« C'est l'Algérie qui a piraté le Maroc » : 70 000 noms plus tard, Le Monde dit que ce sont les propres anciens espions du royaume
Yasmine Belkacem — Genève, Suisse — 15 septembre 2026
Note de méthode. Ce dossier ne repose sur aucune source anonyme de notre part : chaque élément est publié, daté et attribué. Nous distinguons systématiquement ce qui est prouvé, ce qui est confirmé par des tiers, et ce qui reste une allégation. Et à la fin, nous concédons ce qui doit être concédé.
🕵️ Les faits, et leur date
Le 24 août 2026, un collectif de hackers se présentant sous le nom de Jabaroot — qui signifie « puissance » ou « domination » en arabe — publie sur Telegram une liste de 70 000 noms.
Qui sont ces gens ? Des membres des services de sécurité marocains : la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN) — la police — et la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) — le renseignement intérieur. Ils sont présentés comme stationnés en Europe et dans les institutions stratégiques du royaume.
Ce que contiennent les listes : quatre tableurs avec des dates de naissance, des numéros de compte bancaire et les grades professionnels supposés. Une seconde liste contient les noms, grades et données bancaires de 1 400 agents des services de sécurité ou du renseignement.
Et un nom qui dit tout : celui d'Abdellatif Hammouchi, qui dirige à la fois la police marocaine et le renseignement intérieur — le « superflic » du Roi. Son nom figure parmi les 70 000, et ses données personnelles aussi.
🇪🇸 Ce que le groupe réclame, et pourquoi c'est important
Jabaroot a accompagné sa fuite d'un message. Le groupe présente ces listes comme « un cadeau à l'Espagne » — et accuse des responsables sécuritaires marocains d'avoir facilité le passage de milliers de migrants vers l'enclave de Ceuta à la fin du mois de juillet 2026.
Le chiffre qui donne la mesure : environ 72 000 personnes ont franchi la frontière vers Ceuta lors de cette crise.
Autrement dit : le groupe ne dit pas seulement « nous avons volé des fichiers ». Il dit : voilà ce que votre police a organisé. C'est une accusation autrement plus lourde qu'une simple fuite de données.
🇩🇿 L'accusation qui a circulé — et qu'il faut regarder en face
Pendant des mois, le nom de Jabaroot a été associé à l'Algérie par les médias marocains. Des titres ont parlé de « hackeurs proalgériens ».
C'est une accusation grave, et c'est exactement pour cela qu'il faut la vérifier — pas la répéter, pas la nier : la vérifier.
Et c'est là que le dossier se retourne.
📰 Ce que Le Monde a écrit — le 26 août 2026
**Le quotidien français Le Monde a publié le 26 août 2026 une enquête sur cette cyberattaque. Sa conclusion remet en cause le lien entre le groupe et l'Algérie : selon le journal, l'attaque est l'œuvre d'anciens agents du renseignement intérieur marocain**.
Le Monde qualifie l'attaque de « sans précédent », et souligne qu'elle cible particulièrement Abdellatif Hammouchi lui-même.
Et le journal relève ce qu'il appelle « le détail qui dit tout du caractère sensible de la fuite » : ce ne sont pas seulement les noms qui ont fuité — ce sont les données personnelles du patron des services, y compris ses coordonnées bancaires.
Mesurez ce que cela signifie. On ne pirate pas les comptes bancaires du patron du renseignement par hasard. Ce n'est pas un vol opportuniste : c'est quelqu'un qui savait où chercher.
🇪🇸 Et ce que d'anciens agents ont confirmé à El Confidencial
**Le média espagnol El Confidencial a de son côté recueilli un témoignage décisif : plusieurs anciens agents des services de renseignement marocains ont confirmé que certains des noms divulgués appartenaient bien à la DGST**.
La liste a donc été jugée authentique — « au moins partiellement » — par ceux-là mêmes qui ont servi dans ces services.
**Et El Confidencial va plus loin : il parle de « la plus importante faille de sécurité à laquelle les services de sécurité du royaume ont jamais été confrontés** ».
Retenez cette phrase. Elle ne vient pas d'Alger, ni de Moscou, ni d'un compte anonyme : elle vient d'un journal espagnol, pays tiers, à propos d'un allié de l'Espagne.
⚖️ La version officielle marocaine — et son problème
Le Maroc a démenti l'attaque. Sa version : les données ne viendraient pas d'une intrusion, mais d'anciennes informations obtenues auprès de bases de données exploitées par des compagnies d'assurance.
C'est une défense compréhensible — et elle a un mérite : elle ne nie pas que les noms existent.
Mais elle se heurte à deux obstacles.
Premier obstacle : l'authenticité. Si les données venaient de vieux fichiers d'assurance, comment expliquer que d'anciens agents du renseignement reconnaissent leurs collègues et l'appartenance à la DGST ?
Deuxième obstacle : l'origine. Si les données venaient de fichiers d'assurance, **comment expliquer que Le Monde attribue l'attaque à d'anciens espions du royaume ?**
Une note d'assurance ne vous donne pas le grade d'un agent, ni sa direction d'appartenance, ni son numéro de compte.
🎯 Ce que cette affaire démontre, et qui dépasse le Maroc
D'abord un fait technique, et il est brutal : 70 000 noms sont sortis. Pour un service de renseignement, c'est le pire scénario possible — non pas parce que les noms sont précieux en eux-mêmes, mais parce qu'ils permettent d'identifier, de localiser et de retourner des agents en poste à l'étranger.
Ensuite un fait politique : la première réaction n'a pas été de chercher la brèche. Elle a été de chercher un coupable à l'extérieur.
C'est un réflexe que nous connaissons tous. Quand quelque chose casse à l'intérieur, il est plus confortable d'accuser le voisin que de regarder ses propres serrures.
Et il y a une question que personne, à Rabat, n'a posée publiquement : si 70 000 noms ont pu sortir, qui contrôlait la porte ?
⚖️ Ce que nous concédons, parce que c'est vrai
Nous ne connaissons pas l'identité réelle de Jabaroot. Le groupe n'a pas prouvé ses liens, et personne n'a revendiqué l'attaque au nom d'un État. Nous n'affirmons donc pas que l'Algérie est innocente parce qu'elle serait notre pays : nous disons qu'aucune preuve publique ne l'accuse.
L'authenticité de la liste n'est pas totale. Les sources parlent d'une authenticité « au moins partielle ». Cela signifie que des noms faux ou obsolètes y figurent probablement.
**Et nous ne prétendrons pas que Le Monde détienne la vérité définitive. Un journal rapporte ce que ses sources lui donnent. Mais c'est un journal nommé, daté, vérifiable — et il dit le contraire de ce que la presse marocaine a répété.**
🎯 La conclusion, en trois phrases
Le 24 août 2026, 70 000 noms d'agents marocains — dont celui du patron du renseignement — ont été publiés, avec leurs données bancaires.
**L'accusation contre l'Algérie a circulé pendant des mois. Le Monde et El Confidencial ont écrit l'inverse : une brèche venue de l'intérieur.**
Et la vraie question n'est pas de savoir qui accuser : elle est de savoir comment 70 000 portes ont pu s'ouvrir en même temps.
🔗 Les sources, en accès direct — cliquez et vérifiez vous-même
- **La fuite du 24 août, son contenu, l'attribution à d'anciens espions marocains par Le Monde, et le détail des données personnelles de M. Hammouchi** — TSA Algérie, 27 août 2026 : https://www.tsa-algerie.com/jabaroot-la-piste-algerienne-sefface-dex-espions-marocains-derriere-la-fuite-de-70-000-noms-dagents/
- La description détaillée de la fuite, la seconde liste de 1 400 agents, le démenti marocain et les 72 000 personnes passées vers Ceuta — Middle East Eye, 11 septembre 2026 : https://www.middleeasteye.net/news/jabaroot-behind-hacker-group-claim-70000%E2%80%91name-leak-Morocco-police-intelligence
- Les listes présentées comme « un cadeau à l'Espagne », l'authenticité confirmée par d'anciens agents marocains et la formule « plus importante faille de sécurité » — Courrier International, citant El Confidencial : https://www.courrierinternational.com/article/cyberattaque-des-hackeurs-proalgeriens-publient-les-donnees-de-70-000-agents-marocains-presumes_263951
Ces trois liens ouvrent directement les articles cités, avec leurs dates. Ils suffisent à vérifier l'intégralité de ce dossier, élément par élément.
Note finale. Nous n'avons ni contacté, ni reçu, ni publié les données concernées — et nous ne les publierons pas : ce sont les données personnelles de dizaines de milliers de personnes, dont des coordonnées bancaires. Notre travail est de documenter la faille, pas de la prolonger. Là où une information n'est qu'une accusation, nous écrivons « accusé », et nous nommons celui qui accuse.