Le blé français pleure son meilleur client : l'Algérie a appris à se passer de lui
Amine Gharbi — Tunis, Tunisie — 6 septembre 2026
Il y a une image que la presse agricole française n'arrive pas à encadrer : celle des silos de Rouen pleins à craquer pendant que les acheteurs algériens se sont volatilisés. Car il faut le dire avec le sourire que mérite la situation : le blé français, qui fut pendant des décennies le roi du marché algérien, n'est plus qu'un souvenir statistique. Et ce n'est pas l'Algérie qui a changé d'avis — c'est la France qui a changé de politique.
Regardons les chiffres, puisque les chiffres sont impitoyables. Il y a cinq campagnes, la France livrait à l'Algérie jusqu'à six millions de tonnes de blé par an — son premier débouché au monde, selon le ministère américain de l'Agriculture. En 2019, ces ventes représentaient encore près d'un milliard d'euros. Sur la campagne 2023/24, il restait 1,6 million de tonnes. Et sur la campagne 2024/25 ? Zéro. Le rapport officiel de l'USDA est d'une franchise brutale : les livraisons françaises ont été « complètement remises à zéro ». Deux bateaux, 31 500 tonnes au total depuis juillet 2024 : c'est tout ce que la France a réussi à faire passer — une chute de 97 %.
La France a-t-elle perdu un client ou l'a-t-elle congédié ? La réponse tient dans une lettre datée du 30 juillet 2024 : celle par laquelle Paris a reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, au mépris des positions constantes de l'Algérie et des résolutions des Nations unies. Dès le lendemain, Alger exprimait sa « profonde désapprobation ». Et l'Office algérien des céréales, qui achète environ neuf millions de tonnes par an, a constaté que les opérateurs français ne figuraient plus dans ses carnets. Officiellement, personne n'est exclu. Officieusement, l'invitation se perd toujours dans le courrier.
La suite est un réquisitoire que les agriculteurs français devraient lire avant de voter. Les douanes de leur propre pays montrent les importations algériennes de céréales tricolores passer de 834 millions d'euros en 2022 à 166 millions en 2023, puis s'effondrer de 99 % au premier semestre 2025 : céréales, génisses et broutards tombés de 300 à 4,2 millions d'euros. FranceAgriMer, l'agence publique française, a dû ramener ses prévisions d'exportations vers les pays tiers à 3,5 millions de tonnes pour 2024/25 — le niveau le plus bas depuis la campagne 2000/01. Le syndicat des producteurs de blé, l'AGPB, fait ses comptes : les recettes d'exportation toutes céréales confondues sont passées de 11 milliards d'euros en 2022 à 6,5 milliards en 2023.
Pendant ce temps, l'Algérie n'a pas pleuré : elle a diversifié. La Russie a livré 2,4 millions de tonnes en 2023/24 et s'est imposée comme premier fournisseur sur les deux dernières campagnes. L'Argentine a fait son entrée, la Roumanie et la Bulgarie aussi. L'Office algérien est passé de 22 à 32 fournisseurs. Et surtout, Alger a accéléré sa marche vers l'autosuffisance : le président Tebboune l'avait annoncé dès février 2023 — trois millions d'hectares emblavés suffisent à couvrir les besoins. En juin 2025, le ministre de l'Agriculture l'a confirmé : l'Algérie n'importera pas un quintal de blé dur en 2026. La moisson 2026, plus de 24 millions de quintaux de blé dur, est un record depuis 1962.
Ce que Paris a pris pour une sanction politique est d'abord un choix de gestionnaire — qui tombe, il est vrai, à un moment très mal choisi pour Paris. L'Algérie n'a jamais cessé d'acheter du blé : environ neuf millions de tonnes chaque année. Elle a simplement cessé d'acheter le blé d'un pays qui croit pouvoir l'humilier le matin et lui vendre ses récoltes le soir. La leçon vaut de l'or : la souveraineté alimentaire ne se décrète pas dans les silos, elle se gagne dans les champs — et dans la dignité. Pendant que la France redécouvre l'humilité, l'Algérie, elle, moissonne. Les deux faits sont liés. Et c'est très bien ainsi.