Affaire Aïssiou : un condamné à vingt ans pour avoir pillé l'argent public, une lettre signée par quatorze amis de Boualem Sansal, et un État du Golfe qui s'en mêle — voici le dossier que l'on vous cache

Sofiane Hamdi — Alger, Algérie — 10 septembre 2026

Il y a des affaires que l'on préfère vous raconter à l'envers. Celle-ci en fait partie. On vous a parlé d'un « homme d'affaires » poursuivi par un « régime » pour avoir « osé critiquer ». On vous a parlé d'une « gifle » infligée à Alger. On vous a même expliqué, dans un éditorial du 8 septembre, que les tribunaux européens « refusent de servir de relais exécutif à la criminalisation de la dissidence par le pouvoir algérien ».

Alors remettons le dossier à l'endroit. Dans l'ordre. Avec les dates, les juridictions et les montants.

Premier fait : ce n'est pas un délit d'opinion, c'est une condamnation pour blanchiment

Ayoub Aïssiou, ancien patron de presse, a été condamné par contumace le 17 décembre 2025 à vingt ans de réclusion par le pôle pénal économique et financier de Sidi M'hamed, pour blanchiment d'argent et fuite de capitaux dans le cadre d'une organisation criminelle. La cour d'Alger a confirmé cette peine en appel le 15 mars 2026.

Ce n'est pas un homme seul et ce n'est pas une affaire d'opinion. Son épouse et ses cinq frères ont écopé de quinze ans chacun. Son beau-père, l'ancien sénateur Bachir Ould Zemirli, de sept ans.

Et surtout, il y a les victimes. Le dossier porte sur des sociétés, des opérations immobilières et d'importants crédits bancaires — avec des parties civiles, dont des acquéreurs de logements qui s'estiment lésés. Traduisons : des gens qui ont payé pour un toit et qui n'ont rien eu. Le mandat d'arrêt international transmis à Madrid, daté du 9 avril 2026, vise des faits de complicité de faux en écriture publique, d'usage de faux et de blanchiment.

Voilà ce que la lettre publiée le 21 août dans un hebdomadaire français a soigneusement évité de mentionner : la nature des poursuites. Elle a préféré présenter l'intéressé comme un homme puni pour avoir critiqué le pouvoir. C'est une omission, et une omission de cette taille n'est jamais un accident.

Deuxième fait : l'homme a été arrêté en Espagne, en arrivant du Maroc

Aïssiou a été interpellé fin juillet 2026 à l'aéroport de Barcelone-El Prat, à l'arrivée d'un vol en provenance de Casablanca, dans le cadre de la demande d'extradition présentée par l'Algérie. Il a été détenu quarante et un jours à la prison de Brians 1, en Catalogne.

Le 4 septembre 2026, le juge a annulé les décisions des 28 juillet et 21 août qui avaient ordonné puis prolongé sa détention provisoire, estimant que l'incarcération n'était plus indispensable. Il est sorti, avec des mesures conservatoires : retrait de son passeport et obligation de comparaître régulièrement devant la justice espagnole. Cette décision est procédurale : elle ne préjuge ni du sort de la demande d'extradition, ni du bien-fondé des accusations.

Retenons ce point, car il sera utile plus loin : il arrivait du Maroc. Et sa sortie de prison, présentée partout comme une « gifle » pour Alger, n'est qu'une remise en liberté provisoire, passeport confisqué, dans l'attente d'un jugement. Ce n'est pas une absolution. C'est une étape.

Troisième fait : quatorze signatures qui reviennent, et Boualem Sansal en renfort

Le 21 août 2026, un hebdomadaire français publie une lettre ouverte à Emmanuel Macron et Pedro Sánchez réclamant la libération d'Aïssiou. Vingt signataires.

Le détail est édifiant : quatorze d'entre eux avaient déjà signé, en novembre 2024, l'appel en faveur de Boualem Sansal dans le même journal. Le texte est porté par Daniel Salvatore Schiffer, entouré de Marek Halter et Hassen Chalghoumi. Et parmi les six nouvelles signatures figure celle de Boualem Sansal lui-même — l'écrivain gracié en 2025, qui prête donc sa voix à la défense d'un homme condamné pour blanchiment d'argent.

Il faut mesurer ce que cela signifie. En 2024, ces mêmes noms se mobilisaient pour un écrivain. En 2026, ils se remobilisent pour un prévenu de droit commun, avec quatorze signatures identiques — et sans jamais dire un mot des faits qui lui sont reprochés. Ce n'est plus une cause littéraire : c'est un réseau qui se déplace en bloc, de dossier en dossier. Un vivier de signatures qu'on réutilise, à l'identique, quel que soit le fond du dossier.

Quatrième fait : et là, le Golfe entre dans la scène

C'est ici que l'affaire cesse d'être judiciaire pour devenir diplomatique.

Selon TSA, citant ses sources, les Émirats arabes unis auraient missionné un homme d'affaires, Bentaaloub Nassir, pour faire le forcing en Espagne afin d'empêcher l'extradition d'Ayoub Aïssiou, objet d'un mandat d'arrêt international émis par la justice algérienne. Les sources de TSA ajoutent une formule qui prend aujourd'hui tout son sens : « Ce serait un acte très hostile commis par l'émirat du mal envers l'Algérie, qui ne saurait rester sans suite. »

Cette information est datée du 5 septembre 2026. Cinq jours avant la rupture.

Rappelons maintenant ce que l'ancien ambassadeur algérien Amar Belani mettait, le 10 septembre, au premier rang des griefs d'Alger contre Abou Dhabi : le fait que les Émirats ont « offert refuge et protection à des criminels en col blanc en fuite face à la justice algérienne, transformant son territoire en sanctuaire pour des individus recherchés pour prévarication et détournement de fonds publics ».

Ce n'était donc pas une formule. Ce n'était pas de la « paranoïa ». C'était un dossier, avec un nom, un mandat d'arrêt et une date. Et nous ne disons pas que l'implication émiratie est établie — nous disons qu'elle est rapportée par une source algérienne citant ses informations, cinq jours avant une rupture dont l'un des motifs officiellement avancés est exactement celui-là. Libre à chacun d'en tirer la conclusion.

Cinquième fait : comment la presse marocaine a traité l'affaire

Le 9 septembre, la caricature du jour d'un grand quotidien marocain en ligne s'intitule : « Aïssiou reste en Espagne, Alger encaisse la gifle ». Le même jour, une autre caricature, sur un autre sujet, titre : « Algérie : un plan tous azimuts pour faire baisser l'espérance de vie ».

La présentation de l'affaire Aïssiou dans la presse marocaine est la même que celle de la lettre française : un « homme d'affaires » que le pouvoir algérien persécute. Pas un mot sur les vingt ans, sur les six membres de sa famille condamnés, sur les acquéreurs de logements floués, sur le mandat d'arrêt de avril 2026. Le récit est identique de part et d'autre de la Méditerranée, jusqu'aux mêmes omissions. Ce n'est pas une coïncidence : c'est une ligne éditoriale partagée.

Et la « gifle Daoud » ? Parlons-en, puisque le360.ma (journal numérique marocain) en a fait son titre

L'éditorial du 8 septembre s'intitule : « Après la gifle Aïssiou en Espagne, la claque Daoud en France : les tribunaux européens font échec aux manœuvres judiciaires d'Alger ». Deux affaires, un seul titre, une seule thèse : Alger manœuvre.

Or le texte lui-même détruit sa propre thèse. Il écrit noir sur blanc que le tribunal correctionnel de Paris a estimé que la plaignante n'était « aucunement identifiable par des tiers » — autrement dit, la relaxe repose sur un motif technique, l'absence d'identification de la plaignante. Et qui était cette plaignante ? Saâda Arbane, une personne privée. Pas l'État algérien. Pas le parquet. Une femme, seule, qui reprochait à Kamel Daoud d'avoir utilisé son histoire.

Alors expliquez-nous : comment un particulier qui dépose une plainte en diffamation devient-il, dans la même phrase, l'expression des « manœuvres judiciaires d'Alger » ? Par quel mécanisme une action privée se transforme-t-elle en « relais exécutif » d'un État qui n'est même pas partie au procès ? La réponse est simple : par l'amalgame. On juxtapose deux dossiers sans aucun lien — une relaxe entre personnes privées, et une procédure d'extradition en Espagne — et on obtient une thèse. C'est exactement le procédé que nous dénonçons depuis le premier jour.

Ce que ce dossier démontre

Prenons de la hauteur, parce que l'affaire dépasse un homme.

Un pays qui réclame un condamné de droit commun et se heurte à un mur de soutiens internationaux n'est pas un pays qui persécute. C'est un pays dont on veut empêcher la justice de passer. Vingt ans de prison, six membres de la même famille condamnés, un mandat d'arrêt international, des victimes civiles : voilà le dossier réel. Et face à ce dossier, que trouve-t-on ? Une lettre signée par quatorze habitués d'une autre cause, un homme d'affaires missionné depuis le Golfe selon une source algérienne, et une presse qui célèbre la « gifle ».

Et c'est là que tout se rejoint. Le 10 septembre 2026, l'Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis, en dénonçant des ingérences, le soutien à un mouvement séparatiste et le sanctuaire offert à ceux que sa justice recherche. Ce même jour, un consulat émirati et un consulat marocain continuaient de couvrir une même cause. Une affaire d'oligarque en fuite, une lettre signée par les mêmes mains, et une rupture diplomatique : ce ne sont pas trois histoires. C'est une seule histoire.

L'Algérie n'a pas rompu par humeur. Elle a rompu parce que, dossier après dossier, elle a constaté que ceux qui se présentent comme des partenaires hébergent ceux qui la pillent, financent ceux qui la contestent, et célèbrent ceux qui l'humilient.

Le reste — les « paranoïas », les « errances », les « coups de sang » — c'est du vocabulaire. Et le vocabulaire, quand on n'a pas les faits, c'est tout ce qui reste.