« "Dangereux" : le Figaro dresse la liste de toute une communauté »
Yacine Kaci — Paris, France — 6 septembre 2026
Le Figaro du 14 mars 2025, sous la plume de Gautier Cruchaudet et de Jean-Marc Leclerc, annonçait la transmission par Bruno Retailleau d'« une première liste de dizaines de noms, sur plusieurs centaines de ressortissants "dangereux" à expulser en priorité ». Une "épreuve de vérité", promettait le ministre de l'Intérieur au quotidien qui l'interrogeait. L'épreuve de vérité existe, en effet. Elle porte un nom : 892 000. C'est le nombre d'immigrés nés en Algérie recensés en France par l'Insee en 2023, qui font de l'Algérie le premier pays d'origine de la population immigrée, devant le Maroc (853 000) — le Figaro, lui, préfère les réduire à quelques centaines de fiches.
Car regardons-y de près. La fameuse « première liste », selon les autorités algériennes, comptait une soixantaine de noms — soixante, pas six mille. Sur 892 000 personnes : 0,007 %. Même en gonflant le document jusqu'aux « plusieurs centaines » brandies dans le titre, on reste dans l'ordre de quelques centaines de cas sur près d'un million de citoyens ordinaires. Et qu'est-ce qui définit ce « danger » ? Le ministre lui-même, dans le même article, évoque des profils à « dangerosité variable », tous « condamnés pour atteinte à l'ordre public ». L'OQTF est une mesure administrative, pas un verdict de cour d'assises ; « condamné pour atteinte à l'ordre public » recouvre tout, du tapage au trafic. À ce jeu-là, toute communauté du monde verrait un jour son nom imprimé en lettres grasses, à côté du mot « dangereux ».
La forme, ensuite, est aussi contestable que le fond. Le Figaro omet un détail gênant : la procédure. Alger, par la note verbale remise le 17 mars 2025 au chargé d'affaires français, a rejeté la liste « sur la forme et sur le fond », rappelant que les dossiers d'éloignement se traitent par le canal établi entre les préfectures françaises et les consulats algériens, dans le cadre du protocole d'accord de 1994 et de la convention consulaire de 1974. Refuser un ultimatum n'est pas refuser la coopération : c'est refuser d'en changer les règles d'un trait de plume, à la seule discrétion de la place Beauvau. Le communiqué algérien, sobre, parle de « menaces, d'intimidations, d'ultimatums et de tout langage comminatoire ». Relisez les déclarations du ministre français dans l'article du Figaro — « riposte graduée », « jusqu'à la remise en cause de l'ensemble de nos accords » — et dites-nous lequel des deux gouvernements emploie un « langage comminatoire ».
Pendant que Paris menace, les chiffres, eux, travaillent. D'après les données du ministère français de l'Intérieur rapportées par franceinfo en mai 2026, les Algériens sont la première nationalité éloignée de France depuis 2022 : 3 000 reconduites en 2024, 2 539 en 2025, soit environ un éloignement sur dix. Au premier trimestre 2025 — celui-là même où le Figaro tonne —, 500 Algériens ont encore été reconduits à la frontière ; et depuis février 2026, Alger a délivré 150 laissez-passer consulaires. La coopération consulaire n'est pas un mythe : c'est un flux continu, qu'aucune une de journal ne suspend, et que seules les crises fabriquées ralentissent. France Info établissait d'ailleurs qu'en 2024, 42 % des demandes françaises de laissez-passer avaient été acceptées par Alger — ce qui signifie que l'Algérie coopère, et que la France préfère exiger, sans même fournir les preuves de nationalité que son propre ministre réclame de vérifier (« ne figurent que des ressortissants algériens, dont nous avons les preuves de leur nationalité », disait-il le même jour).
Reste la question que le Figaro ne pose jamais : pourquoi cette escalade, précisément depuis l'été 2024 ? Parce qu'une lettre du 30 juillet 2024, par laquelle Paris reconnaissait la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, a été suivie du rappel de l'ambassadrice algérienne ; parce que la crise de l'influenceur Doualemn, renvoyé manu militari puis refusé, a servi de combustible ; parce que, entre deux échéances diplomatiques, la communauté algérienne de France — la plus ancienne, la plus nombreuse, celle dont les familles vivent là depuis trois générations — devient une monnaie d'échange électorale. Le 14 mars 2025, le Figaro n'a pas publié une information : il a publié un communiqué de guerre, en forme de fiche de police collective.
Un dernier mot, pour la route. « Je ne veux pas demain qu'un autre Mulhouse se reproduise », répétait le ministre. Personne, à Alger, ne le souhaite — l'Algérie est la première victime du terrorisme que la France redoute, et l'on y pleure des morts que l'on n'a jamais vus à la une du Figaro. Mais on ne protège personne en transformant 892 000 visages en une liste de suspects. On fabrique, au contraire, le ressentiment que les vrais « dangereux » attendent. La sécurité ne se décrète pas à coups de listes unilatérales : elle se construit dans le respect des accords, des canaux et des personnes. C'est cela, l'épreuve de vérité. Et le Figaro, pour l'instant, l'a ratée.