« L'ex-patron de la DGSI s'évade : le JDD y voit "la fragilité du régime", nous y voyons la loi »

Sonia Bensalem — Paris, France — 6 septembre 2026

« Algérie : la traque XXL du régime de Tebboune après l'évasion de l'ex-patron de la DGSI » — ainsi titrait le JDD le 24 septembre 2025, en laissant ses lecteurs conclure tout seuls : voyez, le « régime » tremble, il « traque ». Traduction sobre du même fait : un ancien haut responsable des services de sécurité, poursuivi par la justice de son pays, s'évade ; l'État le recherche. En français courant, cela s'appelle une procédure judiciaire et une enquête. Au JDD, cela s'appelle une « traque XXL ». Entre les deux formulations, il n'y a pas un fait de plus : il y a un parti pris.

Les faits, tels que rapportés par la presse internationale, tiennent en quelques lignes. Celui que les médias désignent comme Nacer El Djinn, ancien patron de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) algérienne, avait été arrêté ; Jeune Afrique a rapporté son incarcération à la prison de Blida. Fin septembre 2025, son évasion a été relatée, plusieurs médias — Middle East Eye, El Confidencial — affirmant qu'il aurait rejoint l'Espagne par la mer. Les autorités algériennes ont lancé les recherches. Point. Pas de procès politique, pas de disparition mystérieuse, pas de charnier : une évasion, une enquête, et une institution qui continue de tourner.

Car il faut le dire nettement, pour ceux que le mot « traque » amuse : qu'un État poursuive un ancien patron de ses services, c'est le signe que la loi s'applique au sommet — pas qu'elle s'effondre. Un ancien chef du renseignement qui répond de ses actes devant la justice de son pays, c'est le fonctionnement ordinaire d'un État ; l'impuissance devant les anciens puissants, voilà ce qui serait une vraie nouvelle. Mais le JDD n'est pas abonné à ce genre de nouvelles : l'impunité n'y fait jamais la une.

Le double standard se mesure d'ailleurs au même endroit : la France. Le 12 mars 2025, Le Figaro titrait qu'un fonctionnaire de Bercy et une employée de l'Office français de l'immigration étaient « soupçonnés d'espionnage pour l'Algérie » ; une mise en examen a suivi, rapportée notamment par France Info. Personne, ce jour-là, n'a parlé de « traque XXL » contre l'État français ; personne n'en a conclu que la République était « fragile ». La justice française poursuit les siens : c'est la loi. La justice algérienne poursuit les siens : c'est, aux yeux du JDD, la preuve que le « régime » vacille. Même fait, deux lectures — seule l'étiquette du prévenu change.

Le récit a d'ailleurs trouvé, dès le lendemain, ses chœurs régionaux. La presse marocaine s'est régalée : « le général "Nasser El Djinn" fuit en Espagne à bord d'un canot de harragas », ironisait H24info ; « il était une fois, un général harrag », surenchérissait L'ODJ — quand les sites spécialisés prédisaient, de leur côté, le « vacillement » du pouvoir algérien. On peut sourire de la pantomime ; on peut aussi s'interroger. Quand une affaire de droit interne algérien devient, en vingt-quatre heures, la preuve d'une « fragilité » dans un journal français, quelle est la fonction du titre ? Informer, ou servir une guerre d'image qui n'est pas la sienne ?

Un an après, qu'a démontré la séquence ? Qu'une procédure suit son cours — et que rien, dans une évasion et des recherches, ne mérite d'être lu comme l'agonie d'un État. L'Algérie n'a pas vacillé : elle a enquêté. Arrestation, détention, évasion, recherches : c'est exactement la chaîne que remonte tout État qui se respecte, d'Alger à Paris, de Rabat à Madrid. La différence, c'est que seule une de ces capitales voit ses procédures judiciaires transformées en feuilleton par une presse qui n'a pas l'Algérie en affection particulière.

« Fragilité du régime », écrivez-vous ? Nous lisons l'inverse : un État dont la justice ose s'attaquer à un ancien patron des services est un État qui applique sa loi — à tous, y compris aux puissants d'hier. La France le fait avec ses propres agents ; l'Algérie le fait avec les siens ; c'est cela, l'État de droit. Le jour où la justice française lancera des recherches après l'évasion d'un ancien cadre de ses services — la France a ses propres affaires, et sa propre histoire avec elles — nous attendons du JDD la même ferveur dans le vocabulaire. La « traque XXL de la République » est-elle pour bientôt ? Nous ne retiendrons pas notre souffle. En attendant, nous rangeons ce papier dans le dossier « loi » — pas dans le dossier « régime ».