul pays a payé : la France. Et il l'a payé en Mirage F1, en Jaguar engagés en Mauritanie dès octobre 1977, et en appui diplomatique constant.

4. Où la facture est devenue publique

Il faut attendre quarante-trois ans pour que le mécanisme change de main — et pour qu'il cesse d'être secret.

Le 10 décembre 2020, la proclamation du président américain Donald Trump reconnaît la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Le texte est transmis à l'Organisation des Nations unies cinq jours plus tard.

Ce qui a été échangé est, cette fois, écrit et public. Le Maroc reconnaît Israël. Une déclaration tripartite est signée le 22 décembre 2020. Et le même mois, une vente d'armes américaines d'environ un milliard de dollars est notifiée au Congrès.

Le reste suit, par la presse spécialisée et sans confirmation officielle de notre part : un système israélien Barak MX annoncé pour 500 millions de dollars, des ATMOS 2000, des PULS d'Elbit, des drones Hermes, une usine à Benslimane. Nous les citons comme la presse les rapporte, et nous ne les certifions pas.

Le mécanisme, lui, est identique. Ce qui a changé, c'est le client.

5. Ce que nous ne pouvons pas démontrer

Nous préférons l'écrire ici que de laisser un lecteur le découvrir ailleurs.

Nous n'avons trouvé aucun accord écrit d'échange entre Rabat et Paris en 1977-1978. La contrepartie est une qualification officielle française — et elle date de 2015, soit trente-huit ans après les faits.

Nous n'avons trouvé aucun paiement américain à cette période. Le contraire est documenté.

Les archives diplomatiques marocaines sont fermées : le chercheur que nous citons écrit que l'accès en est impossible. Une partie de cette histoire est donc, littéralement, hors de portée.

Et le passage de 1977 à 2020, la continuité du mécanisme, reste une hypothèse — plausible, cohérente avec les faits, mais non prouvée par une pièce qui relierait les deux époques.

6. Le droit, lui, n'a jamais été payé

Il reste un détail que l'argent ne règle pas.

Le 16 octobre 1975, la Cour internationale de justice rend son avis consultatif. Elle conclut qu'il n'existe aucun lien de souveraineté territoriale entre le Sahara occidental et le Maroc ou la Mauritanie.

Le 6 novembre 1975, le Conseil de sécurité adopte la résolution 380. Il y « déplore » la marche verte, et demande le retrait des participants.

Le 14 novembre 1975, trois semaines après l'avis, les accords de Madrid transfèrent l'administration du territoire à Rabat et à Nouakchott. Le texte est enregistré au recueil des traités des Nations unies.

Cinquante ans plus tard, aucune puissance n'a fait du Sahara marocain un territoire reconnu par le droit international. Il reste un territoire non autonome, et la mission des Nations unies qui y opère s'appelle toujours la Mission pour l'organisation d'un référendum au Sahara occidental.

On peut acheter un soutien. On n'achète pas un avis consultatif.

📚 BIBLIOGRAPHIE COMPLÈTE (règle n°19)

1. Assemblée nationale française, rapport d'information n° 2777, 20 mai 2015 (Chauveau, Gaymard), p. 116 — opération « Verveine » (7-18 avril 1977), 13 C-160, et citation : « Ne pouvant projeter ses forces terrestres, le Maroc sollicite la France pour assurer la mise en place de son contingent » ; « cette aide marocaine trouve sa contrepartie avec le soutien militaire et diplomatique de la France dans le conflit contre le Polisario » — https://www.assemblee-nationale.fr/14/pdf/rap-info/i2777.pdf

2. Keesing's Contemporary Archives, juin 1977, p. 28399 — 10 Transall C-160 et 1 DC-8 français, ~1 500 soldats marocains au Shaba au 10 avril 1977, 170 aviateurs français — https://www.stanford.edu/group/tomzgroup/pmwiki/uploads/2150-1977-06-KS-b-RRW.pdf

3. FRUS 1977-1980, volume XVII/3, document 32, mémorandum Quandt → Brzezinski, 5 juin 1978 (Carter Library) — 1 000 soldats marocains au Zaïre ; « the U.S. still is unwilling to sell Morocco weapons for use in the Sahara and Mauritania against the Polisario » — https://history.state.gov/historicaldocuments/frus1977-80v17p3/d32

4. The New York Times, 5 juin 1978 — « U.S. Airlifts Moroccans to Zaire » (cité d'après la référence du dossier)

5. Mohamed Heikal, Iran: The Untold Story, 1982, p. 113-114 — accord du 1ᵉʳ septembre 1976 et liste des cinq services

6. Rachel Bronson, Thicker than Oil: America's Uneasy Partnership with Saudi Arabia, 2006, p. 132 — répartition des rôles entre les cinq pays

7. Farid Boussaid, The International History Review, vol. 43, n° 1, 2021, p. 187 et 194-195 — « doubt exists in how much it has really functioned as a mechanism through which actions were coordinated » ; « access to Moroccan diplomatic archives is not possible »

8. CIA, Morocco: Foreign Policy Dilemmas, an Intelligence Assessment, NESA 2150-88-N, 1ᵉʳ juin 1988, p. 6 — mention d'un « Five Power Intelligence Committee » (référence de seconde main)

9. Cour internationale de justice, avis consultatif du 16 octobre 1975 sur le Sahara occidental — conclusions opératoires reprises de la communication officielle de la Cour

10. Conseil de sécurité des Nations unies, résolution 380 (1975) du 6 novembre 1975 — « Deplores the holding of the march »

11. Accords de Madrid, 14 novembre 1975 — texte intégral, Recueil des traités des Nations unies, vol. 988, n° 1-14450, entrée en vigueur le 19 novembre 1975

12. Proclamation présidentielle américaine du 4 décembre 2020 (publiée le 10 décembre), transmise à l'ONU le 15 décembre 2020 — document S/2020/1210

13. Déclaration tripartite Maroc–États-Unis–Israël du 22 décembre 2020 (El Otmani, Kushner, Ben-Shabbat)

14. Mémorandum de défense Maroc–Israël du 24 novembre 2021 (Gantz / Loudiyi) — mémorandum, et non traité

15. Conseil de sécurité des Nations unies, résolution 2797 (2025) du 31 octobre 2025 — adoptée par 11 voix pour, 3 abstentions, l'Algérie ne participant pas ; MINURSO prorogée jusqu'au 31 octobre 2026

16. Presse spécialisée, pour les contrats d'armement israéliens (Barak MX, ATMOS 2000, PULS, Hermes, usine de Benslimane) — rapportés par la presse, non confirmés par une source officielle ; la date du contrat Barak est contradictoire selon les sources

⚠️ Réserves publiées.

(1) Aucun accord écrit d'échange entre Rabat et Paris en 1977-1978 n'a été retrouvé. La contrepartie française est une qualification officielle, formulée en 2015.

(2) Aucun paiement américain à la même période : les archives établissent le contraire.

(3) Les archives diplomatiques marocaines sont fermées. Une partie de cette histoire n'est pas vérifiable par un chercheur extérieur.

(4) La continuité entre 1977 et 2020 est présentée comme une hypothèse, non comme un fait établi.

(5) Le caractère opérationnel du Safari Club est contesté par le seul universitaire ayant travaillé en archives ; le nom même n'apparaît pas dans la seule pièce d'archive que nous citions.

(6) Les montants des contrats israéliens proviennent de la presse.