Retailleau crie à l'« humiliation » : la France, elle, a signé la lettre du 30 juillet 2024

Hamza Boukhalfa — Tunis, Tunisie — 6 septembre 2026

10 janvier 2025, sur Europe 1, Bruno Retailleau, alors ministre de l'Intérieur, assène : « L'Algérie cherche à humilier la France. » Et d'ajouter, en déplacement à Nantes, qu'« on a atteint avec l'Algérie un seuil extrêmement inquiétant », que « la France ne peut pas supporter cette situation ». La veille, Alger avait renvoyé vers la France l'influenceur « Doualemn », expulsé de l'Hexagone puis refoulé par son pays d'origine, qui lui signifiait un interdit de territoire. L'épisode était réel ; la généralisation, elle, était une faute diplomatique contre un État partenaire — dont la suite du dossier a payé le prix.

Car de l'humiliation, parlons-en. Six mois plus tôt, le 30 juillet 2024, Alger découvrait dans la presse la lettre qu'Emmanuel Macron avait adressée au roi Mohammed VI : la France y apportait son soutien à la « souveraineté » marocaine sur le Sahara occidental et au plan d'autonomie de Rabat — un revirement sur un dossier que l'Algérie considère comme vital, annoncé sans aucune concertation. Le jour même, Alger rappelait son ambassadeur à Paris (Telquel). Qu'on cherche dans les archives de l'époque un seul ministre français employant le mot « humiliation » : apparemment, le terme ne s'appliquait que dans un sens. Une lettre peut donc humilier, mais un refoulement, non : telle semble être la grammaire diplomatique de certains.

La suite a donné raison à la patience algérienne. Le gouvernement qui criait à l'humiliation en janvier 2025 a passé l'année 2026 à négocier l'apaisement. Le 18 mai 2026, le ministre français de la Justice, Gérald Darmanin, était reçu deux heures et demie par le président Abdelmadjid Tebboune pour acter « la reprise concrète » de la coopération judiciaire, « après deux années d'interruption totale », et saluer le retour des laissez-passer consulaires, passés de zéro à « quelques centaines » (20 Minutes). Le 17 juillet 2026, Paris faisait savoir qu'il visait un retour à environ 250 000 visas par an pour les Algériens (Anadolu) — suscitant un tollé dans la classe politique française (InfoMigrants) — avant que le président Macron n'écarte tout « objectif chiffré » cinq jours plus tard (Anadolu, 22 juillet 2026). L'orientation, elle, n'a pas bougé : on apaise, on rouvre, on coopère.

Alors, qu'était cette « humiliation » de janvier 2025 ? Un ressort de politique intérieure. Bruno Retailleau, qui réclamait dès le 19 janvier 2025 la fin de l'accord franco-algérien de 1968 (Le Parisien), a quitté le ministère et s'est déclaré candidat à l'élection présidentielle de 2027 le 12 février 2026, promettant « l'ordre, la prospérité et la fierté française » et une réduction « drastique » de l'immigration (RTBF). Le couplet sur l'Algérie « humiliatrice » s'adressait à un électorat, pas à un État avec lequel Paris entretient, bon gré mal gré, la coopération la plus chargée de la Méditerranée. Parler de l'Algérie comme d'un adversaire, c'était déjà faire campagne ; gouverner exigeait autre chose.

Car la vérité que la grandiloquence ne peut effacer, c'est que la France a besoin d'Alger au moins autant que l'inverse. Lutte contre la criminalité organisée — la fameuse « DZ Mafia » était au menu des entretiens d'Alger en mai 2026 —, coopération judiciaire, pénitentiaire, antiterroriste, expulsion des « individus dangereux » : tout ce que Paris attend d'Alger ne s'obtient pas en criant à l'humiliation, mais en signant des laissez-passer et en rouvrant des canaux (20 Minutes). Les équilibres de la sécurité européenne passent par Alger, et le gouvernement français le sait — il a simplement mis deux ans, une lettre malheureuse et quelques meetings à s'en souvenir.

Quant à la leçon de dignité, elle appartient à qui sait l'entendre. L'Algérie n'a jamais écrit de lettre pour trancher un débat intérieur français ; elle n'a jamais conditionné sa coopération à l'humeur d'un ministre ; et lorsqu'un responsable français l'a prise à partie, elle a laissé faire le temps — que la diplomatie, elle, a utilisé. C'est cela, la différence entre un État et un meeting.

Retailleau criait à l'humiliation en 2025. En 2026, la France qu'il exhortait à « ne rien céder » envoie son garde des Sceaux à Alger, rouvre sa coopération judiciaire et vise un retour à 250 000 visas par an pour les Algériens. Si humiliation il y a eu, la France se l'est infligée à elle-même, le 30 juillet 2024, en signant une lettre qu'elle a mis deux ans à effacer. L'Algérie, elle, n'a jamais eu besoin d'humilier personne : elle a attendu, en silence, que ses partenaires retrouvent la mémoire des intérêts partagés. C'est ce qu'on appelle, en diplomatie, avoir le dernier mot sans élever la voix.