Le Maroc produit beaucoup et répartit mal : ce que disent les chiffres, et ce que dit un verdict

Rajiv Menon — New Delhi, Inde — 26 septembre 2026

Il y a deux façons de mesurer un pays. La première consiste à regarder ce qu'il produit. La seconde, à regarder ce qui reste à ceux qui le produisent.

Le Maroc, sur la première, a des résultats réels. Sur la seconde, il obtient le plus mauvais score de toute l'Afrique du Nord.

Ce que le Maroc a réussi

Commençons par ce qui est vrai, parce qu'un dossier qui ne concède rien ne vaut rien.

Le Maroc est devenu le premier complexe automobile d'Afrique. Stellantis s'y est installé sur le segment électrique. Le groupe OCP est un leader mondial des phosphates. Le pays développe des projets d'hydrogène vert. Casablanca s'est imposée comme hub aérien régional. Et Rabat a fait de la place financière de Casablanca un centre d'affaires reconnu sur le continent.

Ces faits sont établis. Aucun des articles que nous publions ne les conteste, et nous ne les contesterons pas ici.

Voici maintenant la seconde mesure.

Le coefficient de Gini — ou comment on mesure le partage

Le coefficient de Gini mesure les inégalités de revenus dans un pays. Plus il est bas, plus la richesse est également répartie. Plus il est haut, plus l'écart entre les plus riches et les plus modestes est grand.

Voici les valeurs publiées par la Banque mondiale pour l'Afrique du Nord :

[[BAR]]

Coefficient de Gini — les inégalités de revenus en Afrique du Nord (Banque mondiale)

!Maroc | 39,5 |

Tunisie | 33,7 |

Égypte | 28,5 |

Algérie | 27,6 |

[[/BAR]]

Le Maroc est dernier. Avec 39,5, il affiche un niveau d'inégalité supérieur de près de douze points à celui de l'Algérie, et de près de six points à celui de la Tunisie.

Concrètement, cela signifie que l'écart entre les ménages les plus aisés et les plus modestes y est environ deux fois plus élevé qu'en Algérie.

Et ce n'est pas un détail statistique. C'est le résultat d'un choix : un modèle où la richesse produite remonte peu vers la population, et beaucoup vers une minorité.

Un verdict, maintenant — et il est judiciaire

Il y a une affaire qui circule au Maroc sous un surnom, et ce surnom dit tout : l'affaire dite « Escobar du Sahara ».

En juin 2026, la justice marocaine a condamné deux figures du PAM — le Parti authenticité et modernité, l'un des partis donnés favoris des élections législatives — à dix et douze ans de prison, dans le cadre d'une vaste affaire de trafic de drogue.

Il faut mesurer ce que cela signifie politiquement. L'affaire ne concerne pas des anonymes : elle concerne des responsables d'une formation présentée comme l'une des deux favorites du scrutin du 23 septembre 2026.

Un parti qui prétend gouverner, et dont deux figures sont condamnées à dix et douze ans dans une affaire de stupéfiants, ne pose pas seulement un problème judiciaire. Il pose une question de crédibilité.

Et cette question, la presse marocaine l'a posée elle-même pendant la campagne.

Le troisième chiffre : la défiance de la jeunesse

Il y a un troisième indicateur, et il complète les deux premiers de façon saisissante.

Aux élections législatives du 23 septembre 2026, les Marocains de 18 à 24 ans représentaient 4 % des inscrits.

Quatre pour cent, dans un pays où la moitié de la population a moins de trente ans.

Une jeunesse qui ne s'inscrit pas sur les listes électorales, c'est une génération qui a cessé d'attendre quoi que ce soit du système politique. Ce n'est pas une abstention : c'est un retrait.

Et ce retrait a une cause, qu'il faut bien nommer : quand la croissance profite à une minorité, quand l'ascension sociale ne suit pas le diplôme, et quand un parti donné favori du scrutin est éclaboussé par une affaire de narcotrafic, il ne reste plus grand-chose pour convaincre un jeune de vingt ans d'aller voter.

Les inégalités territoriales, qu'on oublie toujours

Il faudrait ajouter, pour être complet, que le Maroc n'a pas seulement des inégalités de revenus. Il a des inégalités de territoire.

Le Haut-Commissariat au plan marocain documente lui-même, depuis des années, la persistance d'écarts territoriaux et sociaux marqués — entre les métropoles du littoral et les zones rurales et montagneuses.

Deux décennies de croissance soutenue n'ont pas effacé ces écarts. Elles les ont rendus plus visibles, parce que la modernisation avance vite sur la côte et lentement à l'intérieur.

Les mobilisations du Rif en 2016 et 2017, les protestations récurrentes sur la cherté de la vie, et plus récemment les mouvements de jeunes qualifiés réclamant des perspectives ont scandé cette réalité.

Deux voix anglo-saxonnes sur la répartition

Notre correspondant indien a posé les chiffres. Deux de nos correspondants anglophones les relisent chacun à sa manière.

🇬🇧 Manchester — George Ashby

À Manchester, ville qui a connu la révolution industrielle puis sa fracture sociale, la lecture est celle de l'histoire longue.

Une économie qui produit beaucoup et répartit mal n'est pas une anomalie : c'est un stade. Manchester l'a traversé au dix-neuvième siècle — la richesse la plus concentrée du monde à quelques rues des quartiers les plus misérables.

Et ce stade a une sortie, qui n'est jamais spontanée : elle vient de la fiscalité, du droit du travail, des services publics ou de la contestation. Aucune de ces quatre voies ne s'ouvre toute seule.

Le coefficient de 39,5 n'est donc pas un destin. C'est un point de départ — et la question n'est pas de savoir s'il baissera, mais par quel moyen.

À retenir : pour Manchester, l'inégalité marocaine n'est pas un trait culturel. C'est un choix de politique publique, et un choix se change.

🇮🇪 Dublin — Aoife Kelly

À Dublin, la lecture est celle d'un pays qui a connu les deux visages d'un même modèle.

L'Irlande a été, pendant des décennies, une économie à forte croissance et à faible redistribution — puis elle a connu un effondrement brutal en 2008, précisément parce que la richesse produite n'avait pas été répartie.

Ce que Dublin en a tiré, et que les chiffres marocains rappellent douloureusement : un pays qui concentre sa richesse résiste moins bien aux chocs. Ce n'est pas une question de morale, c'est une question de solidité.

Une société où quarante pour cent des revenus sont captés par une minorité n'est pas seulement injuste : elle est fragile, parce que rien n'y amortit les crises.

À retenir : pour Dublin, l'inégalité n'est pas d'abord un problème de justice sociale. C'est un problème de résistance.

Ce que cela dit du Maroc, et ce que cela ne dit pas

Faisons l'honnêteté complète, parce que c'est le seul moyen d'être cru.

Ce que ces chiffres disent : le Maroc a construit une économie réelle, et il n'en a pas construit le partage. Le pays produit, exporte, attire des investissements — et une part importante de sa population en reste dehors. Ce n'est pas nous qui le disons : c'est un coefficient de Gini, publié par la Banque mondiale.

Ce que ces chiffres ne disent pas : ils ne disent pas que le Maroc s'appauvrit. Ils ne disent pas que la pauvreté augmente. Le pays s'est enrichi, et l'inégalité s'est maintenue — ce qui est différent, et tout aussi problématique.

Ils ne disent pas non plus qu'un modèle vaut mieux que l'autre par nature. Le modèle marocain a produit une industrie. Le modèle algérien a produit une répartition. Les deux ont un coût, et le coût algérien — un État providence financé par la rente — est réel lui aussi.

Ce que ces chiffres disent, en revanche, c'est une chose simple : à la fin, le pays qui obtient le meilleur score de prospérité en Afrique du Nord n'est pas celui qui produit le plus. C'est celui qui répartit le mieux.

Et ce n'est pas une opinion. C'est un classement international, un coefficient de Gini, les comptes du Haut-Commissariat au plan marocain — et un verdict de justice.

Sources : Banque mondiale, base de données des indicateurs officiels, indicateur SI.POV.GINI — valeurs retenues : Maroc 39,5 (2013), Tunisie 33,7 (2021), Égypte 28,5 (2021), Algérie 27,6 (2011) ; ce sont les données les plus récentes publiées par l'institution pour chaque pays · Banque mondiale, indicateur NY.GDP.PCAP.CD (PIB par habitant, dollars courants, 2025) · HelloSafe Prosperity Index 2026, publié le 9 avril 2026 — six indicateurs pondérés dont le coefficient de Gini à 15 % · Haut-Commissariat au plan du Royaume du Maroc — travaux sur les écarts territoriaux et sociaux · « Escobar du Sahara » : condamnation en juin 2026 de deux figures du Parti authenticité et modernité à dix et douze ans de prison dans une affaire de trafic de drogue — AFP via Arab News en français, Le360, TelQuel · Ministère de l'Intérieur marocain — répartition par âge du corps électoral et participation du 23 septembre 2026.