L'homme qui a bâti le pétrole des Émirats — et que les Émirats ne citent plus
Y. Bensalem — Alger, Algérie — 11 octobre 2026
En 1969, un homme part d'Alger pour Abou Dhabi. Il a trente et un ans. Il est économiste, formé à la Sorbonne. Il appartient à la Sonatrach, la compagnie nationale algérienne — celle qui, cinq ans plus tôt, a fait entrer le premier chargement de gaz naturel liquéfié de l'histoire dans un navire, à Arzew.
Il s'appelle Mahmoud Hamra-Krouha.
Selon les sources algériennes, c'est le cheikh Zayed bin Sultan Al Nahyan, fondateur de la fédération des Émirats, qui a demandé au président Houari Boumediene de lui prêter un homme. Et Boumediene l'a envoyé.
Le 1ᵉʳ juillet 1971, le cheikh Zayed promulgue la loi n° 2 de l'année 1971, qui crée la Abu Dhabi National Oil Company — ADNOC — et lui confie « toutes les branches de l'industrie pétrolière ». L'information est établie par des sources officielles : un document reproduit sur un domaine d'État émirati cite la loi et sa date, et l'Organisation arabe des pays exportateurs de pétrole confirme la création et la mission.
Ce qui s'est passé ensuite, c'est Hamra-Krouha.
1. Ce qu'un homme a fait
Les éléments qui reviennent d'une source à l'autre, et qu'il faut vérifier à la pièce :
- la négociation des partenariats avec les compagnies internationales, à une époque où un État du Golfe devait apprendre à traiter d'égal à égal avec les majors ;
- la construction de la raffinerie de Ruwais, devenue l'un des piliers industriels du pays ;
- la formation des premiers cadres émiratis — c'est-à-dire la transmission du métier, pas seulement la construction des tuyaux ;
- et la direction d'ADNOC avec une autorité opérationnelle large, jusqu'en 1987.
Un journal pakistanais, Dawn, écrit dans une colonne d'août 2025 :
« L'homme envoyé par Sonatrach pour diriger ADNOC était un économiste de 31 ans, formé à la Sorbonne, le Dr Mahmoud Hamra Krouha. »
**Et Dawn ajoute qu'un portrait du Financial Times le décrivait.** C'est notre première source non algérienne — et elle cite un journal financier international.
Il meurt en France en août 1997, à 59 ans.
2. La photo
Il existe un cliché. Deux hommes y figurent : le cheikh Zayed, fondateur des Émirats, et Hamra-Krouha. La légende qui l'accompagne dans la presse algérienne est celle-ci :
« Hamra Krouha et le Cheïkh Zayed Ben Sultan Al Nahyane, fondateur de la fédération des Émirats arabes unis. »

Deux hommes, côte à côte. Cette photo ne dit pas qui a signé quoi. Elle établit qu'ils étaient là, ensemble, à ce moment-là. C'est déjà beaucoup : elle rend l'histoire impossible à traiter comme une légende.
(Crédit : © El Watan.)
3. Les titres, tels que la presse algérienne les a écrits
Nous les publions tous, y compris ceux qui ne disent pas la même chose que nous.
| Média | Titre | Le mot employé |
|---|---|---|
| El Watan | « Cet Algérien fondateur de la compagnie pétrolière émiratie » | fondateur |
| El Khabar (ar) | « جزائري بنى نفط الإمارات » — un Algérien a bâti le pétrole des Émirats | a bâti |
| El Khabar (fr) | « L'Algérien qui a contribué à bâtir le pétrole des Émirats » | a contribué |
| Tadamsa News | « Que savez-vous de l'Algérien qui a fondé la première et la plus grande compagnie pétrolière des Émirats ? » | a fondé |
| Ech-Chaab | « ADNOC l'émiratie : une réussite algérienne » | réussite algérienne |
| Echaab | « Le jour où le cheikh Zayed a demandé l'aide du président Boumediene » | l'origine |
Pourquoi nous publions cette table ? Parce que ce n'est pas nous qui disons « un Algérien a bâti l'industrie pétrolière des Émirats ». C'est écrit dans leurs journaux, en arabe.
Et nous ne choisissons pas en silence la version la plus flatteuse. Trois titres disent « fondateur ». Un dit « a contribué à bâtir ». Nous retenons « a bâti » — le mot d'El Khabar en arabe — parce qu'il dit l'œuvre, sans trancher sur l'acte juridique de fondation, que nous n'avons pas pu établir.
4. Le silence d'Abou Dhabi
Voilà ce que nous n'avons pas trouvé, et nous préférons l'écrire.
Aucune source émiratie ne le nomme.
Nous avons cherché : le portail officiel de la législation des Émirats, les documents institutionnels, les publications anniversaires. Nous avons trouvé la loi, la date, la mission d'ADNOC — nous n'avons pas trouvé son nom.
Ce silence n'est pas une preuve qu'il n'a rien fait. C'est une indication sur ce que les États choisissent de raconter. Un État du Golfe ne met pas en avant que son industrie pétrolière a été structurée par un étranger venu d'un pays qui, lui, nationalisait ses hydrocarbures et formait ses ingénieurs.
Et il y a cette formule, employée par un journal algérien :
« جزاء سنمّار… أو قصة الرجل الذي تناسته الإمارات »
« Le prix de Sinimmar… ou l'histoire de l'homme que les Émirats ont oublié. »
Sinimmar est l'architecte du proverbe arabe : il bâtit le palais, et on le jette du haut de ce qu'il a construit. Ce n'est pas une accusation que nous portons. C'est une image qu'un journal algérien a choisie — et nous la citons pour ce qu'elle est.
5. Et ce que cela dit de l'Algérie
Il y a, dans cette histoire, une chose qui n'appartient à personne d'autre.
L'Algérie a été le premier pays au monde à exporter du gaz naturel liquéfié, en 1964. Elle a créé l'Institut algérien du pétrole en 1965. Et quand un émirat du Golfe a voulu bâtir la même chose, c'est chez elle qu'on est venu chercher l'homme.
Ce n'est pas une anecdote. C'est une mesure.
Une nation ne compte pas seulement par ce qu'elle extrait. Elle compte par ce qu'elle sait, et par le nombre de gens qui viennent apprendre chez elle.
6. Le départ, et ce qui est resté
Il dirige ADNOC de main de maître jusqu'en 1987 — puis il part. Les circonstances ne sont pas établies, et il faut le dire ainsi.
Ce que la source écrit : « contraint de démissionner sans préavis et de manière humiliante », et il aurait fait les frais de la politique de « déboumediénisation » menée à partir du début des années 1980 contre les cadres de l'ancienne équipe. Ce sont des témoignages, pas des documents. Nous les rapportons comme tels.
Aucun hommage, aucune reconnaissance officielle. Et un fait, celui-là vérifiable : le récit officiel d'ADNOC ne mentionne ni son nom, ni l'implication algérienne dans sa fondation.
En 1997, il perd son fils dans un accident. Il tombe gravement malade, à moitié paralysé, et meurt en France la même année, à 59 ans.
Et aujourd'hui, ce qu'il a laissé produit plus de quatre millions de barils par jour et fait vivre presque entièrement l'économie d'un État. Nous n'ajouterons pas de commentaire à cela. Les chiffres suffisent.
📚 BIBLIOGRAPHIE COMPLÈTE (règle n°19)
1. Al Masar (magazine, publié sur le domaine de l'Autorité des routes et transports de Dubaï — rta.ae) — reproduction de la loi nº 2 de 1971 : « Le 1ᵉʳ juillet 1971, le cheikh Zayed bin Sultan Al Nahyan a promulgué la loi nº 2 de l'année 1971 » — https://www.rta.ae/links/magazine/masar/Al_Masar_118_Arb.pdf
2. OAPEC (Organisation arabe des pays exportateurs de pétrole, document officiel) — « Abou Dhabi a créé en 1971 une compagnie nationale, appelée Abu Dhabi National Oil Company (ADNOC), à laquelle ont été confiées toutes les branches de l'industrie pétrolière » — https://www.oapecorg.org/media/6b62b15a-314d-4934-ac8d-bace85fe73d3/
3. Dawn (quotidien pakistanais en anglais), « Sandy Eldorado », 7 août 2025 — « The man sent by Sonatrach to head ADNOC was a 31-year-old Sorbonne-trained economist, Dr Mahmoud Hamra Krouha. An FT profile described him… » — https://www.dawn.com/news/1929237/sandy-eldorado
4. El Watan, Chahredine Berriah, « Mahmoud Hamra Krouha : cet Algérien fondateur de la compagnie pétrolière émiratie », 2 mai 2026 — source principale de cet article : le rôle de directeur de la planification à Sonatrach, la sollicitation de Boumediene par le cheikh Zayed, la mise sur pied d'ADNOC, le départ de 1987, la mort de son fils et la sienne en 1997, les capacités actuelles d'ADNOC — photographie de Hamra-Krouha et du cheikh Zayed (crédit : © El Watan) — https://elwatan.dz/mahmoud-hamra-krouha-cet-algerien-fondateur-de-la-compagnie-petroliere-emiratie/
5. El Khabar (arabe), « محمود حمرا كروها.. جزائري بنى نفط الإمارات » — https://www.elkhabar.com/nation/
6. El Khabar (français), « L'Algérien qui a contribué à bâtir le pétrole des Émirats » — http://elkhabar.com.dz/fr/nation/mahmoud-hamra-krouha-l-algerien-qui-a-contribue-a-batir-le-petrole-des-emirats-263528
7. Tadamsa News (arabe), « ماذا تعرف عن الجزائري الذي أسّس أوّل وأكبر شركة نفط في الإمارات ؟ » — https://tadamsanews.dz/
8. Ech-Chaab (arabe), « أدنوك الإماراتية.. قصة نجاح جزائرية » — http://www.ech-chaab.com/new/2026/05/11/
9. Echaab (arabe), « يوم طلب الشيخ زايد مساعدة الرئيس بومدين » — https://www.echaab.dz/2026/05/11/
10. Echorouk Online, « جزاء سنمّار… أو قصة الرجل الذي تناسته الإمارات » — https://www.echoroukonline.com/
11. Algerie360, « Comment l'Algérie a aidé les Émirats arabes unis à créer leur compagnie pétrolière ? » — https://www.algerie360.com/comment-lalgerie-a-aide-les-emirats-arabes-unis-a-creer-leur-compagnie-petroliere/
12. Portail officiel de la législation des Émirats arabes unis — https://uaelegislation.gov.ae
13. Portail national du pétrole et du gaz du Japon (JOGMEC) — document de référence sur les compagnies pétrolières nationales — https://oilgas-info.jogmec.go.jp/
14. Câble diplomatique américain du 11 juillet 1979, déclassifié par WikiLeaks — cité par El Watan, et que nous n'avons PAS pu retrouver : voir réserve (7). Piste de vérification : un travail universitaire japonais évoquant « un câble du Département d'État américain rédigé par l'ambassade des États-Unis en Algérie, publié par WikiLeaks » — https://ocu-omu.repo.nii.ac.jp/record/2001575/files/DBb1140105.pdf
14bis. Ouvrages et travaux à ouvrir : Histoire secrète du pétrole algérien (texte intégral accessible) — https://archive.org/stream/HistoireSecreteDuPetroleAlgerien/ ; mémoire universitaire algérien (Université d'Alger 2) évoquant la désignation d'un responsable par le président Boumediene en mai 1970 — http://ddeposit.univ-alger2.dz/
15. Echorouk Online, « حين صنعت الجزائر إمبراطورية النفط الإماراتية: قصة النكران والجحود » — « Quand l'Algérie a fait l'empire pétrolier émirati : l'histoire de l'ingratitude » — https://www.echoroukonline.com/
16. Ministère des Affaires étrangères de la République de Corée — tableau des compagnies pétrolières nationales (année de création, présidence), document d'État tiers — https://www.mofa.go.kr/
⚠️ Réserves publiées.
(1) Les sources algériennes ne disent pas toutes la même chose : trois titres le nomment « fondateur », un écrit « a contribué à bâtir ». La divergence est publiée telle quelle, et nous ne retenons pas la version la plus flatteuse.
(2) Aucune source émiratie ne le nomme. Nous avons cherché et nous l'écrivons.
(3) Les dates (1969 · 1973 · 1987) et les fonctions proviennent de reprises — dont un résumé automatique — et n'ont pas été vérifiées à la source primaire. Elles doivent l'être avant toute republication.
(4) **Le portrait du Financial Times est cité par Dawn, mais nous ne l'avons pas ouvert.**
(5) La photographie est publiée avec son crédit (© El Watan). Elle illustre le propos ; elle ne prouve pas le rôle.
(6) Le câble diplomatique américain du 11 juillet 1979 cité par El Watan n'a PAS été retrouvé par nous — ni sur WikiLeaks, ni dans les archives consultables en ligne. Nous le citons donc comme une pièce rapportée par notre source, jamais comme un document que nous aurions ouvert. Il doit être vérifié avant toute republication : c'est la clé de tout l'article.
(7) Les circonstances du départ de 1987 (démission contrainte, « déboumediénisation ») reposent sur des témoignages rapportés, non sur des documents.
(8) Nous ne qualifions aucune personne : nous rapportons des actes, des dates et des documents — et nous n'employons ni le mot « traître », ni aucun autre jugement sur un homme.