« Espionnage à Bercy : le Figaro condamne avant le juge »

Meriem Benali — Bruxelles, Belgique — 6 septembre 2026

Le Figaro du 12 mars 2025, sous la plume d'Ambre Lepoivre, révélait qu'« un fonctionnaire de Bercy et une employée de l'Office de l'immigration [étaient] soupçonnés d'espionnage pour l'Algérie ». Soupçonnés : c'est le mot qu'emploie la loi, et que le titre du journal a déjà oublié. Deux personnes ont été mises en examen à Paris — un fonctionnaire franco-algérien de 56 ans, le 19 décembre 2024, pour « intelligence avec une puissance étrangère » et chefs connexes, et une assistante sociale de l'Ofii, le 7 février 2025, pour violation du secret professionnel. Mise en examen : cela signifie qu'une instruction est ouverte, rien de plus. Cela signifie surtout que ces deux personnes sont, en droit français, présumées innocentes tant que leur culpabilité n'a pas été établie. Le Figaro, lui, a déjà rendu son verdict ; le juge, pas encore.

Car que dit le dossier, à ce stade ? Le fonctionnaire conteste. Son avocat, Me Sipan Ohanians, décrit son client comme « la victime d'une campagne de menaces et de manipulation d'une puissance étrangère » — et le Figaro rapporte lui-même que les informations auraient été transmises « sous la contrainte, notamment par des méthodes d'intimidation ». En janvier 2026, sur France 2, dans Complément d'enquête, l'intéressé répétait : « Je ne les ai pas transmises de mon propre gré ». Le prétendu « commanditaire », lui — un agent du consulat d'Algérie à Créteil que des sources proches de l'enquête présentent comme couvert par les renseignements algériens — n'a pas même été mis en examen : son immunité diplomatique l'a mis hors de portée des juges français. On tient donc une affaire où l'accusé dit avoir été contraint, où le présumé maître d'œuvre est intouchable, et où deux personnes attendent, depuis plus d'un an, qu'on tranche. Ce n'est pas un roman d'espionnage : c'est une instruction, avec ses zones d'ombre, et c'est précisément pour cela qu'elle existe.

La « présomption médiatique », elle, n'a pas attendu. Dès le 13 mars, un journal télévisé de service public titrait « Bercy : un agent du ministère accusé d'espionnage pour le compte de l'Algérie » ; une autre chaîne évoquait « une taupe au sein du ministère ». Accusé, taupe, espion : en droit français, présenter publiquement comme coupable une personne seulement mise en examen heurte le principe consacré par l'article 9-1 du code civil. Mais qu'importe le code civil quand il y a une une à faire ? À la date où nous écrivons, aucun procès n'a eu lieu, aucune culpabilité n'est établie — et pourtant le récit est déjà écrit, l'Algérie déjà condamnée, la « taupe » déjà jugée. Le Figaro a oublié un détail de procédure : il n'est pas le tribunal.

Le contraste, ensuite, vaut son pesant de cacahuètes. Quand des investigations documentées mettent en cause une autre puissance, non pas pour deux dossiers sensibles mais pour l'espionnage massif des téléphones de la République, quelle est la réaction ? En juillet 2021, l'enquête Pegasus coordonnée par Forbidden Stories établissait qu'environ un millier de numéros français avaient été sélectionnés par le client marocain du logiciel israélien NSO — parmi eux, des journalistes (Edwy Plenel, Lenaïg Bredoux, Rosa Moussaoui…), des avocats, et, selon l'enquête, « le président Emmanuel Macron et de nombreux ministres ». L'ANSSI et la DGSI examinaient le téléphone du ministre Sébastien Lecornu, qui présentait, selon le rapport de la DGSI, « des indices de compromission qui témoignent a minima d'un potentiel ciblage ». Une note confidentielle de la DGSE, datée du 26 novembre 2022, établissait que « les Émirats arabes unis et le Maroc ont utilisé, au moins depuis 2017, des produits NSO ». Réaction de l'Élysée en 2021 : « Si les faits sont avérés, ils sont évidemment très graves. » Et puis ? Ni ultimatum, ni « rapport de force », ni menace sur les accords. La plainte du royaume contre Radio France a été jugée irrecevable, ce que la Cour de cassation a définitivement confirmé fin 2024 — et en octobre 2024, Emmanuel Macron effectuait une visite d'État à Rabat, salué comme il se doit. Le Figaro, qui sait pourtant lire un rapport de la DGSE, n'a pas trouvé, dans cette affaire-là, de quoi réclamer qu'on « change de braquet ».

Voyez l'ironie du calendrier, tout de même : l'article du 12 mars 2025 sur « l'espionnage pour l'Algérie » est publié le surlendemain — le 14 mars — de la transmission à Alger de la fameuse « liste des dangereux », assortie de la menace de « remise en cause de l'ensemble de nos accords ». La justice française n'a pas fini d'instruire que la diplomatie de l'ultimatum a déjà tranché. Deux agents présumés, et c'est tout un pays que l'on met au pilori ; un espionnage massif documenté contre le président de la République, et c'est le silence poli des visites d'État. Il y a des puissances devant lesquelles la presse s'incline, et des pays qu'elle condamne par avance. Ce n'est pas de l'espionnage, cela : c'est de la géopolitique éditoriale.

Alors, posons les choses simplement. Si un fonctionnaire français a trahi son pays, que la justice le dise, et qu'il soit puni — l'Algérie, qui a elle-même subi les campagnes d'espionnage des années noires, n'a aucune raison de protéger qui que ce soit. Mais la présomption d'innocence n'est pas une faveur accordée à l'Algérie : c'est une règle qui protège chaque citoyen, à commencer par ceux que l'on expose en première page avant d'avoir ouvert un dossier. Le Figaro annonce la couleur depuis un an : « espionnage pour l'Algérie ». Le juge, lui, n'a toujours rien dit. Dans la France qui se réclame de l'État de droit, il serait temps de savoir qui instruit l'affaire : la justice, ou le journal.