« Abroger 1968 ? Le JDD oublie que les traités ne se déchirent pas d'un coup de crayon »

Karim Meziane — Bruxelles, Belgique — 6 septembre 2026

Le 12 août 2025, en pleine crise consulaire, le JDD publiait une tribune signée Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France à Alger, et Fernand Gontier, sous un titre-programme : « Accord de 1968, délivrance de visas… Tarir à la source l'immigration clandestine algérienne ». Le diagnostic des deux auteurs, résumé par la presse qui a relayé leur texte : l'accord franco-algérien du 27 décembre 1968 « paralyse l'éloignement » des ressortissants algériens sous OQTF et « exacerbe la crise migratoire ». La recette : dénoncer le texte, fermer le robinet des visas. Il ne manque à ce programme qu'une formalité : le droit.

Petit rappel juridique, puisqu'on l'attend d'un ancien ambassadeur. L'accord de 1968 — officiellement « relatif à la circulation, à l'emploi et au séjour en France des ressortissants algériens et de leurs familles » — ne comporte aucune clause de dénonciation. Le Sénat l'a constaté noir sur blanc dans son rapport d'information n° 304 (2024-2025) consacré aux instruments migratoires internationaux : l'accord ne comportant pas de clauses de dénonciation par l'une ou l'autre des parties, c'est le droit international qui s'applique — autrement dit la Convention de Vienne de 1969, qui ne permet de mettre fin unilatéralement à un traité que dans des conditions que nul ne peut sérieusement invoquer ici. Le juriste Serge Slama a publié sur ce projet une analyse dont le titre tient lieu de conclusion : une dénonciation unilatérale, « un non-sens juridique et contre-productif » (Le Club des juristes). Un traité bilatéral ne se déchire pas d'un coup de crayon : il se renégocie à deux, ou il ne se renégocie pas.

Les deux signataires n'ont d'ailleurs jamais été suivis par l'État qu'ils appelaient à l'action. Paris parle depuis le début d'« amendement » et de « renégociation », jamais de dénonciation (Fil d'Algérie, sources diplomatiques). Lorsque l'Assemblée nationale a adopté, le 30 octobre 2025, à l'initiative du Rassemblement national, une motion appelant à dénoncer l'accord, la presse a dû rappeler que ce vote n'a aucune valeur juridique (20 Minutes) ; le gouvernement n'a pas dénoncé — il a, au contraire, appelé à faire démarrer la renégociation (Le Figaro, 4 novembre 2025). Alger, de son côté, a traité le vote comme il le méritait : « une affaire franco-française » (Le Figaro, 2 novembre 2025). On ne dénonce pas un traité en votant une motion dans une seule des deux capitales.

L'accord de 1968, rappelons-le, n'est pas une faveur consentie à Alger par un État distrait : il prolonge les accords d'Évian et organise — son intitulé l'indique — la circulation et le séjour d'une communauté née de l'histoire commune des deux pays. Et puisque les tribunes de ce genre aiment tant la « réciprocité », posons la question qu'elles ne posent jamais : où était leur indignation quand Paris réduisait, d'un même geste et sans sommation, les visas des trois pays du Maghreb en 2021 ? La « règle » que l'on réclame aujourd'hui contre l'Algérie n'existe donc que lorsqu'elle sert le récit ; elle disparaît dès qu'il s'agit du Maroc ou de la Tunisie. La réciprocité, en somme, n'est pas une doctrine : c'est un argument de tribune — et la tribune, elle, n'engage personne.

Quant au prétexte — l'accord « paralyse » l'éloignement des Algériens —, les chiffres publiés le démentent. Les Algériens sont en tête des étrangers effectivement éloignés de France (TSA) ; l'année 2025 a enregistré un niveau d'interpellations d'Algériens en situation irrégulière jamais atteint (ObservAlgérie) ; et le gouvernement français annonce depuis 2026 la reprise des reconduites, plus de 140 laissez-passer consulaires ayant été délivrés par l'Algérie à la France depuis février 2026 (Europe 1 ; Anadolu). La « paralysie » décrite dans la tribune du 12 août 2025 ne figure dans aucun relevé officiel : elle n'existe que dans son argumentaire.

Reste la facture de la recette « tarir à la source » — car elle a un prix, et la France a déjà commencé à le payer. À l'été 2025, Paris a durci ses règles de visas et restreint les conditions de déplacement des hauts responsables algériens (Le Parisien, 23 juillet 2025). Un an plus tard, le bilan est dans les douanes : le commerce bilatéral est passé sous les 9 milliards d'euros et les exportateurs français désertent le marché algérien (TSA). Le « bras de fer n'a pas marché » : ce sont les mots, rapportés par TSA, du propre ministre de l'Intérieur français. On a tari quelque chose, c'est certain : les carnets de commandes des entreprises françaises. L'immigration, elle, n'a pas tari — elle ne se tarit pas à coups d'articles, fussent-ils signés par deux anciens diplomates.

L'accord de 1968 est vieux, perfectible, amendable : aucun observateur sérieux ne le conteste. Mais il est bilatéral, il est le fruit d'un règlement d'ensemble, et il organise le statut de centaines de milliers de familles. Ceux qui veulent le déchirer devraient d'abord dire à ces familles, et aux entreprises des deux rives, ce qu'ils mettent à la place. Les traités, petit rappel à l'usage des mémorialistes en tournée médiatique, ne se déchirent pas d'un coup de crayon : ils se respectent, se renégocient — et se signent à deux.