« L'Algérie surendettée » et « l'Algérie en crise » : deux faux, une seule méthode — voici ce que disent le FMI, l'ONS et le marché des changes
Houda Lakhdari — Genève, Suisse — 13 septembre 2026
Note de méthode. Chaque affirmation de ce dossier est confrontée à une source nommée, datée, et vérifiable en un clic. Quand une critique est fondée, nous l'écrivons et nous ne la cachons pas — la section « Ce que nous concédons » est là pour ça. Quand un chiffre est faux, nous donnons le chiffre exact et le document qui le porte. C'est la seule différence entre un journal et une rumeur.
🗣️ Ce qu'on raconte sur l'Algérie depuis le 10 septembre 2026
Le 10 septembre 2026, l'Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec les Émirats arabes unis. Depuis, deux pièces circulent, avec la même intention : démontrer que c'est l'Algérie qui paie, et qu'elle paie cher.
La première est un texte sans auteur, sans date et sans source, qui décrit « des files d'attente devant les magasins » à Alger et Oran, « des coupures d'électricité répétées », « une chute rapide de la monnaie locale », « un retrait massif de marques mondiales » et « une flambée record des prix ».
La seconde est un graphique intitulé « Dette publique en Afrique du Nord — d'après les données 2026 du FMI », où l'Algérie apparaît à 185 milliards de dollars et 62,8 % du PIB.
Nous avons pris les deux, et nous les avons vérifiées. Voici le résultat, dans l'ordre.
⚠️ Premier faux : « deux jours après la rupture, l'Algérie s'effondre »
1. La monnaie — la preuve est datée, et elle dit l'inverse
Le samedi 12 septembre 2026 — deux jours exactement après la rupture — voici les cours relevés au Square Port-Saïd, à Alger, principal point de change informel du pays :
| Cours du 12 septembre 2026 | À l'achat | À la vente |
|---|---|---|
| Euro | 275 dinars | 277 dinars |
| Dollar américain | 234 dinars | 236 dinars |
| Franc suisse | — | 289 dinars (−1 dinar) |
Et l'article du jour écrit lui-même que l'euro et le dollar « affichent les mêmes chiffres que la veille », confirmant « la stabilité de l'euro et du dollar face au dinar algérien ». **Source : Algérie Zoom, 12 septembre 2026.**
La veille de la rupture, le 9 septembre, l'euro cotait 276 dinars — « le même taux que dimanche 6 septembre », et déjà au même niveau au début du mois d'août. **Source : TSA Algérie, 9 septembre 2026.**
Et voici ce que le texte « oublie » complètement : le dinar ne s'est pas affaibli, il s'est REPRIS. Son plus haut historique, c'est 292 dinars pour un euro, en novembre 2025. Depuis, l'euro est redescendu à 277,50 dinars au 31 décembre 2025, et stagne autour de 276. Une monnaie qui revient de son record n'est pas une monnaie qui s'effondre.
2. Les prix — l'office national des statistiques dit le contraire
Ce ne sont pas nos chiffres : ce sont ceux de l'Office national des statistiques (ONS), publiés sur son site officiel :
| Indicateur (ONS) | Valeur |
|---|---|
| Inflation annuelle | +1,2 % |
| Prix des biens alimentaires | −1,6 % |
| Produits agricoles frais | −2,1 % |
| Viande et abats de mouton | −8,1 % |
| Café | −4,7 % |
L'ONS qualifie lui-même ce taux de « des plus réduits dans la région et au-delà ». Et la Banque mondiale, dans son rapport de suivi de l'économie algérienne, relève une « décélération soutenue de l'inflation depuis la mi-2024, après des pics de près de 10 % » les deux années précédentes.
Le texte parle d'une « flambée record des prix ». Les prix alimentaires baissent.
3. L'électricité — vrai, mais deux mois avant, et pour une autre raison
C'est le seul point du texte qui s'appuie sur des faits réels. Et c'est là qu'on voit la méthode.
Le 15 juillet 2026, une coupure générale a plongé Alger, Constantine, Tizi-Ouzou, Bouira et Jijel dans l'obscurité. Cause officielle : un dysfonctionnement technique sur l'installation électrique de Sidi Okba, dans la wilaya de Biskra, provoqué par la conjonction de la chaleur extrême et de l'humidité. Le Premier ministre s'est rendu en personne au centre de contrôle du réseau.
Le 17 août 2026 à 14 h 21, la demande nationale a atteint 21 650 mégawatts — troisième record en cinq semaines. Le réseau a tenu. Les titres de la presse spécialisée le disent : « le système électrique national résiste ».
Et ce n'est pas un phénomène algérien : la canicule de l'été 2026 a provoqué des coupures en Algérie et en Tunisie, sur un réseau régional mis à l'épreuve par des températures exceptionnelles.
La rupture a eu lieu le 10 septembre. Les coupures : en juillet et en août. Le texte les recolle de trois semaines, et leur invente une cause.
4. Les files d'attente — la même histoire qu'en 2021
Cherchez l'origine de ces « files d'attente devant les magasins » : vous tomberez sur un article daté du 12 avril 2021 — sur la pénurie d'huile de cuisson. Cinq ans et cinq mois avant la rupture.
Et le détail qui trahit la copie : cet article de 2021 parle de files d'attente à Mila, dans la région de Jijel. Le texte qui circule parle d'Alger et d'Oran. Même la recopie est bâclée.
5. Les marques mondiales — vrai, mais depuis décembre 2024
Le groupe Inditex — Zara, Zara Home, Stradivarius, Bershka, Pull&Bear, Massimo Dutti et Oysho — a bien fermé sa vingtaine de magasins en Algérie, avec plus de 300 emplois suspendus.
Mais quand ? « La fermeture, depuis décembre 2024 ». Vingt mois avant la rupture. Et pourquoi ? À cause du cadre juridique de la franchise en Algérie et de la règle du « Made in Algeria » sur le taux d'intégration. Rien à voir avec Abou Dhabi.
🎯 La méthode, en quatre étapes — elle est toujours la même
1. On prend des faits réels : des coupures de juillet, des fermetures de décembre 2024, une pénurie de 2021.
2. On retire les dates. C'est l'étape décisive, et c'est celle qui demande le moins de travail.
3. On recolle le tout sur un événement récent — ici, la rupture du 10 septembre 2026.
4. On ajoute une cause que personne n'a jamais démontrée : « à cause des Émirats ».
Ce que ce texte n'a pas : aucune source, aucune date, aucune signature, aucun nom de journal, aucun chiffre précis, aucun lien. Pas même un taux de change. Un article sérieux donne ses sources pour qu'on le vérifie ; celui-là compte précisément sur le fait que personne ne vérifie.
💰 Deuxième faux : le graphique de la dette publique
Le graphique annonce, pour 2026 et « d'après le FMI » :
| Pays | Dette annoncée | % du PIB annoncé |
|---|---|---|
| Égypte | ~400 milliards $ | ~84 % |
| Algérie | ~185 milliards $ | 62,8 % |
| Maroc | ~128 milliards $ | 65,9 % |
| Tunisie | ~51 milliards $ | 84,9 % |
| Mauritanie | ~5 milliards $ | 40,7 % |
Sa conclusion affichée : la Mauritanie est le pays le moins endetté de la région. Son message réel est ailleurs : « l'Algérie est endettée comme le Maroc, qu'elle cesse de donner des leçons. »
Ce que dit vraiment le FMI
Le Fonds monétaire international a achevé sa mission au titre de l'article IV pour l'Algérie le 6 juillet 2026. Son constat, repris le jour même par la presse économique :
« La hausse des besoins de financement a fait monter la dette publique à 52,1 % du PIB. »
52,1 %. Pas 62,8 %. L'écart est de plus de dix points de PIB — et il ne joue que dans un sens.
Un deuxième document confirme, et il vient de chez nous : devant le Conseil de la Nation, le ministre des Finances, Abdelkrim Bouzerd, a chiffré la dette publique à « environ 17 000 milliards de dinars », précisant qu'elle a été orientée vers « des investissements à rentabilité économique » — dont 2 500 milliards de dinars pour le réseau électrique et les stations de dessalement d'eau de mer.
Et un troisième, qui devrait clore le débat : un média marocain, Maghreb Émergent, écrit noir sur blanc que « la dette publique algérienne n'est pas un problème de niveau. À moins de 50 % du PIB, elle reste contenue au regard des standards internationaux. » Quand l'adversaire donne le chiffre, on peut le retenir.
Le détail qui trahit le graphique
Nous avons comparé, pays par pays, les chiffres du graphique avec ceux de la base du FMI (Perspectives de l'économie mondiale, avril 2026) :
| Pays | Graphique | Base du FMI | Écart |
|---|---|---|---|
| Maroc | 65,9 % | 65,8 % | 0,1 point |
| Tunisie | 84,9 % | 84,9 % | 0,0 point |
| Mauritanie | 40,7 % | 37,1 % | 3,6 points |
| Égypte | ~84 % | ordre de 85-87 % | approximatif |
| Algérie | 62,8 % | 52,1 % (article IV) — 59,2 % selon l'agrégateur de la base | 3,6 à 10,7 points |
Lisez ce tableau lentement. Pour le Maroc et la Tunisie, le graphique reproduit le chiffre du FMI à la décimale près. Pour l'Algérie, aucun document publié ne donne 62,8 % : ni la mission de l'article IV (52,1 %), ni la base des Perspectives de l'économie mondiale (59,2 %), ni le ministre des Finances, ni la presse marocaine. Le graphique est précis pour tout le monde, et faux pour nous.
Ce que le graphique cache — et c'est là que tout se joue
Une dette publique, cela dit ce qu'un État doit. Cela ne dit pas À QUI il le doit. C'est pourtant toute la question, et le graphique l'escamote complètement.
En Algérie, depuis 2015, l'État ne se finance plus sur les marchés. Il emprunte à sa propre banque centrale, par des titres souverains non négociables, rémunérés à des taux inférieurs à ceux du marché. Un circuit fermé — et c'est un média marocain qui le documente. La dette algérienne est en dinars, et elle est due aux Algériens.
Au Maroc, c'est l'inverse : la dette est majoritairement extérieure, en devises, due à des créanciers étrangers. Voici les deux colonnes, données Banque mondiale, année 2024 :
| En milliards de dollars, 2024 | Algérie | Maroc |
|---|---|---|
| Dette extérieure totale | 6,9 | 68,0 |
| Réserves de change | 83,0 | 37,1 |
| Réserves ÷ dette extérieure | 12,0 fois | 0,55 fois |
Regardez la première ligne : le Maroc doit dix fois plus à l'étranger que l'Algérie. Et la troisième : les réserves algériennes couvrent douze fois sa dette extérieure ; les réserves marocaines n'en couvrent que la moitié.
Voilà pourquoi le graphique parle de « dette publique » en pourcentage du PIB, et non de dette extérieure. En pourcentage du PIB, tout se ressemble. En devises dues à des étrangers, tout s'oppose.
Et la conclusion « la Mauritanie est le pays le moins endetté » est un leurre. Un pays de moins de cinq millions d'habitants, avec cinq milliards de dollars de dette, sert de faire-valoir : il rend la comparaison Maroc-Algérie anodine, alors que c'est la seule comparaison que le graphique veut imposer.
⚖️ Ce que nous concédons, parce que c'est vrai
Nous ne dirons pas que tout va bien, et nous n'allons pas défendre un chiffre pour le plaisir.
Le déficit budgétaire est réel, et il est élevé : environ 10,5 % du PIB en 2025, selon le FMI. C'est beaucoup, par n'importe quel standard.
Le FMI appelle à un ajustement budgétaire, à élargir la base fiscale hors hydrocarbures, à réformer les subventions et les transferts sociaux, et à cesser de financer le déficit par la banque centrale. Ces recommandations sont publiques, elles sont sérieuses, et nous les rapportons telles quelles.
La dépendance aux hydrocarbures est réelle. Le baril est retombé autour de 72 dollars, proche du prix de référence de la loi de finances. Quand le pétrole baisse, les recettes baissent.
Et la dette monte : la même base du FMI projette une hausse du ratio dans les années qui viennent. Nous le disons, parce que le cacher serait se rendre complice du prochain faux.
Mais il y a une différence entre dire « la dette monte » et dire « le pays s'effondre ». La première phrase est une alerte économique, et elle est fondée. La seconde est une campagne, et elle est fabriquée.
🎯 La conclusion, en quatre phrases
Le dinar n'a pas chuté : le 12 septembre 2026, deux jours après la rupture, l'euro cotait 275 dinars, les mêmes chiffres que la veille.
Les prix n'explosent pas : l'inflation est à 1.2 % et les prix alimentaires baissent de 1,6 %, selon l'ONS.
L'Algérie n'est pas surendettée à 62,8 % du PIB : la mission du FMI de juillet 2026 dit 52,1 %, et un média marocain dit « moins de 50 % ».
Et sur ce qu'elle doit, l'Algérie doit 6,9 milliards de dollars à l'étranger quand le Maroc en doit 68. Ce n'est pas la même dette, parce que ce ne sont pas les mêmes créanciers.
🔗 Les sources, en accès direct — cliquez et vérifiez vous-même
- Les cours du dinar au 12 septembre 2026 — Algérie Zoom : https://algeriezoom.com/marche-noir-euro-dollar-restent-stables-dinar-algerien-12-septembre/
- Les cours au 9 septembre 2026 et le record de novembre 2025 (292 dinars) — TSA Algérie : https://www.tsa-algerie.com/dinar-algerien-leuro-et-le-dollar-stagnent-a-des-niveaux-eleves/
- L'inflation à 1,2 %, les prix alimentaires à −1,6 % — ONS, via L'Algérie Aujourd'hui : https://lalgerieaujourdhui.dz/indice-de-lons-sur-levolution-des-prix-en-algerie-inflation-maitrisee/
- La coupure du 15 juillet 2026 et l'installation de Sidi Okba — El Moudjahid : https://www.elmoudjahid.dz/fr/actualite/le-premier-ministre-supervise-l-operation-de-retablissement-de-l-electricite-apres-la-panne-survenue-au-niveau-de-l-installation-electrique-de-sidi-okba-biskra-255637
- Le record de 21 650 MW du 17 août 2026 — Algérie Presse : http://algeriepresse.dz/un-mois-apres-le-black-out-de-biskra-lalgerie-bat-un-nouveau-pic-electrique/
- Les coupures de l'été 2026 en Algérie et en Tunisie — Selectra : https://selectra.info/energie/actualites/marche/coupures-electricite-algerie-tunisie-canicule-blackout-juillet-2026
- Les files d'attente de la pénurie d'huile : article daté du 12 avril 2021 — Panorapost : https://panorapost.ma/post.php?id=31434
- La fermeture des magasins Inditex « depuis décembre 2024 » et la règle du Made in Algeria — Maghreb Émergent : https://maghrebemergent.news/fr/zara-stradivarius-bershka-la-fin-dun-cycle-pour-les-franchises-etrangeres-en-algerie/
- La dette publique algérienne « à moins de 50 % du PIB » et le financement par la banque centrale depuis 2015 — Maghreb Émergent : https://maghrebemergent.news/fr/dette-publique-en-algerie-le-glissement-vers-un-financement-hors-marche/
- La dette publique à 52,1 % du PIB dans la mission de l'article IV 2026 — repris par Banker.news : https://www.banker.news/143153 — et Africa Eye : https://africa-eye.com/2026/07/06/
- Les 17 000 milliards de dinars annoncés par le ministre des Finances — El Khabar : https://www.elkhabar.com/fr/monde/la-dette-interieure-est-sous-controle-261656
Ces liens ouvrent directement les articles cités, avec leurs dates. Ils suffisent à refaire l'intégralité de ce dossier, affirmation par affirmation.
Note finale. Les montants en dollars sont ceux publiés par les sources citées. Les chiffres de dette extérieure et de réserves sont ceux de la Banque mondiale, année 2024, séries DT.DOD.DECT.CD et FI.RES.TOTL.CD. Là où une critique est fondée — le déficit de 10,5 % — nous l'écrivons sans la maquiller. Là où un chiffre est faux, nous donnons le chiffre exact et le document qui le porte.