« "La France humiliée" : le JDD écrit la fiction, la réalité lui répond »

Yasmine Talbi — Alger, Algérie — 6 septembre 2026

Le 3 mai 2026, le Journal du Dimanche — propriété de Lagardère, groupe contrôlé par Vivendi, l'empire de Vincent Bolloré — offrait à ses lecteurs une une sobre : « Face à Alger, la France humiliée », prolongée d'une analyse baptisée « Algérie : l'échec de la méthode Macron-Nuñez ». On connaît la musique : chaque dimanche apporte son nouveau degré d'humiliation française, chaque geste d'Alger devient un affront, chaque ministre qui se pose à Alger une marche vers « Canossa » — quand ce n'est pas, dans le vocabulaire des plus excités, une « capitulation » ou un « aplaventrisme ». Il ne manque à ce tableau qu'une seule chose : la réalité. Elle, elle a un calendrier, des dates et des signatures.

Commençons par février 2026. Le 17, Laurent Nuñez, ministre français de l'Intérieur, est reçu à Alger par le président Abdelmadjid Tebboune. Au sortir des entretiens, il annonce la relance d'une « coopération sécuritaire de très haut niveau » entre les deux capitales (Libération, 17 février 2026). Puis, le 7 mai 2026 — quatre jours après la une « humiliée » du JDD — le même Nuñez annonce que plus de 140 laissez-passer consulaires ont été délivrés par l'Algérie à la France depuis février (Europe 1). On a vu, dans l'histoire, de véritables humiliations ; rares sont celles qui produisent des protocoles de coopération et des laissez-passer.

Le 18 mai 2026, c'est au tour du garde des Sceaux, Gérald Darmanin, de s'asseoir à Alger : « Ma visite vise à améliorer la coopération judiciaire entre Alger et Paris », déclare-t-il (Radio algérienne), une centaine de demandes et requêtes judiciaires algériennes — des « biens mal acquis » à l'entraide pénale — étant évoquées sur la table (Anadolu, TSA). Huit jours plus tôt, le 10 mai, depuis Nairobi, Emmanuel Macron confiait espérer « le début d'une reprise » des relations et fustigeait « les postures de politique intérieure » (La Provence). Les unes du 3 mai appartenaient précisément à ces postures-là. Le calendrier est impitoyable.

Sur les visas, même leçon. À la mi-juillet 2026, l'ambassadeur de France à Alger évoque un retour aux volumes d'avant la crise, de l'ordre de 250 000 visas par an. Aussitôt, le concert habituel : « capitulation », « aplaventrisme », indignations en chaîne de la droite et de l'extrême droite (BFM TV, 18 juillet 2026 ; InfoMigrants) — le Quai d'Orsay démentant au passage les propos de son propre ambassadeur (Le HuffPost). Le 22 juillet, le président français recadre : « aucun objectif chiffré », « aucun laxisme » (BFM TV). Cinq jours de polémique, zéro effet. Pendant ce temps, la donnée structurelle n'a pas bougé : les immigrés nés en Algérie forment la première communauté immigrée de France, de l'ordre d'un million de personnes (INSEE). On ne négocie pas des visas avec un ennemi ; on en négocie avec un partenaire — et un voisin de la Méditerranée dont dépendent, aussi, des équilibres sécuritaires communs, comme l'a rappelé le ministre de l'Intérieur en évoquant cette coopération « de très haut niveau ».

Quant à ceux qui réclament, mois après mois, de « durcir », de « tarir », de « sanctionner », demandons-leur un bilan. Il est dans les douanes : le commerce bilatéral est passé sous le seuil des 9 milliards d'euros et le nombre d'exportateurs français présents sur le marché algérien est en chute libre (TSA) — un constat que le JDD lui-même a fini par publier, titrant sur le commerce bilatéral « sous le seuil des 9 milliards d'euros ». Question simple, pour finir : qui est humilié, quand une presse organise pendant des mois une guerre froide avec le premier partenaire africain de son pays, et que ce sont les entreprises de son pays qui en règlent l'addition ?

« La France humiliée » ? La France n'est pas humiliée : elle négocie — comme le font les États adultes, qui se reçoivent, signent des protocoles, recadrent leurs ambassadeurs et annoncent la reprise des laissez-passer. Si le JDD voit une humiliation dans le fait que Paris et Alger se parlent enfin, qu'il relise ses propres archives : il y trouvera, datée, signée, publiée, la réponse de la réalité à chacune de ses unes. Le journal écrit la fiction ; la réalité lui répond en actes — vérifiables, datés, sourcés. En attendant, on peut ranger le drapeau : il n'a jamais été question que de papier.