Driencourt, l'amoureux éconduit : sept ans à Alger, « j'aime l'Algérie » — et aujourd'hui, il la déchire. Quelle histoire d'amour.

Marc Lefèvre — Paris, France — 8 septembre 2026

Ah, l'amour. L'amour, ce sentiment si pur, si désintéressé — surtout quand il se déclare en conférence de presse, se monnaie en livres et se venge en chroniques. Car il faut bien parler de Xavier Driencourt, ce grand amoureux de l'Algérie qui écrit ce matin dans le JDD que « le régime de Tebboune » mène un « double jeu » sur les binationaux. Un double jeu ? Lui ? Jamais. Lui, il aime l'Algérie. Il l'a dit. Il l'a crié. Il l'a même imprimé. Sept années durant — deux mandats d'ambassadeur, de 2008 à 2012 puis de 2017 à 2020 —, il a représenté la France à Alger, collectionné les amis algériens, prononcé des adieux si émus à la résidence des Oliviers qu'on aurait cru une scène de mélodrame, et déclaré, sans que personne ne le menace : « Je dis que j'aime l'Algérie. C'est le seul pays, durant toute ma carrière diplomatique, où j'ai gardé autant d'amis, de vrais amis. » Ses propres mots. Ses propres amis. Et c'est cet amoureux-là qui, six ans après avoir plié bagage, écrit que le pays de ses « vrais amis » « instrumentalise » la binationalité. On a connu des ruptures plus dignes. On a surtout connu des amoureux moins intéressés.

Car c'est là que la comédie devient savoureuse, et il faut la savourer lentement. La chronique du JDD s'ouvre sur une assertion présentée comme un fait : « Une nouvelle législation algérienne, depuis janvier 2026, permet le refus d'entrée sur le territoire algérien à tout binational qui n'a pas de passeport algérien valide ou de visa. » Une « nouvelle législation ». Voilà ce que sept ans de carrière diplomatique et une sortie de l'ENA produisent : la transformation d'une banale mesure administrative en machine de guerre législative. La vérité est plus prosaïque, et plus ennuyeuse pour le chroniqueur : il n'y a pas de nouvelle loi. Il y a la fin d'une facilité temporaire — adoptée le 30 mai 2024 pour répondre à une urgence consulaire, prolongée jusqu'au 31 décembre 2025 — qui permettait d'entrer avec un document périmé. Depuis le 1er janvier 2026, la règle ordinaire s'applique : passeport valide ou visa. Comme en France. Comme partout. Un diplomate de ce calibre lit un texte réglementaire les yeux fermés, la main droite, et en dormant. Alors quand il écrit « nouvelle législation » pour décrire la fin d'une facilité, il ne se trompe pas, voyons — il déforme, avec la précision d'un orfèvre. « Loi » fait plus peur que « fin d'une facilité ». Le double jeu, finalement, c'est peut-être le sien : celui du langage.

Et c'est là que notre amoureux se prend les pieds dans son propre tapis rouge. Car ce qu'il dénonce comme « binationalité à la carte », « refus de revenir dans son pays », c'est exactement ce que la France a négocié, organisé et verrouillé pendant des décennies — et sa propre chronique le raconte, sans voir la farce. Aux accords d'Évian, c'est Louis Joxe qui a voulu conserver la nationalité française aux « minoritaires » et l'accorder aux musulmans restés fidèles à la France. C'est la délégation algérienne qui a contesté cette double nationalité. La France a donc inventé, dès 1961, un système taillé pour ses intérêts — garder un pied dans l'ancienne colonie, un pied dans le portefeuille —, et l'Algérie a répondu la même chose depuis 1962 : un Algérien est algérien, un point c'est tout. Soixante-quatre ans de constance, et c'est Driencourt qui vient donner des leçons de clarté juridique ? Le pays qui a créé le système pour son profit s'étonne aujourd'hui qu'il ait des conséquences. On appelle cela, dans les chaumières, un retour de bâton. Dans les ambassades, on appelle cela de la géopolitique élémentaire — mais il est vrai que M. Driencourt n'est plus en ambassade.

Venons-en aux faits, puisque notre grand amoureux les oublie au profit des sentiments. Il parle d'un « régime » qui « refuse l'entrée » aux binationaux. La réalité, vérifiable, c'est que les binationaux algériens continuent d'entrer massivement en Algérie — été après été, par millions, comme toujours. La mesure de 2024 avait été créée précisément pour fluidifier ces retours ; elle a expiré parce qu'elle était temporaire, ce qu'elle a toujours été. Et qui réclamait sa prolongation ? Des députés algériens — Tawfik Kheddim, Abdelouahab Yagoubi — qui ont écrit au président de la République pour faciliter la vie des Algériens de l'étranger. Voilà le « régime » que Driencourt décrit comme une machine à exclure : un régime dont les élus réclament d'ouvrir plus grand les portes. Un régime qui « exclurait » les binationaux mais dont les parlementaires plaident pour leur confort d'entrée ? Il faudrait choisir, Xavier. Ou plutôt : il faudrait cesser de jouer la comédie — celle-là, même à la résidence des Oliviers, personne n'y croirait.

Alors posons la question que nul n'ose poser à un amoureux éconduit : qu'est-ce qui a changé, entre l'homme qui jurait en 2022 « je n'ai pas de rancœur envers l'Algérie, je dis que j'aime ce pays » et le procureur qui écrit en 2026 que ce même pays mène un « double jeu » ? Entre « Xavier l'Algérien » — le surnom que lui avaient donné ses amis d'Alger — et le chroniqueur qui parle d'« instrumentalisation » ? Ce qui a changé, ce n'est pas l'Algérie. Ce sont ses livres. Depuis son départ, Driencourt a publié L'énigme algérienne, L'Algérie 1830-2026, France-Algérie, le double aveuglement : une petite entreprise florissante qui a besoin d'une matière première — une Algérie menaçante, calculatrice, « fragile », « double ». Un ex-ambassadeur qui aime l'Algérie, cela ne se vend pas, tout le monde sait cela. Un ex-ambassadeur qui la dénonce, cela se vend très bien, tout le monde sait cela aussi. Il a choisi : le rayonnage plutôt que les Oliviers. C'est son droit le plus strict. Mais qu'il ne vienne pas nous parler d'amour — l'amour ne facture pas ses chroniques.

Et il y a ce petit détail que la comédie du 8 septembre ne peut pas masquer : sa date. La chronique paraît le matin même où le tribunal administratif de Paris doit dire si l'expulsion de l'influenceur algérien Doualemn — quatrième arrêté d'éloignement, les trois premiers annulés par la justice française — était légale. Comme par hasard. Driencourt écrit sur les binationaux le jour où la justice française risque de contredire la politique qu'il prêche. Alors il pose son cadre d'avance : « le double jeu du régime », « la binationalité à la carte » — pour que, quel que soit le verdict, le coupable soit tout désigné : Alger. C'est la méthode de l'idéologue : préparer l'excuse avant le jugement. Mais les juges, eux, ne lisent pas les chroniques du JDD. Ils lisent le droit. Et le droit français a déjà annulé trois fois les arrêtés visant ce binational — sans que l'Algérie ait levé le petit doigt. C'est la France qui corrige la France. Driencourt devrait s'en réjouir, lui qui aime tant l'État de droit : il fonctionne, même contre la politique qu'il a servie. À moins que son amour ne s'arrête précisément là où commence le droit. Ce serait dommage. Ce serait surtout très drôle.

Alors, une dernière caresse, pour la route — dans le dos, comme on caresse ceux qu'on ne reverra plus. Quand on a passé sept ans dans un pays, qu'on y a laissé « de vrais amis » que l'on « continue à voir régulièrement », qu'on a été salué à son départ comme un ami de l'Algérie — et qu'on écrit ensuite, méthodiquement, chronique après chronique, que ce pays « instrumentalise », « déforme », « joue double jeu » —, il y a un mot pour cela. Ce n'est pas « analyse géopolitique ». Ce n'est pas « expertise ». C'est, pour rester dans le registre qu'il affectionne, une infidélité — et l'on sait ce que valent les serments des infidèles. L'Algérie, elle, n'a pas changé : elle applique ses règles, comme toujours, et ses députés défendent ses enfants de l'étranger. Ce qui a changé, c'est le bonhomme — ou plutôt son catalogue d'automne. On ne lui en veut pas d'avoir changé d'avis : c'est la liberté la plus absolue. On lui en veut de mentir sur les faits pour justifier ce changement — d'inventer une « législation » qui n'existe pas, de transformer une facilité expirée en complot, lui qui lit les textes les yeux fermés. Le JDD peut continuer à lui tendre ses colonnes ; il en a besoin, et réciproquement. Nous, on continuera à lui opposer ses propres mots, ses propres dates, ses propres amitiés — et sa déclaration d'amour, qu'il faudra bien un jour rééditer, peut-être dans la section « humour » de sa maison d'édition. Il n'y a pas de meilleure arme contre un hypocrite que ses archives. Il n'y a pas de meilleure lecture contre un amoureux éconduit que ses lettres. Les siennes sont publiques, datées, signées — et elles le condamnent avec une élégance qu'il ne nous pardonnera jamais.