La mer devient or bleu : l'Algérie ne prie plus pour la pluie
Sofiane Hamdi — Alger, Algérie — 6 septembre 2026
Le paradoxe tient en une image : le pays qui manque d'eau borde la mer la plus convoitée du monde. Sur la carte, l'Algérie a le visage d'une terre frappée par la sécheresse, avec des barrages sous tension et des pluies de plus en plus rares. À quelques kilomètres des citernes, pourtant, roule une réserve que rien ne peut épuiser : la Méditerranée. L'Algérie a choisi d'en faire son or bleu. Non pas en rêve, mais en usines, en mètres cubes et en milliards — un programme industriel d'une ampleur inédite pour transformer l'eau de mer en eau potable. Voici les chiffres, les faits et les noms.
Le cap est public, et il est massif. À l'horizon 2030, l'Algérie comptera 27 usines de dessalement sur son littoral, pour une capacité cumulée de 5,6 à 5,7 millions de mètres cubes par jour : près de 60 % de l'eau potable du pays sera alors produite à partir de la mer. L'effort financier est à la hauteur du dessein : près de 8 milliards de dollars au total, dont environ 2,4 milliards pour le premier programme de stations et plus d'un milliard de dollars pour la première phase du second. Des chiffres officiels, portés par les déclarations de Mouloud Hachlaf (ADC/Sonatrach) et relayés par Les Enjeux Eco et Jeune Indépendant le 15 mars 2026. L'État algérien présente cet argent moins comme une dépense que comme l'acquisition de la ressource stratégique du siècle : l'eau.
Le cap 2030 n'est pas une promesse de papier. Il s'appuie sur un déjà-là que 2025 a rendu spectaculaire : cinq grandes stations de dessalement ont été mises en service, et la bascule est historique. La part de l'eau dessalée dans l'eau potable du pays a plus que doublé, passant de 18 % à 42 %, tandis que la capacité nationale de production grimpait de 2,2 à environ 3,7 millions de mètres cubes par jour. En clair : la mer n'est plus un recours d'urgence, elle est devenue un pilier du robinet algérien.
Le deuxième programme élargit la conquête. Il porte sur six nouvelles stations, et Tlemcen, Mostaganem et Chlef ouvrent le bal : trois unités géantes d'une capacité de 300 000 mètres cubes par jour chacune, dont la réalisation est annoncée en environ vingt-six mois. L'originalité du plan est territoriale : l'eau dessalée ne restera pas rivée à la côte. Des transferts de 150 à 250 kilomètres la pousseront vers l'intérieur du pays, jusqu'à des villes comme Sidi Bel Abbès, Relizane, Aïn Defla et Médéa. Le littoral produit, l'intérieur boit : le dessalement se transforme en colonne vertébrale hydraulique de tout le Nord algérien.
Le Sud, lui, n'est pas oublié — et c'est là que le programme change d'échelle mentale. Dans les régions sahariennes, l'Algérie déploie des unités mobiles conteneurisées, capables de produire de 2 500 à 5 500 mètres cubes par jour, fonctionnant aux énergies renouvelables et destinées à traiter les eaux saumâtres. El M'Ghair, Oued Souf, Biskra et Ouargla figurent parmi les premières zones desservies. Autour de ces oasis, l'enjeu dépasse le robinet : il s'agit de stabiliser des territoires entiers, de protéger la vie oasienne et de prouver que la révolution de l'eau vaut aussi loin des côtes.
Derrière les tuyaux et les turbines se joue une autre bataille : celle de la souveraineté. L'Algérie ne veut plus dépendre du ciel pour vivre. La sécheresse répétée a démontré la fragilité des ressources classiques, et le dessalement change la donne stratégique : l'eau potable devient un bien produit chez soi, à partir de sa propre mer, à l'abri des aléas climatiques comme des pressions extérieures. Dans une Méditerranée où le stress hydrique s'aggrave et où l'eau s'annonce comme l'un des grands enjeux géopolitiques du siècle, cette autonomie a un prix — et une valeur. L'ambition algérienne est désormais assumée : devenir une puissance hydrique méditerranéenne.
Le message vaut aussi pour les investisseurs et pour la diaspora. L'eau est devenue, en Algérie, une industrie souveraine : des marchés, des emplois, des ingénieurs formés sur place, des groupes nationaux capables de porter des stations géantes. Les chiffres sont publics, les financements engagés, la trajectoire tracée jusqu'en 2030. À ceux qui doutaient de la capacité du pays à tenir de tels chantiers, 2025 a déjà répondu. À la diaspora — celle de l'ingénierie, de la finance et de la recherche — la porte est ouverte : l'Algérie construit l'édifice, et elle a besoin de toutes ses forces pour le hisser.
Le ciel peut rester sec : l'Algérie, elle, a appris à boire la mer. La Méditerranée n'a pas fini de donner — et le pays n'a pas fini d'en faire de l'or bleu.