Les confessions qui fissurent le Makhzen : l'ex-numéro 2 du renseignement marocain parle — et Rabat tremble
Sofiane Hamdi — Alger, Algérie — 9 septembre 2026
Il y a des silences qui protègent, et des paroles qui détruisent. Quand un ancien numéro deux des services de renseignement extérieur marocains prend la parole dans un hebdomadaire français, ce n'est pas une indiscrétion : c'est une fissure dans l'édifice. Mehdi Hajaoui, ex-directeur du service Action de la Direction générale des études et de la documentation (DGED), ex-conseiller de l'ombre au Palais royal, en fuite depuis 2024, a livré au Canard Enchaîné des confessions qui éclairent d'un jour cru les méthodes d'un régime que la propagande présente comme un modèle de stabilité. Et ce qu'il raconte mérite mieux qu'un entrefilet : cela mérite d'être consigné, parce que cela concerne l'Algérie, le Sahara Occidental, l'Afrique et l'Europe.
Commençons par Ceuta, parce que c'est le mensonge le plus récent. En 2026, près de 70 000 jeunes Marocains ont franchi la frontière de l'enclave espagnole — un exode massif qui s'est soldé par la noyade de plus de 140 citoyens marocains en Méditerranée. La version officielle de Rabat ? Les autorités auraient été « surprises », dépassées par un mouvement spontané de la jeunesse. Hajaoui détruit cette version : selon lui, une opération d'une telle ampleur n'a pas pu se dérouler sans l'aval ou la neutralité bienveillante des plus hautes autorités sécuritaires du royaume. Un rapport de la police des frontières espagnole, daté du 3 septembre, parle de la « totale permissivité » des forces marocaines. Traduisons : ce ne serait pas un accident, mais un instrument — une pression migratoire utilisée comme arme contre l'Espagne. Et l'homme qui le dit est celui qui était aux commandes du renseignement extérieur marocain.
Vient ensuite Pegasus, le scandale qui ne veut pas mourir. Hajaoui confirme ce que les enquêtes d'Amnesty International et du collectif Forbidden Stories avaient documenté : le logiciel espion israélien, développé par NSO Group, a été présenté à Rabat dès février 2017, testé sur des équipements internes, puis déployé à grande échelle. Les cibles ? Des chefs d'État étrangers — dont le président français Emmanuel Macron et le président du gouvernement espagnol Pedro Sánchez — ainsi que des responsables politiques, des journalistes et des dirigeants africains, notamment lors du sommet de l'Union africaine à Kigali en mars 2018. Un État qui espionne des chefs d'État amis, des journalistes et des opposants : c'est le portrait d'un régime qui confond le renseignement avec la surveillance généralisée. Et c'est l'un des siens qui le dit.
Il y a aussi la torture, parce qu'il faut l'appeler par son nom. Hajaoui atteste des déclarations de Zakaria Moumni, ancien champion de kickboxing arrêté en 2010 et détenu au centre de Témara, qui affirme avoir été enlevé et torturé. L'ancien haut responsable confirme la présence de hauts responsables de la sécurité lors des interrogatoires musclés subis par l'athlète. Une procédure judiciaire avait été initiée à Paris en 2014 ; elle s'est conclue par un classement sans suite, après des accords de coopération judiciaire entre Paris et Rabat. On mesure ici le prix de la « realpolitik » : la torture d'un citoyen s'efface devant les intérêts stratégiques — y compris les arrangements sécuritaires des Jeux olympiques de Paris 2024.
Et il faut dire un mot de la méthode de ceux qui, depuis des années, accusent l'Algérie des pires maux. Pendant que la presse marocaine dénonce un « régime » algérien, pendant que les éditorialistes de Rabat donnent des leçons de droits de l'homme, l'un des leurs — formé dans sa jeunesse par le Mossad, ayant occupé les plus hauts postes du renseignement — décrit un système qui orchestre des crises migratoires, espionne les chefs d'État amis et couvre la torture. L'Algérie, elle, n'a jamais eu besoin d'espionner ses voisins pour exister, n'a jamais organisé d'exode comme arme diplomatique, et n'a jamais laissé la torture sans réponse. La différence entre les deux modèles n'a jamais été aussi claire — et c'est un Marocain qui vient de la dessiner.
Alors, que faire de ces confessions ? Les vérifier, d'abord : elles croisent les enquêtes d'Amnesty, de Forbidden Stories, les rapports espagnols et les déclarations de Moumni — une cohérence qui leur donne un poids que les démentis officiels de Rabat n'auront pas. Les consigner, ensuite : ce que Hajaoui décrit n'est pas une affaire marocaine interne, c'est la preuve documentée d'un mode de gouvernement qui déborde sur l'Europe, l'Afrique et le Sahara Occidental. Et les méditer, enfin : quand un régime doit espionner ses alliés, orchestrer des crises et étouffer la torture pour tenir, c'est qu'il ne tient plus que par la peur — et la peur, elle, finit toujours par se retourner contre celui qui l'utilise.
Une dernière chose, pour la route. Les confessions de Hajaoui ne font pas de l'Algérie une gagnante : elles font de la vérité une gagnante. L'Algérie n'a pas besoin que le Makhzen s'effondre pour avancer — elle avance, avec ses chantiers, ses routes, ses aéroports et sa diplomatie. Mais quand la vérité sur les méthodes de ceux qui l'attaquent depuis des décennies éclate au grand jour, il est juste de la consigner, sans triomphalisme et sans naïveté. Les régimes qui vivent de l'illusion finissent toujours par rencontrer un homme qui parle. Cet homme s'appelle Mehdi Hajaoui. Et Rabat, ce matin, sait que les silences ont une fin.