Réserves de change : le graphique marocain change de série de calcul en 2020 — et sur sa propre source, le Maroc ne dépasse jamais l'Algérie
Anne Vanderlinden — Bruxelles, Belgique — 11 septembre 2026
Note de méthode. Nous avons téléchargé nous-mêmes les séries de la Banque mondiale que le graphique cite en source, et nous les avons comparées année par année avec ce qu'il affiche. Nous donnons les numéros de série exacts, pour que chacun refasse le contrôle. Et nous concédons à la fin ce qui doit être concédé.
📊 Ce que dit le graphique (la perfidie marocaine)
Un graphique circule, intitulé « Réserves de change : Maroc vs Algérie, évolution de 2013 à 2026 ». Il annonce « deux trajectoires opposées, un écart qui s'est fortement réduit », et conclut : en 2026, le Maroc devance l'Algérie en réserves de change.
🔎 La réalité par les preuves tirées de leur propre source

| 2013 | 2026 | Évolution affichée | |
|---|---|---|---|
| Algérie | 194 Md$ | 49,7 Md$ | −74 % |
| Maroc | 19 Md$ | 53,6 Md$ | +182 % |
Sa source déclarée : Banque mondiale, World Development Indicators, série FI.RES.TOTL.CD — « réserves totales, or compris » —, complétée par des projections du FMI pour l'Algérie en 2026.
⚠️ Le défaut principal : le graphique change de série de calcul en 2020
Voici le résultat de notre contrôle, année par année, entre ce que le graphique affiche et les deux séries réellement publiées par la Banque mondiale — les réserves or compris (FI.RES.TOTL.CD) et les réserves hors or (FI.RES.XGLD.CD) :
| Année | Graphique | Banque mondiale or compris | Banque mondiale hors or | Série réellement suivie |
|---|---|---|---|---|
| 2014 | 186 | 186,4 | 179,6 | or compris |
| 2015 | 151 | 150,6 | 144,7 | or compris |
| 2016 | 121 | 120,8 | 114,4 | or compris |
| 2017 | 105 | 104,9 | 97,6 | or compris |
| 2018 | 87 | 87,4 | 80,2 | or compris |
| 2019 | 72 | 71,8 | 63,3 | or compris |
| 2020 | 48 | 59,4 | 48,9 | ⛔ changement de série |
| 2021 | 45 | 56,2 | 46,1 | hors or |
| 2022 | 61 | 71,9 | 61,7 | hors or |
| 2023 | 69 | 81,2 | 69,7 | hors or |
| 2024 | 68 | 83,0 | 68,4 | hors or |
Lisez ce tableau attentivement, parce qu'il est sans appel. De 2014 à 2019, le graphique suit fidèlement la série « or compris » — celle qu'il cite en source. Puis, à partir de 2020, il bascule sur la série « hors or », sans le dire.
Le résultat est un décrochage artificiel. L'or monétaire algérien représente environ 15 milliards de dollars. En changeant de série au milieu de la courbe, on ampute la deuxième moitié du graphique de ces 15 milliards — et on transforme une baisse en effondrement.

Sur la série que le graphique déclare utiliser — « or compris » — voici ce que dit réellement la Banque mondiale :
| Année | Algérie (or compris) | Maroc (or compris) | Qui est devant ? |
|---|---|---|---|
| 2023 | 81,2 Md$ | 36,3 Md$ | Algérie |
| 2024 | 83,0 Md$ | 37,1 Md$ | Algérie |
| 2025 | 72,5 Md$ | 48,5 Md$ | Algérie |
Le croisement annoncé n'a jamais eu lieu. Sur la source citée par le graphique lui-même, l'Algérie conserve plus du double des réserves marocaines en 2023 et en 2024, et une fois et demie en 2025. Le Maroc n'est jamais passé devant.
⚠️ Deuxième défaut : la date de départ est choisie au sommet
2013 n'est pas une année neutre : c'est le point culminant historique des réserves algériennes. La série « or compris » donne 200,6 Md$ en 2012 et 201,4 Md$ en 2013 — le maximum absolu jamais atteint.
Partir du sommet, c'est s'assurer une chute spectaculaire. Le même graphique démarré en 2020 — où l'Algérie était à 59,4 Md$ — montrerait une courbe algérienne en hausse de 40 % en cinq ans. Le choix de la date de départ fait tout le récit.
⚠️ Troisième défaut : des réserves sans la dette ne veulent rien dire
C'est l'omission la plus grave, et elle est décisive. Une réserve, c'est de l'argent que l'on possède. Il faut la regarder avec ce que l'on doit. Voici les deux colonnes ensemble, données Banque mondiale, année 2024 :

Regardez la troisième ligne. L'Algérie possède 76 milliards de dollars de plus qu'elle ne doit. Le Maroc doit 31 milliards de dollars de plus qu'il ne possède.
Les réserves marocaines sont empruntées. Le Maroc a accumulé 68 milliards de dollars de dette extérieure pour afficher 37 milliards de réserves. Ce n'est pas de l'épargne : c'est un découvert.
Et la quatrième ligne achève la démonstration. Les réserves algériennes couvrent 16,5 mois d'importations, contre 5,3 mois pour le Maroc — trois fois plus. L'Algérie importe beaucoup moins, parce qu'elle produit son énergie, une grande partie de sa nourriture et son acier ; le Maroc importe son pétrole, son gaz et son blé. Un matelas plus mince avec des factures plus lourdes n'est pas une avance : c'est une fragilité.

Ce graphique est le nôtre, et voici comment le lire. Il ne montre pas ce que l'on possède : il montre ce qui reste une fois les dettes payées. La barre verte monte, la barre rouge descend. Aucun commentaire n'est nécessaire.
⚠️ Quatrième défaut : une prévision présentée comme un fait
49,7 Md$ pour l'Algérie en 2026 est une projection du Fonds monétaire international. 53,6 Md$ pour le Maroc est un chiffre constaté au 4 septembre 2026 par la banque centrale marocaine.
Comparer une prévision à une réalité n'est pas comparer. Et une prévision est révisable : elle dépend du prix du pétrole, du gaz, du change. Le graphique présente pourtant le croisement de 2026 comme un fait accompli — alors qu'il compare une estimation à une mesure.
✅ Deux vérifications qui vont dans notre sens
Par habitant, sur les chiffres mêmes du graphique. L'Algérie compte 46,8 millions d'habitants, le Maroc 38,1 millions. Avec 68 Md$ pour l'une et 37 Md$ pour l'autre : 1 453 dollars par Algérien contre 971 dollars par Marocain. L'Algérie est devant.
Déduction faite des dettes, par habitant : Algérie +1 306 dollars. Maroc −813 dollars. Le Maroc est négatif.
⚖️ Ce que nous concédons, parce que c'est vrai
Les réserves algériennes ont réellement baissé. De plus de 200 milliards de dollars en 2013 à moins de 85 aujourd'hui selon la série complète — c'est une vulnérabilité réelle, et elle vient de la dépendance aux hydrocarbures. Quand le pétrole baisse, les réserves baissent. Le graphique ne ment pas sur ce point, et nous ne le nierons pas.
Mais ce qu'il omet est décisif : pourquoi ces réserves ont fondu. L'Algérie a choisi de les dépenser pendant la chute des prix de 2014-2020 plutôt que d'emprunter : subventions, salaires publics, transferts sociaux, santé gratuite, retraites, chantiers d'infrastructures — et pas un appel aux marchés internationaux.
Le Maroc a fait le choix inverse. Il a emprunté. Ses réserves ont monté, sa dette extérieure est montée deux fois plus vite.
Deux pays ont traversé la même tempête. L'un a puisé dans son épargne. L'autre a signé des traites. Comparer l'un sans l'autre, ce n'est pas de l'économie : c'est de la comptabilité à sens unique.
🎯 La conclusion, en trois phrases
Le graphique change de série de calcul en 2020 sans le dire, et ce changement lui fait perdre quinze milliards de dollars en route.
Sur la source qu'il cite lui-même — réserves or compris — l'Algérie n'est jamais dépassée : 83 milliards contre 37 en 2024.
Et une fois les dettes déduites, l'Algérie est positive de 76 milliards quand le Maroc est négatif de 31. On ne compare pas une épargne avec un découvert.
🔗 Les sources, en accès direct — cliquez et vérifiez vous-même
- Réserves totales, or compris — Banque mondiale, série
FI.RES.TOTL.CD: https://api.worldbank.org/v2/country/DZ;MA/indicator/FI.RES.TOTL.CD?format=json&per_page=100&date=2010:2025 - Réserves hors or — Banque mondiale, série
FI.RES.XGLD.CD(celle que le graphique suit à partir de 2020 sans le dire) : https://api.worldbank.org/v2/country/DZ;MA/indicator/FI.RES.XGLD.CD?format=json&per_page=100&date=2010:2025 - Dette extérieure totale — Banque mondiale, série
DT.DOD.DECT.CD: https://api.worldbank.org/v2/country/DZ;MA/indicator/DT.DOD.DECT.CD?format=json&per_page=100&date=2010:2024 - Couverture des importations, en mois — Banque mondiale, série
FI.RES.TOTL.MO: https://api.worldbank.org/v2/country/DZ;MA/indicator/FI.RES.TOTL.MO?format=json&per_page=100&date=2010:2025
Ces quatre liens ouvrent directement les données brutes, en format lisible. Ils suffisent à refaire l'intégralité de cet article, chiffre par chiffre.
Note de méthode finale. Les montants sont en dollars des États-Unis courants, tels que publiés, sans arrondi autre que l'affichage. Les séries de la Banque mondiale peuvent être révisées : les valeurs citées sont celles publiées à la date de cet article. Là où le graphique que nous examinons utilise une projection du FMI, nous le signalons comme telle — et nous ne présentons aucune prévision comme un fait.